La philosophie – une introduction bis

1/ Pourquoi prendre des notes?

Remarque préliminaire sur la prise de note. La prise de note n’est pas une simple servitude, dont on pourrait bien se demander à quoi elle sert, dans la mesure où, s’il s’agit de transvaser un savoir du cahier du professeur à celui de l’élève, il existe des moyens techniques pour cela, des photocopies, internet, etc. Argument qu’on avance alors : on s’approprie mieux ce qu’on a écrit soi-même, le fait de l’écrire de sa propre main, d’incarner un peu le savoir. Ce qui est peut-être en partie vrai, mais laisse quand même dubitatif. On pourrait se demander si on n’exige pas plutôt une prise de note afin que les élèves soient occupés, qu’ils aient quelque chose à faire, et donc soient moins tentés de perturber le déroulement du cours. Noter que les deux arguments sont un peu les mêmes, et tournent autour de la notion de discipline, la discipline nécessaire à l’esprit pour prendre attentivement ses notes permet une discipline générale de la classe.

Mais tout ceci présuppose que la prise de note soit cette servitude du transvasement d’un contenu, et plus globalement que l’enseignement soit la transmission de connaissances. Comme on transmet, on transvase le contenu d’un pot plein dans un pot vide. Et c’est ainsi qu’on apprendrait des vérités. Or, un des premiers messages de la philosophie, c’est de s’inscrire en faux contre cette conception. On peut l’expliquer à partir d’une réflexion sur la notion de vérité.

2/ La vérité et l’exactitude

Savoir quelque chose, dire quelque chose, qui s’avère vrai, mais sans qu’on sache en quoi c’était vrai, pourquoi c’était vrai, est-ce savoir, dire la vérité ? L’exemple le plus simple, c’est quand on trouve par hasard le « bon résultat » en mathématiques, alors qu’on n’a pas su faire le raisonnement, ou quand on dit que le Soleil et la Terre s’attirent, sans qu’on ait compris comment cela se fait – ou bien des propositions moins scientifiques : « nous devons nous respecter les uns les autres », « le communisme a eu des résultats meurtriers qui étaient à l’inverse de ses intentions », « la justice, c’est l’égalité devant la loi », « il ne faut pas se préoccuper de ce sur quoi on ne peut pas agir », etc. on peut bien dire cela, presque sans y penser, et il se peut bien que ces phrases soient profondément vraies, mais si on les dit sans savoir en quoi elles sont vraies, la phrase proférée est-elle vraie ?

Or, prendre des notes comme un transvasement, ce serait noter ces propositions telles quelles, probablement vraies si le professeur les dit, mais il n’y a pas de vérité à les noter ainsi, puisqu’écrire, dire quelque chose de vrai, c’est savoir en quoi c’est vrai. La vérité ne peut pas consister en connaissances. Et on en vient à cette idée essentielle : la vérité n’est pas un état de fait (c’est comme ça), mais c’est un processus de correction de ses propres erreurs (la phrase sur le communisme citée plus haut n’a pas la même vérité si elle est dite par un communiste repenti que par quelqu’un qui a été simplement éduqué dans la haine du communisme sans avoir jamais compris, envisagé, en quoi il consistait – en science, celui qui dit que c’est le soleil qui tourne autour de la terre, parce que c’est ce que montre l’expérience, est plus proche du vrai que celui qui dit que c’est la terre qui tourne autour du soleil, parce que c’est papa qui l’a dit. Et cela parce que le premier est plus proche du véritable esprit scientifique qui consiste à partir de l’expérience.)

Conceptuellement, on distinguera donc la vérité de l’exactitude. Un énoncé exact, c’est celui qui correspond aux faits communément admis. Un énoncé vrai, c’est celui qui, partant de ses erreurs, de ses préjugés, fait l’effort de les mettre à l’épreuve, de les corriger. La vérité se fait contre les erreurs, et existe en s’appuyant sur elles, en les conservant (je sais pourquoi ce que je dis est vrai parce que je sais aussi le faux).

Donc, pour la prise de note, il ne s’agit pas de noter des énoncés exacts (ceux qui sont dits par le prof) mais des énoncés vrais, c’est-à-dire qui partent de ce que vous êtes, de ce que vous pensez, pour le questionner et l’interroger. Et cela, personne ne peut le faire à votre place, puisque cela part de vous. Donc enfin, la prise de note n’est pas un simple travail de secrétariat, mais un travail sur soi, et donc une création personnelle. Le cahier de cours n’est donc pas juste un memento, mais une oeuvre.

3/ La philosophie, c’est chacun son opinion?

A/ Le subjectif et le personnel :

Il faut distinguer les termes « personnel » et « subjectif ». Si « subjectif » signifie que je reviens sur ce que je suis, que je le réfléchis, « personnel » renvoie seulement à mon être tel qu’il est (mes opinions telles qu’elles me viennent spontanément, mes goûts, etc.). Ainsi, ce qui est personnel est un état de fait objectif en un sens, « je suis comme ça, un point c’est tout ». Alors que dans le subjectif, je me fais sujet de ces opinions qui me venaient d’abord spontanément (c’est-à-dire que je les assume, ou bien je les critique, je les rejette, je les juge, etc.).

En un mot : mes opinions sont personnelles, et ma pensée est subjective. Mais penser, c’est précisément remettre en question ses propres opinions, c’est savoir les situer par rapport à d’autre, les comparer, les évaluer.

B/ L’argumentation

En philosophie, il y a une certaine éthique de la discussion qui consiste à ne pas user de l’argument d’autorité (« c’est vrai parce que X l’a dit »…) ni de l’argument d’intuition (intuitere en latin veut dire : voir), c’est-à-dire d’invoquer une compréhension tacite de l’idée (« tu vois ce que je veux dire?…  » « je me comprends… », etc.). Le génie du philosophe est peut-être d’avoir des idées, des intuitions novatrices, mais le travail du philosophe consiste à établir une argumentation rationnelle, à l’aide de concepts qui soient suffisamment clairs et définis.

4/ Pourquoi réfléchir, pourquoi douter, et à quoi bon penser?

(passage difficile pour l’instant, mais dont l’idée centrale sera largement développée au cours des prochains chapitres, en particulier dans celui sur la conscience et le désir)

La négativité inhérente à tout sujet, que chacun peut constater par son impossibilité de répondre à la question : « Au fond, qu’est-ce que je veux ? ». L’insatisfaction inhérente à notre condition. La cause de cette insatisfaction, on la placera dans le fait que nous sommes des êtres de parole. La parole empêche la plénitude, on remplace la jouissance des choses par des mots. Les mots permettent de rendre quasi-présentes des choses absentes en les évoquant, mais ils font aussi que les choses présentes sont quasi-absentes, car en les nommant, on prend un recul, on s’en détache.

Mais ce qui nous intéressera, c’est plutôt de savoir ce qu’on peut bien faire de cette insatisfaction. La thèse de la philosophie, si on la définit comme une attitude qui pose le sujet, consiste à soutenir qu’il nous faut apprendre à faire avec cette insatisfaction, et même que cette insatisfaction doit être cultivée, car c’est en elle que consiste la culture. Qu’au contraire, le fait de vouloir combler, saturer, boucher l’insatisfaction (qu’on appellera désir) par des jouissances est l’inverse de la culture, puisque par là, on n’apprend pas à vivre dans cette insatisfaction qui est pourtant notre lot indépassable. Donc il n’y a pas le choix, soit on affronte l’insatisfaction, le désir, qui veut dire l’absence, l’idéal, la négativité, le vide, et on apprend à se soutenir sur ce vide et donc être un sujet – soit on tente d’échapper à l’insatisfaction, mais puisque, par structure, on ne peut pas être comblé, puisque nous parlons, que nous pensons, que nous sommes de toute façon travaillés par le négatif, on tombe alors dans une course indéfinie à la jouissance, de forme hyper-active ou addictive.

Le but de la philosophie, en tant qu’elle vise à constituer le sujet, est d’aider chacun à tenir sans jouissance, ou du moins à le libérer de la tyrannie de la jouissance.

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