Quelques bonnes copies sur « Obéir, est-ce renoncer à sa liberté? »

Cora Hopkins – TS6

A nos esprits adolescents, la liberté et l’obéissance semblent être deux notions contradictoires : la liberté se définit justement par la désobéissance et le rejet des normes et des contraintes ; elle se définit aussi par le fait de faire ce dont on a envie (c’est-à-dire suivre ses pulsions et ses désirs). Dans cet état d’esprit, l’obéissance et la liberté semblent bel et bien incompatibles.Mais ces définitions de la liberté rendent-elles bien justice à cette valeur si chère à nos cœurs ? La liberté peut-elle être définie par l’absence de contraintes, car justement ce sont ces mêmes contraintes qui nous libèrent de la torture des choix incessants auxquels nous sommes confrontés dans la vie quotidienne ? La liberté peut-elle être définie par l’esclavage à ses pulsions et désirs ? De plus, l’obéissance ne procède-t-elle pas d’un choix, celui d’obéir, et est donc l’expression même de notre liberté ? Selon Alain, il faut bien différencier l’obéissance à un pouvoir de droit lié à une fonction (elle est choisie, et l’obéissance perdure même en l’absence du représentant de cette fonction ; on peut prendre comme exemple l’élève qui se tient bien même en l’absence du professeur) et la soumission à un pouvoir de fait lié à une émotion (peur, amour, admiration ; dans ce cas, l’élève soumis à son professeur se tiendra bien seulement tant que le professeur est présent). Donc obéir est-ce finalement renoncer à sa liberté ? Si oui, à quelle liberté renonce-t-on ? Ne peut-on pas être libre en obéissant ? Ou même mieux, l’obéissance ne rend-elle pas libre ? Si la liberté consiste en l’absence de contraintes, l’obéissance limite cette liberté. L’obéissance peut même conduire des individus à commettre des actes contre leur propre volonté et à se soumettre à une autorité. Mais si l’on considère que l’obéissance est un choix, celle-ci est justement l’expression de sa liberté et peut même, dans le cas des sociétés, rendre l’individu plus libre. Toujours faut-il nuancer à qui on obéit et dans quelles circonstances.

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Nous ne voulons pas présumer ici que l’obéissance supprime totalement la liberté. Mais si on considère, d’une part que chacun individu possède une liberté « naturelle », qui est, selon Rousseau, « un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre » (Du Contrat Social), et qui n’a donc « pour bornes que les forces de l’individu », mais que, d’autre part chacun est contraint d’obéir à des lois imposées par la volonté générale, (c’est la nature même du contrat social) force est de constater que la vie en société induit la perte de cette liberté naturelle. L’homme perd donc sa liberté naturelle, c’est-à-dire la possibilité de faire ce dont on a envie ou faire ce que l’on veut, par le contrat social qu’il est forcé de respecter (« quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps », Du Contrat Social). Obéir est donc renoncer à cette liberté naturelle. On pourra néanmoins nuancer ce sacrifice, qui semble si grand au premier abord, par la suite.

L’obéissance peut donc limiter une certaine liberté de l’individu, mais poussons un peu plus ce raisonnement. En effet, si « nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment », comme le dit Bergson, comment peut-on être libre si nous exécutons les souhaits de quelqu’un d’autre ? On peut prendre ici l’exemple de l’expérience de Milgram effectué dans les années 1960 aux États-Unis. Des individus, soumis à l’autorité d’un scientifique, étaient poussés à donner des chocs électriques de plus en plus importants à un patient (qui était en réalité un acteur) à chaque fois qu’il se trompait sur une liste de mots à mémoriser, sous prétexte d’étudier l’effet de la douleur sur l’apprentissage. Cette expérience a été reproduite à la télé avec un public en France en 2010 où cette fois-ci l’autorité était incarnée par un présentatrice. Il est choquant de constater dans les deux expériences, un pourcentage élevé des sujets ont infligé un choc mortel au patient (62,5 % dans l’expérience de Milgram et 81 % dans la fausse émission La Zone Extrême). Cela signifie que ces personnes ont été prêtes à renoncer à leur liberté, dans la mesure où elles n’ont plus agi selon leur propre volonté, mais selon la volonté d’une autorité estimée légitime (le scientifique en blouse blanche ou la présentatrice). Leurs actes n’émanaient plus de leur « personnalité entière », car elles n’avaient pas la volonté de voir un autre individu souffrir, voire mourir. Il semblerait donc que l’obéissance ait conduit au renoncement de la liberté.

Mais dans ce cas peut-on réellement parler d’obéissance ? Les sujets ont certes au début choisi de participer à l’expérience (sans forcément en comprendre tous les enjeux) et ont, selon la définition d’Alain, obéi à un pouvoir de droit lié à la fonction (au scientifique et même à la présentatrice, mais même avant cela, aux recruteurs de l’expérience). Il était donc question d’obéissance. Mais par la suite, ont-ils obéi ou étaient-ils plutôt soumis ? En effet, la pression qu’inflige l’autorité sur le sujet est loin d’être négligeable. Les sujets arrêtent effectivement les chocs électriques dans 80 % des cas dans l’expérience de Milgram et dans 75 % des cas dans La Zone Extrême lorsque l’autorité est absente. On peut en conclure que les sujets ont été par la suitesoumis à un pouvoir de fait lié à une émotion (dans ce cas on peut raisonnablement supposer que les sujets avait peur ou admiraient l’autorité ; à la télé il y avait également de nombreux caméras et un public qui pouvaient faire pression sur le sujet). Ils n’obéissaient plus mais étaient soumis car ils ont été emportés par leurs émotions. Il faudrait donc nuancer les propos : la soumission, et pas forcément l’obéissance, est le renoncement à sa liberté. Toujours est-il que l’obéissance a conduit à la soumission. Ainsi, la vigilance doit aller de pair avec l’obéissance : la limite est très fine entre obéissance et soumission.

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Mais revenons sur les propos de Rousseau et ses idées sur la liberté. Il admet que le contrat social induit la perte de la liberté naturelle, mais en échange nous gagnons la liberté « civile », « limitée par la volonté générale », et la « propriété de tout ce qu[e] […] [nous] possèd[ons] » ainsi que la liberté « morale », « qui seule rend l’homme vraiment maître de lui ». Selon Rousseau, la discipline des lois est effectivement nécessaire pour que l’homme devienne moral. Ces propos soulignent le fait que l’obéissance à des lois permet la sécurité de chacun (nos possessions gagnées par la force, et qui peuvent donc aussi facilement nous être enlevées par la force dès que nous nous trouvons face à quelqu’un de plus fort, deviennent nos propriétés, défendues par la loi). L’obéissance au code de la route assurent de la même manière la tranquillité de chacun : l’obéissance nous libèrent de nombreux soucis quotidiens et n’entraîne finalement pas le renoncement à la liberté.

De plus, dans la société idéale de Rousseau, les lois sont l’expression de la volonté générale (la volonté générale souhaite la sécurité routière dans l’intérêt général, d’où le code de la route).Cela signifie que chacun est censé participer dans leur élaboration. Donc, si on obéit aux lois qu’on s’impose, l’obéissance n’entraîne pas le renoncement à la liberté, car on a fait le libre choix et on a la volonté d’y obéir, sinon on ne les aurait pas élaborées : « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté ». Admettons que la liberté est de faire ce que l’on veut, c’est-à-dire ce qu’on à la volonté de faire. Si le premier janvier, ayant tous ses esprits, une personne fait une résolution, par exemple, de ne plus manger de chocolat, c’est qu’elle a la volonté de ne plus en manger. Mais quelques jours plus tard, en faisant ses courses, cette personne passe par le rayon sucrerie et l’envie lui prend d’une tablette de Lindt. Soit elle succombe à son désir et la prend, soit elle suit la règle qu’elle s’est imposée et passe son chemin. N’est-elle pas plus libre en « obéissant à [sa propre] loi » qu’en succombant à sa passion irrationnelle pour le chocolat ?

Alain explique de plus dans sa Politique que l’obéissance permet l’ordre (le règlement intérieur du lycée créer l’ordre si on obéit les règles dans toutes les circonstances, et non si on le respecte seulement en présence d’un surveillant) et que la résistance est condition de liberté (on exprime sa liberté si on résiste à des lois injustifiées) : « par l’obéissance, il [le citoyen] assure l’ordre ; par la résistance, il assure la liberté ». Ainsi, ordre et liberté vont de pair et l’obéissance aux lois est donc primordiale pour vivre librement. Peut-on vivre librement dans un pays un guerre, si on vit dans la peur des attaques et des bombardements ? Dans ce cas, nos actions seront déterminées par une émotion et non par notre volonté. L’obéissance de chaque membre de la société aux lois déterminées par la volonté générale créer l’ordre dans cette société et permet donc la liberté de chacun. Obéir n’est donc pas renoncer à la liberté, bien au contraire, l’obéissance serait même une condition de celle-ci.

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Mais peut-on raisonnablement affirmer que les lois émanent de la volonté générale ? Les lois humaines ne sont pas éternelles et immuables (il suffit de se pencher sur la multitude de lois que chaque pays a développée). De plus, les citoyens des sociétés modernes ne jouent pas un grand rôle, pour en dire le moins, dans leur élaboration. Nous ne vivons pas dans une république rousseauiste, qui est d’ailleurs une vision assez idéalisée du contrat social. Les lois seraient d’ailleurs, selon Marx mais aussi selon Anthony Skillen dans Ruling Illusions, plus l’expression d’un rapport de force que celle de la volonté générale, elles seraient donc l’expression de la volonté de la classe dirigeante. Donc, si nous n’avons pas nous-même élaborées les lois et si elles ne sont plus l’expression de la volonté générale, en quoi sommes-nous tenus de les obéir ? Leur légitimité est ainsi remise en question. On ne doit donc pas obéir à une loi parce que c’est une loi, mais seulement si c’est une loi légitime. La notion d’obéissance est effectivement indivisible de celle de légitimité.

Et si on ne considère pas une loi humaine comme légitime, mieux vaut, selon Saint Thomas d’Aquin, obéir à la loi divine, qui est l’expression de la volonté de Dieu, immuable. Si je fais le libre choix d’adhérer à la religion chrétienne, l’obéissance à la loi divine, au détriment parfois de la loi humaine, est donc l’expression de ma liberté. C’est la choix qu’a fait le prêtre Gérard Riffard, refusant de « laisser dormir un bébé dehors », quand il a hébergé « illégalement » des demandeurs d’asile au sein de l’église de sa paroisse. Donc dans ce cas, l’obéissance et la désobéissance sont l’expression de sa liberté et en obéissant aux lois humaines, injustes, il renoncerait à sa liberté, car il n’agirait plus selon sa propre volonté. L’obéissance peut donc aller de pair avec la désobéissance mais c’est surtout le choix libre, la décision prise sans pression extérieure d’obéir à une certaine loi qui permet d’affirmer que l’obéissance ne conduit pas forcément au renoncement de sa liberté.

Les questions qui se posent finalement sont donc les suivantes : obéir, oui, mais à qui ? À quoi ? À un autorité légitime ? Ce type d’obéissance ne dérive-t-elle pas la plupart du temps vers la soumission ? Et qui tranche entre autorité légitime et illégitime ? À la volonté générale alors ? Mais est-ce réaliste de penser que celle-ci puisse s’exprimer à travers des lois auxquelles on puisse obéir ? À la volonté divine ? L’actualité ne montre-t-elle pas que celle-ci est parfois sujet à de mauvaises interprétations ? Peut-être à une volonté personnelle alors ? Une sorte de morale ? Mais d’où provient-elle ? Si on considère les déterminismes physiologiques, sociologiques et psychologiques, comment peut-on même parler de volonté personnelle ? La notion d’obéissance est donc à nuancer autant que possible et, pour ne pas renoncer à sa liberté, il faudrait constamment se remettre en question : en obéissant à cette loi, à cette règle, à cette norme, à cette personne, suis-je encore libre?

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L’obéissance signifie donc un renoncement à la liberté naturelle, qui est définie par l’absence de contraintes extérieures (ma seule limite est ma propre force) mais permet, à travers le contrat social et l’obéissance (de force) à la volonté générale, d’accéder à la liberté civile et morale, qui sont définies par des lois qui expriment la volonté générale et auxquelles chaque citoyen a participé à l’élaboration. Dans ce contexte, l’obéissance permet de garder l’ordre dans la société, et l’ordre est condition même de liberté. Mais ce fonctionnement est une illusion et la réalité remet en question la légitimité des lois auxquelles nous devrions obéir. L’obéissance ne doit effectivement pas être aveugle, de peur de se transformer en soumission, qui est un renoncement à sa propre volonté et donc à sa liberté. De plus, l’obéissance libre à une loi peut entraîner la désobéissance à une autre. Ainsi, la liberté réside plutôt dans le choix d’obéir que dans l’acte d’obéissance en lui-même et la liberté est conservée dans le questionnement constant sur cette obéissance.

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Jeanne Rolland – TS6

Les philosophes des Lumières se font, au XVIIIème siècle, défenseurs de la liberté.

C’est par leurs écrits et leurs actions qu’ils souhaitent diffuser l’idée de celle-ci, se battant contre l’assouvissement d’un peuple ou d’un individu face à l’obscurantisme religieux, à la monarchie absolue ou à l’esclavage. Consentir à se plier devant la volonté d’autrui apparait alors comme un obstacle à la naissance d’une liberté universelle. Néanmoins, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), qui s’inspire des théories du siècle des Lumières et dont le fondement est aussi la liberté, ne fixe-t-elle pas des règles auxquelles l’état, la société et chaque individu se doit d’obéir? Est-ce alors renoncer à sa liberté que d’exécuter la volonté, le commandement d’un autre? La liberté n’exige-t-elle pas une certaine obéissance de la part des individus?

Obéir, c’est évidemment au premier abord renoncer à sa liberté: étant soumis à des contraintes extérieures, comment faire ce que nous voulons, comment agir en restant fidèle à nos valeurs? Et si obéir était peut-être finalement un moyen de se dérober volontairement devant le poids que peut constituer notre liberté? Est-il cependant juste de dire qu’obéissance et liberté sont complètement opposées? Nous ne vivons pas isolés, notre existence est régie par nos rapports avec l’extérieur, avec les autres. Comment pouvons nous être libre absolument une fois plongés dans un monde où chacun recherche sa propre liberté? Ne faut-il pas justement renoncer à un peu de sa liberté individuelle pour être libre collectivement? L’obéissance garantit en effet un ordre qui est nécessaire à la Liberté, elle éloigne l’Anarchie liberticide, prévient la tyrannie et nous libère de certaines de nos incompétences- dans la mesure où elle n’est évidemment pas soumission. Pour conserver notre liberté, nous nous accordons donc sur la nécessité de désobéir dans certains cas et d’obéir dans d’autres. Mais obéir à qui? Désobéir à quoi? Comment n’obéir qu’aux lois ?

 

Aux yeux de tous, l’obéissance semblerait inévitablement induire un renoncement à notre liberté.

On renonce en effet à sa liberté lorsque l’on obéit car cet état de contrainte nous empêche en premier lieu de faire ce que l’on veut, ce dont on a envie. En effet, lorsqu’on se soumet à l’autorité de quelqu’un, on consent librement à se plier à sa volonté et donc à exécuter tous ses désirs. Ainsi, à une certaine époque en France -et aujourd’hui encore dans de nombreux pays- les jeunes personnes se devaient d’obéir à leurs parents quant aux choix de leur futur(e) époux(se). Les mariages arrangés par la famille étaient dans bien des cas en désaccord avec la volonté des enfants. Nous pouvons aussi évoquer les règles étouffantes, qui pendant la guerre froide, empêchaient les citoyens vivant en RDA de parcourir le monde, de goûter à des produits considérés comme « occidentaux » ou de lire des ouvrages allant à l’encontre de l’idéologie communiste... Face à toutes ces interdictions, il n’est pas étonnant que ces citoyens se soient sentis oppressés et que certains aient ressenti le violent besoin de risquer leur vie pour reconquérir leur liberté volée. Au delà de faire obstacle à notre volonté et nos désirs, l’obéissance nous pousse parfois à renoncer à nos valeurs, constituant ainsi un frein encore plus puissant à notre liberté.

En obéissant, on renonce parfois à ce à quoi on croit. Celui qui obéit peut se placer en situation d’esclave, au point parfois de réaliser des actes en opposition flagrante avec ses propres valeurs. L’expérience de Milgram, réalisée aux Etats-Unis dans les années 60, est le parfait exemple de cet abandon de liberté à travers l’abandon de ses valeurs. On avait fait croire à d’innocents cobayes qu’ils participaient à une expérience scientifique se proposant d’étudier l’influence de la douleur sur les capacités cognitives. Les cobayes devaient poser des questions à leurs partenaires et étaient chargés, en cas de mauvaise réponse, de leur infliger des décharges électriques d’intensité croissante. L’expérience a montré que 60% des cobayes étaient allés au bout de l’expérience- non sans éprouver de remords- jusqu’à envoyer des décharges qui auraient pu être mortelles! Pourtant, ces cobayes n’étaient ni sadiques, ni lâches, aucun d’eux n’avait pris de plaisir à faire souffrir leur partenaire, Ils étaient d’ailleurs pour la plupart attachée à des valeurs humanistes. Ils s’étaient simplement inclinés devant ce qui représentait pour eux l’autorité, c’est à dire des hommes en blouse blanche, allant à l’encontre des valeurs qu’ils aimaient. Obéir, c’est alors parfois mettre de côté les valeurs que nous tenions pour fondamentales, et donc compromettre dangereusement notre liberté. Mais devant cette liberté parfois si difficile à conquérir, à porter et à préserver, l’obéissance ne constituerait-elle pas pour beaucoup une porte de secours (trop) facile et librement choisie?

Il semblerait que l’obéissance soit parfois une fuite volontaire et inconsciente devant le poids de la liberté. Pour quelles raisons des jeunes musulmans français, belges, britanniques sont-ils séduits par le discours djihadiste et obéissent-ils à cette idéologie totalitaire, caractérisée, entre autre, par sa haine de l’Occident? L’éditorialiste du New York Times, Roger Cohen propose une explication originale à cette obéissance aveugle. D’après lui, les sociétés occidentales sont dans une recherche permanente et déstabilisante de nouvelles libertés: elles affranchissent les citoyens des liens de la religion et de la tradition, libèrent mariage, divorce, procréation et même le choix de mourir. Peut-être y a-t-il dans l’obéissance à l’islam radical une volonté inconsciente de « se libérer du fardeau de la liberté ». C’est ce désir de soumission qu’appelle La Boétie « servitude volontaire ». Cette habitude se loge aussi dans notre tendance à respecter les puissants parce qu’ils le sont, et non parce qu’ils sont estimables. Dès lors qu’il y aura des tyrans, il y aura des hommes qui voudront leur obéir et leur plaire, allant parfois jusqu’à devancer leurs envies. Ceux qui n’ont rien à gagner se soumettent quand même, mais il suffirait d’un rien pour briser leurs chaînes et gagner leur liberté puisqu’ils sont les plus nombreux. Ce « rien », c’est justement la désobéissance. C’est à ce propos que La Boétie déclare: « soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres ». L’obéissance peut donc être un renoncement volontaire à sa liberté.

            Ainsi, il est évident que l’obéissance enchaîne les hommes, les aliène et les contraint, laissant peu de place à l’exécution de leur propre volonté, les menant même parfois à agir contre les valeurs qui les constituaient. Et, aussi étrangement que cela puisse paraître, la liberté peut aussi être refusée par un individu qui préfèrera se soumettre que d’assumer celle-ci. Liberté et obéissance paraissent donc au premier abord antinomiques. Ceci ne peut-il pas être remis en question?

 

Certes, en obéissant on renonce forcément à sa liberté, mais en partie seulement. En effet, la liberté s’avère impossible à atteindre sans obéissance.

Tout d’abord, l’ordre que l’obéissance induite est nécessaire à la liberté. Etre libre, c’est pouvoir dire et faire ce que l’on veut. La liberté est donc la transposition en acte de la volonté. Or, cette dernière n’a aucune limite. On peut vouloir l’impossible, le meilleur ou bien le pire… Recherchant la liberté absolue, allant jusqu’au bout de notre volonté, ne risquons-nous pas d’écraser autrui? N’obéissant qu’à nous-même, ne finirons-nous pas par nous nuire mutuellement? Pourquoi ce que nous désirons, ce que nous voulons serait forcément dans l’intérêt de l’autre? Si aucune limite ne s’oppose à la liberté de faire, toute relation humaine trouverait sa source dans la discorde. On dit que la nature est parfaitement réglée parce que les choses y respectent des lois nécessaires. Peut-on imaginer qu’une pomme désobéisse à la loi de l’attraction universelle qui veut que tous les corps soient attirés vers le centre de la terre? Une nature imprévisible deviendrait totalement inhabitable. De même, si tous les hommes désobéissaient à toutes les lois, alors il règnerait une anarchie telle que le quotidien deviendrait insoutenable. Alain écrit: « Il est bien clair que l’ordre et la liberté ne sont point séparables, car le jeu des forces, c’est-à-dire la guerre privée à toute minute, n’enferme aucune liberté ». En effet, quand on prend sa voiture, c’est en supposant que tous les autres automobilistes respecteront le code de la route. Si ce n’était pas le cas, si tout le monde roulait dans tous les sens, plus personne n’oserait mettre un pied dans la rue! Où serait alors la liberté? Ainsi, l’obéissance est condition de liberté car elle induit l’ordre, ordre nécessaire si nous voulons être libre.

En plus de faire régner un chaos invivable et dépourvu de toute liberté, l’Anarchie justifie l’emploi de la force par le pouvoir et entraîne alors la tyrannie. Et qu’est-ce que la tyrannie sinon une autorité violente et oppressive? Il semble bien que personne ne soit jamais libre dans un système tyrannique, y compris ceux qui tyrannisent. A ce propos, Alain écrit: « quand la résistance devient désobéissance, les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques ». Entendons bien qu’il faut à présent distinguer soumission et obéissance: être soumis à quelqu’un c’est être soumis aux passions qui nous soumettent à ce quelqu’un, et cela aveuglément; tandis qu’obéir est un acte résistant et volontaire qui ne compromet pas la liberté des opinions. Il est en effet beaucoup plus facile de réprimer, d’avoir de l’emprise sur un peuple qui n’en ferait qu’à sa tête et qui, par conséquent, justifierait des sanctions encore plus autoritaires, que sur un peuple qui obéit tout en résistant. Par exemple, lorsqu’en 1933, dans une Allemagne en pleine nazification le Reichstag fut incendié, les politiciens nationaux-socialistes accusèrent les communistes d’avoir commis ce crime contraire aux lois. Pourtant, les historiens d’aujourd’hui déclarent qu’il était et qu’il est toujours impossible de connaître les véritables auteurs de cet acte. Beaucoup entrevoient même l’hypothèse d’une machination nazie: l’incendie aurait été provoqué par les partisans d’Hitler afin de justifier la violente répression contre les communistes qui suivit. Ainsi, la désobéissance peut nuire à la liberté en provoquant une riposte doublement autoritaire de la part du pouvoir.

Enfin, force est de constater qu’il souvent nécessaire d’obéir à un individu afin de se libérer de nos incompétences dans certains domaines. L’individu, si petit devant l’univers infini ne peut tout savoir. Il lui faut donc reconnaître que bien des choses lui échappent, mais aussi convenir que ce qui lui est justement inconnu ne l’est pas pour d’autres. Les compétences sont partageables et s’en remettre à l’autorité de celui qui sait revient à accepter son message. Cette forme d’obéissance implique un échange à sens unique, mais notre liberté ne s’en trouve pas bafouée sous condition. Ainsi, lorsque nous obéissons aux prescriptions de notre médecin, pouvons nous vraiment dire que nous renonçons à notre liberté? Il s’agit en effet d’accepter une proposition pour le bien du patient qui la reçoit, non pour assouvir le désir d’autorité du médecin qui ordonne. Cette obéissance à sens unique n’est pas liberticide si elle se base sur la reconnaissance et la confiance.

Obéissance et liberté ne sont donc peut-être pas aussi opposées que nous avons tendance à l’imaginer. En effet, l’obéissance peut-être un signe reconnaissant et confiant envers autrui, elle assure l’ordre exigé par la liberté et préservant l’individu de toute dérive tyrannique de la part du pouvoir. A l’inverse, la liberté absolue recherchée par la désobéissance capricieuse se détruirait elle-même, devenant liberticide. Ainsi, pour vivre libre, la société humaine a besoin, tout comme la nature, d’obéir à des contraintes, des règles. Pourtant, la différence saute aux yeux: les lois des hommes peuvent être injustes, pas celles de la nature qui n’a aucune valeur morale. Kant a posé la question suivante: si le prince de mon état exige que je porte un faux témoignage contre quelqu’un, où se trouve mon devoir et où se situe la faute? Pourquoi ce qui est soumission dans un cas devient acte de liberté dans un autre? On pourrait répondre qu’il faut obéir aux lois justes et désobéir aux lois injustes? Comment obéir tout en restant libre? A partir de quand doit-on désobéir?

 

Nous comprenons que, pour être libre, il faut obéir dans certains cas et désobéir dans d’autres. Mais comment donc être libre tout en obéissant? Comment n’obéir qu’aux lois légitimes ?

Il semblerait que la meilleure façon d’obéir tout en préservant notre liberté en même temps que celle de nos semblables serait de choisir ensemble les lois auxquelles nous devons nous soumettre. Selon Rousseau, un état doit être pensé afin de rendre possible l’élaboration de lois qui lient et obligent les hommes, sans pour autant les rendre esclaves. Quand la volonté d’un peuple concerté s’exprime par des lois, celui qui les respecte n’est point soumis. Rousseau écrit qu' »un peuple libre obéit, mais ne sert pas; il a des chefs et non pas des maîtres; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. » Il veut dire par là que c’est pour ne plus s’asservir les uns les autres que les hommes se placent sous la contrainte des lois, dont ils sont eux-mêmes les auteurs. Aujourd’hui, nous concevons la démocratie comme le respect de la souveraineté du peuple. Dans une démocratie, c’est donc aller à l’encontre de la liberté collective que de désobéir à une loi si elle a été voulue par le peuple lui-même.Cependant, le peuple peut se tromper, se laisser manipuler ou aveugler par un pouvoir corrompu, l’histoire en est d’ailleurs pleine d’exemples. C’est donc pour cela que le citoyen doit être averti et rester vigilant s’il veut garantir sa liberté, même en démocratie.

Ce qui doit garantir la liberté, c’est la vigilance du citoyen, suffisamment éclairé pour juger le politique ou le pouvoir. Obéir n’empêche pas de douter, bien au contraire. Le doute est une expression de liberté, et ne jamais l’exercer empêche toute affirmation de soi. Dans certains cas extrêmes, un individu isolé peut agir avec plus de justice que tous les autres réunis. Ainsi, au XIXème siècle, le philosophe Henry David Thoreau refusa de payer ses impôts aux États-Unis qui pratiquaient encore l’esclavage et menaient une guerre coloniale contre le Mexique. Or, à cette époque, l’esclavage et le colonialisme étaient largement acceptés. Qui a raison, la majorité qui obéit à des règles inégalitaires sans se poser la moindre question, ou le citoyen qui, ayant douté de la légitimité de ces règles consensuelles, désobéit au nom de la liberté universelle? A l’inverse, nous pouvons évoquer Eichmann, fonctionnaire nazi responsable d’organiser les convois de déportés, qui, lors de son procès à Israël, s’est dégagé de toute responsabilité vis à vis du génocide juif: « Je […] considérais [cette solution] comme un acte monstrueux. Mais à mon grand regret, étant lié par mon serment de loyauté, je devais dans mon secteur m’occuper de l’organisation des transports. Je n’ai pas été relevé de ce serment ». A en croire ses propos, jamais Eichmann n’a mis en doute les ordres qu’on lui avait intimés… Dans ce cas, ne serait-ce pas remettre constamment en question les lois, les règles et le commandement qui garantirait la liberté collective? Ainsi, le doute constitue un garde-fou d’importance majeure entre l’obéissance actrice de la liberté et la soumission. Mais pour pouvoir douter, encore faut-il disposer soi-même de valeurs de référence.

Le doute auquel un individu doit obligatoirement faire face pour garantir sa liberté passe alors par la confrontation entre la loi qui lui est imposée de l’extérieur et la loi qu’il s’est donnée. Le fait de se dicter sa propre loi est l’Autonomie, notion fondamentale de la morale de Kant. Kant rétablit la nécessité du libre-arbitre pour fonder la morale; cette liberté de choisir le bien ou le mal doit être autonomie de la volonté: obéir à la loi qu’on se donne rationnellement. Or, ce qui est rationnel est universel. Kant écrit: « agis selon une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ». Si on parle de « désobéissance civile » dans le cas de Thoreau précédemment évoqué, c’est justement par ce qu’elle se fait au nom de la justice, et non au nom de nos petits intérêts privés. Etrangement, en désobéissant ainsi, on obéit quand même, à ce que nous croyons juste, à ce que nous croyons universel. Se donner sa propre loi, ce n’est donc pas faire ce qu’on veut, mais c’est agir conformément à ce que la raison exige universellement de tout homme.

Ainsi, le système démocratique reposant sur des lois votée et respectée par le peuple en personne offre une certaine liberté collective, garante elle-même de notre liberté individuelle. Mais, afin d’éviter toute dérive du pouvoir, l’obéissant devra poser sur ce dernier un regard critique sans cesse renouvelé, qui nécessitera de confronter les lois venant de l’extérieur aux lois rationnelles que nous nous serons données de manière autonome.

 

L’obéissance est donc nécessaire à la Liberté. Certes, la contrainte fait obstacle à la réalisation de tous nos désirs ou volontés et nous force parfois à agir contre nos valeurs, nous privant ainsi, plus ou moins volontairement et consciemment, de notre liberté… Mais si liberté et désobéissance nous semblent aller de paire, ce n’est qu’en partie seulement. En effet, dès lors que nous existons avec les autres et par eux, la liberté ne saurait être absolue. Pour vivre ensemble et libres, le respect de certaines règles et obligatoire afin de préserver la société de l’anarchie liberticide ou de la tyrannie, et de favoriser la libre transmission des compétences. Les frontières sont donc floues entre l’obéissance participative à la liberté et la soumission, ennemie de cette dernière. Afin d’être libre, il faudrait, tous ensemble, décider des lois qui nous lieraient les uns aux autres et auxquelles personne n’aurait le droit de se dérober, gardant toujours à l’esprit la nécessité de douter de la légitimité de ces lois, et pour cela, faire constamment exercice de son autonomie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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