La philosophie (la disposition socratique)

(Introduction à la philosophie à partir du personnage fondateur de l’attitude philosophique : Socrate)

socrate

Définition (classique) : La philosophie est l’étude de la sagesse. Elle a pour méthode la pensée rationnelle, considérant que c’est par l’usage de la raison que l’humanité s’accomplit. Elle se défie des croyances, des passions et de toute forme de démesure.

Socrate est le fondateur de l’attitude philosophique. Il a vécu au IVème siècle avant JC à Athènes, dans la Grèce antique. Il n’a laissé aucun écrit, et tout ce qu’on sait de lui provient essentiellement des oeuvres de son disciple Platon, lequel met en scène son maître dans des dialogues qu’il entretient avec toutes sortes de protagonistes. Car c’est bien à cela que Socrate a consacré l’essentiel de son existence : s’entretenir avec ses concitoyens. Il n’a pour lui-même pas de métier particulier, il vit de très peu, la mission qu’il se sent confiée étant seulement d’interroger inlassablement ses concitoyens à propos de la vie qu’ils mènent.

I/ Questionnement

1/ L’étonnement

Au départ, Socrate semble être un homme simplement étonné par une chose : tous les hommes qui l’entourent semblent savoir ce qu’ils font, pourquoi ils le font, s’attachant alors seulement à réaliser leur vie à la place qu’ils se sont assignés. Tel est général, tel autre politicien, tel autre artiste. Ceci n’est pas sans laisser Socrate « admiratif », car pour sa part, lui estime qu’il « ne sait rien », et qu’il ne peut donc pas embrasser telle ou telle carrière avec cette ignorance qui le caractérise. Il veut comprendre.
Alors que l’étonnement du savant porte sur des phénomènes rares et complexes, le philosophe s’étonne sur les événements ordinaires et les choses les plus simples.

2/ Ignorance

Alors, étonné par cette certitude de soi de ses concitoyens, il les interroge sur ce qu’ils font, le métier qu’ils mènent, les choix qu’ils ont fait, et en demande la raison. Or, il s’avère qu’à chaque fois qu’il s’entretient un peu longuement avec son interlocuteur, celui-ci finit par convenir que lui non plus ne sait pas ce qu’il fait. Le politicien expliquait que la politique consistait à administrer la Cité de manière juste, mais qu’est-ce que la justice? Le général que la vertu militaire était essentiellement le courage, mais qu’est-ce que le courage? L’artiste qu’il recherchait la beauté, mais qu’est-ce que la beauté?… A chaque fois, Socrate convainc son interlocuteur qu’il ne sait donc pas ce qu’il fait.
Raconter le Lachès
Nous tenant à un niveau moyen de compréhension, celui qui suffit pour subvenir à nos besoins vitaux, nous sommes bordés par deux ignorances :
1/ L’ignorance de faits rares et complexes, qui est l’affaire des experts, des spécialistes
2/ L’ignorance des faits les plus courants et les plus simples, sur lesquels se penchent les philosophes. Lesquels assument une certaine naïveté

3/ La question des fins

Nous parlons beaucoup des moyens, et nous fuyons souvent la question des fins. Du but que nous recherchons. Les moyens, c’est le comment. Comment gagner sa vie, comment décrocher un diplôme, comment aller de là à là, comment réparer ceci ou utiliser cela. La fin, c’est le pourquoi, c’est-à-dire le pour-quoi ultime. Qu’est-ce que nous recherchons finalement ? Jouir du présent ? Assurer sa tranquillité ? Favoriser les siens ? Faire advenir un monde plus juste ? Aider à la perpétuation de la vie humaine sur Terre ? Ou de toute vie sur Terre ?
Exemple : le Lachès, sur le choix de l’exercice du « combat en armes ».

Etre philosophe, c’est s’interroger sur les « fins dernières », le but poursuivi par nos actions habituelles.

Destinée de Socrate
Cette attitude a eu pour effet d’agacer rapidement les Athéniens, et certains ont même été jusqu’à le traîner devant le tribunal, invoquant des motifs de condamnation plus ou moins clairs : Il remettrait en question l’existence des Dieux (ce que Socrate ne fait pas plus qu’il ne remet en question tout le reste, mais ce sujet est susceptible de condamnation), il « corromprait la jeunesse », parce que les fils de bonnes familles commençaient à se détourner de la carrière toute tracée pour eux pour s’interroger à la suite de Socrate sur le sens de ce qui leur était ainsi proposé… Après la tenue du procès, racontée par Platon dans L’apologie de Socrate, le philosophe est finalement condamné à mort par la cité. Peine qui revenait officieusement à une invitation à l’expatriation, mais Socrate, prenant ses juges au mot, refusera de désobéir à la loi et sera donc exécuté.

Ce que la philosophie retient de la geste de Socrate, c’est tout d’abord cette manière qu’il a eu d’interroger, de remettre en question ce qui passait aux yeux de tout le monde pour des évidences, des habitudes. C’est ainsi le doute qui est la disposition première du philosophe. Ce doute nécessitant un certain recul par rapport à la vie ambiante telle qu’elle nous porte, un détachement.

II Détachement

Si la plupart des hommes ne remettent pas ainsi en question les raisons de l’existence qu’ils mènent, c’est d’abord parce qu’ils n’en ont pas le loisir, ou pas le courage, et qu’ils sont trop occupés à travailler ou à se divertir pour penser. Ce que montre donc également l’attitude de Socrate, propre à l’esprit philosophique, c’est un certain détachement, un certain désintéressement quant à sa situation particulière et aux soucis quotidiens. Désintéressement, c’est-à-dire que le philosophe ne cherche pas le pouvoir et les honneurs sociaux, pas plus que la possession de biens, la seule chose qui l’attire étant de penser et comprendre.

1/ Pensée

a/ Le dialogue raisonné contre la persuasion
Un souci mobilise Socrate. Il voit à son époque l’éclosion de la première démocratie de l’histoire. Athènes se donne des institutions qui donnent le pouvoir à tous les citoyens. Chaque citoyen peut, et même parfois doit, se retrouver dans les Assemblées, les juridictions de la Cité. La capacité à prendre la parole pour convaincre son auditoire devient un enjeu majeur. C’est ainsi qu’on voit arriver les Sophistes, qui sont des maîtres de rhétorique (art de bien parler), des savants (on dirait aujourd’hui des experts, des consultants, des communiquants), et qui proposent au plus offrant leurs leçons. Il y a là pour Socrate un grand risque pour la démocratie telle qu’il l’entendait, car ainsi, les plus fortunés peuvent acquérir l’arme de la parole persuasive et se subordonner ainsi le reste des citoyens. Car tel est bien le risque de la démocratie qu’elle peut sombrer dans la démagogie ou la manipulation des citoyens dont il s’agit de recueillir les suffrages. Socrate se fera donc une spécialité d’aller surtout mettre à mal ces sophistes, en dégonflant leur prestige, et les séductions de leur art oratoire, par l’exercice du dialogue raisonné, cherchant par là à faire triompher la conviction plutôt que la persuasion.
(raconter la chute de Périclès, les emportements de la « démocratie » qui lui succède, la violence des mouvements de foule, l’affaire des généraux après la bataille des Arginuses)

Etude de texte sur la réfutation

b./ Le savoir
Socrate participe par là à la grande révolution culturelle que représente la Grèce Antique. C’est à la même époque que sont apparus les mathématiciens fondateurs de la géométrie que nous apprenons encore : Pythagore, Euclide, Thalès… Cette révolution consiste dans l’invention de la démonstration, une procédure de pensée qui permet de trouver un accord entre les esprits, où les opinions divergentes et les querelles de personnes n’ont plus cours. Ce qui permet d’éviter les rapports de force, et la violence. Certes, ce ne sont que des mathématiques, mais ce paradigme de la démonstration séduira les philosophes (au point que Platon écrira sur le frontispice de son école, l’Académie : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre »), qui voudront l’élargir aux débats qui animent la Cité. C’est ainsi que Socrate sera attentif aux conditions du débat, à la clarté des définitions, à la rigueur des enchaînements, etc. C’est en cela qu’on parle du rationalisme de Socrate.

Les Athéniens n’ont donc pas pardonné à Socrate cette investigation rationnelle systématique qui mettait à mal les hiérarchies sociales traditionnelles et les rapports de pouvoir (car la raison ne respecte rien sinon ce qui est justifié rationnellement). Peut-être ne lui ont-ils pas pardonné aussi cette éclosion de l’intériorité, de la subjectivité critique (que Socrate illustre physiquement par le contraste entre sa laideur, dans une civilisation vouée au culte de la beauté plastique et des séductions sensibles – à l’instar de la nôtre?…). On a comparé Socrate à un taon qui agace et pique les animaux sur lesquels il se pose. Et sa mise à mort est devenue un archétype de l’écrasement par la société et les pouvoirs en place des individus qui les menacent par l’exercice de la libre pensée.

2/ Sagesse

Etude littérale du texte Socrate/Callicles (« Le tonneau percé »)

Dialogue entre Calliclès (Sophiste) et Socrate (philosophe)
Calliclès : Ce qui selon la nature est beau et juste, c’est ce que j’ai la franchise de te dire à présent : que celui qui veut vivre droitement sa vie, doit, d’une part, laisser les passions qui sont les siennes être les plus grandes possibles, et ne point les mutiler ; être capable, d’autre part, de mettre au service de ces passions, qui sont aussi grandes que possibles, les forces de son énergie et de son intelligence ; bref, donner à chaque désir qui pourra lui venir la plénitude des satisfactions. Mais c’est, je pense, ce qui n’est pas possible à la plupart des hommes. Voilà pourquoi ils blâment les gens de cette trempe ; la honte les pousse à dissimuler leur propre impuissance. Ils disent donc de la licence, que c’est une vilaine chose, réduisant en esclavage les hommes qui, selon la nature, valent davantage et, impuissants eux-mêmes à procurer à leurs plaisirs un plein assouvissement, ils vantent la sage modération et la justice [ …]

Socrate : Je vais t’exposer une comparaison, et examine si tu tiendras, à propos de l’homme sage et de l’homme passionné, le langage que tu tiens pour l’instant. De ces deux hommes, chacun aurait plusieurs tonneaux : l’un d’eux, des tonneaux en bon état et bien remplis, celui-ci de vin, celui-là de miel, un troisième de lait, et beaucoup d’autres encore, pleins d’une quantité de ces choses ; il aurait, d’autre part, des liquides rares qu’il est difficile de se procurer, au prix même de beaucoup de pénibles difficultés ; celui-là donc, une fois ses tonneaux remplis, n’aurait plus rien à y verser et aurait à leur sujet pleine tranquillité.
Le second, de son côté, aurait, tout comme le premier, des liquides qu’il est possible de se procurer, quoique avec difficulté ; mais, ses récipients étant troués et pourris, il serait, nuit et jour, sans cesse forcé de les remplir ; autrement, il aurait les pires souffrances à endurer! Telles étant les conditions de vie de chacun de ces deux hommes, soutiens-tu que celle de l’homme déréglé soit plus heureuse que celle de l’homme sage ? En parlant ainsi, est-ce que je te convaincs un peu de convenir avec moi que la vie sage est supérieure à la vie déréglée ? ou bien est-ce que je ne te convaincs pas ?

Calliclès : Tu ne me convaincs pas, Socrate! Pour celui en effet qui a fait son plein, il n’y a plus aucun plaisir. C’est tout au contraire ce que j’appelais tout à l’heure vivre comme une pierre, ne connaissant désormais, une fois qu’il aurait rempli ses tonneaux, ni joie ni peine. Ce en quoi réside au contraire l’agrément de la vie, c’est l’afflux le plus abondant possible! […] avoir tous les désirs, sans exception, en étant capable de les assouvir, c’est vivre heureusement dans la jouissance !

Socrate: Ah ! parfait, ô le meilleur des hommes! Mais réponds alors à ceci : pour qui a la gale et a envie de se gratter, c’est vivre heureusement que de copieusement se gratter et de continuer à se gratter ?

Calliclès : Quelle extravagance, Socrate! De quoi me parles-tu là ?

Socrate: Tu le vois, mon ami, je ne parle que de l ‘homme dont tu me peignais les jouissances. Allons, réponds seulement à ma question. ..

Calliclès : Eh bien! j’affirme que, même à se gratter ainsi, on vivrait agréablement.

Socrate: Alors si c’est agréablement, c’est heureusement aussi ?

Calliclès : Hé! absolument !

Socrate: Est-ce seulement si c’est à la tête qu’on a envie de se gratter ?.. Ou bien dois-je encore te poser quelque autre question ? Vois, Calliclès, ce que tu répondras si on te pose toutes les questions consécutives, sans exception, à celle-là. Que répondras-tu si on te pose celle-ci :  » La vie du débauché, cette vie n’est-elle pas abominable, laide et malheureuse ?.. « , ou bien auras-tu l’audace de dire qu’il est heureux, à condition d’avoir largement ce qu’il convoite ?

Calliclès : Tu n’as point honte, Socrate, de conduire la discussion sur un pareil terrain ?

Socrate: Est-ce bien moi qui l’y mène ?…

Lecture littérale et problématisation au fur et à mesure.

Ce qui selon la nature est beau et juste
Première remarque : pour savoir quelle est la meilleure manière de mener sa vie (puisque c’est l’objet du débat), Calliclès prend pour critère la nature. Ce qui est déjà un parti pris assez fort : ce qui se passe « selon la nature » doit-il servir de règle pour les hommes? Est-ce que justement, ce qu’on appelle « l’humanité » n’a pas consisté à ne pas suivre simplement ce qui est dicté par notre nature? La morale par exemple se présente comme une lutte contre les pulsions naturelles, « instinctives », spontanées – la colère, la peur, le désir de vengeance, etc.
Ensuite, Calliclès recherche le « beau », où on retrouve le fait vu dans le texte précédent que ses critère son plus esthétiques que moraux. « Peu importe le bien, du moment que c’est beau, que c’est grand, etc. ».

c’est ce que j’ai la franchise de te dire à présent
La franchise, qu’on revendique en général quand quelque chose qu’on va dire n’est pas convenu, est difficile à dire parce que sans doute à contre-courant des bienséances, de ce qu’on appellerait aujourd’hui le discours ambiant, ou le « politiquement correct ». En l’occurence, Calliclès va s’opposer aux discours de sagesse et de modération. Reste à savoir si c’est le discours de la modération qui est le discours ambiant dominant, ou si ça n’est pas au contraire celui de l’épanouissement de tous les désirs. Là, cela dépend évidemment des époques. Aujourd’hui, est-il plus à la mode de dire qu’il faut être passionné ou au contraire que le bonheur réside dans l’usage de la raison?…

Que celui qui veut vivre droitement sa vie, doit…
Un peu étonnant de la part de celui qui va se faire, un peu plus loin, le pourfendeur de la morale, d’utiliser ce « doit », lequel indique qu’il va énoncer des impératifs, des commandements, ce qui est le propre de la morale… Comme quand on entend parfois : « il faut savoir se détendre, se laisser aller, il faut savoir se faire plaisir, il ne faut pas être moralisant, il ne faut pas avoir de principes… », ce qui se présente comme plutôt libertaire, mais n’en constitue pas moins une injonction morale comme les autres. Comme le slogan de mai 68 : « Il est interdit d’interdire »… éminemment paradoxal.

laisser les passions,
Qu’appelle-t-on « les passions »? Le sens de ce terme s’est assez affaibli, il signifie plus ou moins maintenant un intérêt fort, auquel on consacre son temps libre. Mais au premier sens, la passion, c’est ce qui est subi (étymologiquement : patior), donc ce qui nous envahi, qu’on ne contrôle pas et qui nous rend esclave. Passion amoureuse, passion pour l’argent (avarice). On disait même que la colère, l’envie etc. étaient des passions. C’est bien cela que semble, au moins dans l’oreille de Socrate, défendre Calliclès : tous les emportements qui nous mettent hors de nous. Calliclès prône donc de cultiver en nous ces tendances, et de consacrer toute notre énergie à les satisfaire :

De mettre au service de ces passions
Etrange renversement, puisque ce ne sont pas nos passions qui nous serviraient à nous accomplir, mais nous qui devons nous mettre au service de ces passions. Si la passion, c’est être « hors de soi », alors Calliclès semble mépriser le soi, qu’on appelle le sujet.
Ensuite, Calliclès en vient à son véritable sujet : sa prise de parole est une accusation du discours des « sages ». Comme Nietzsche, il fait une « généalogie », c’est-à-dire une recherche des origines de ce discours. Et il trouve l’origine du discours qui défend la sagesse dans une déficience vitale. C’est l’impuissance à soi-même éprouver de grandes passions, ou à les assouvir, qui fait que par ressentiment (l’aigreur vengeresse des plus faibles, des frustrés…), les sages veulent interdire aux autres de faire de même. Comme un nivellement par le bas de la vie humaine. C’est ainsi que Calliclès soutient ailleurs, dans un texte célèbre, que la loi est la mise en esclavage des plus faibles par les plus forts, qui s’unissent afin d’empêcher les plus vivants, les plus créatifs, les plus puissants, d’exercer leur vitalité (pour s’en protéger, ou plus simplement par jalousie).
Voilà une attaque fougueuse contre la valeur accordée à la sagesse, attaque indirecte contre Socrate, le philosophe qui au contraire « aime la sagesse ». Et nous en arrivons à la réponse de Socrate.
Socrate ne répond pas sur le même registre (il ne faut pas prendre de front un adversaire aussi déterminé…), et propose, en guise de réponse, une « comparaison », il va user d’une métaphore pour faire comprendre ce qu’il veut dire. Peut-être à ce moment du débat Socrate estime-t-il que contre la véhémence des arguments de Calliclès, le recours à une image peut à la fois calmer les esprits, et poser à son avantage une représentation peut-être plus forte que tous les arguments.
Longuement donc, comme à son habitude (pour endormir son interlocuteur?…), Socrate expose sa métaphore des tonneaux. L’homme sage serait comparable à un homme possédant des tonneaux qu’il a remplis de substances précieuses, et dont la possession lui donne une satisfaction définitive. Il n’a plus qu’à jouir de son bien. L’homme passionné, défendu par Calliclès, serait celui qui aurait en sa possession des tonneaux également remplis par ses soins, mais ces tonneaux étant percés, il devrait continuellement les remplir de nouveau. Cette image étant posée, Socrate demande si
la vie de l’homme déréglé est plus heureuse que celle de l’homme sage.
Socrate fait glisser peu à peu les définitions. Calliclès parlait de l’homme passionné, Socrate le traduit en « homme déréglé ». Et il ne retient, par son image, qu’un aspect particulière du désir : le manque qui lui serait consubstantiel. Pour Socrate, désirer, c’est manquer de…
L’idée de Socrate semble donc limpide : Si on désire, c’est qu’on manque de quelque chose, donc qu’on n’a pas la plénitude, donc qu’on n’est pas heureux. CQFD.
Mais Calliclès ne se laissera pas impressionner par ce raisonnement. Certes, il a la faiblesse de ne pas d’emblée sortir de ce « piège » que lui tend Socrate qui consiste à assimiler désir et manque, et va l’assumer :
« Pour celui en effet qui a fait son plein, il n’y a plus aucun plaisir. C’est tout au contraire ce que j’appelais tout à l’heure vivre comme une pierre »
Ainsi, pour Calliclès, ne plus avoir de désir, c’est ne plus vivre (« comme une pierre »), et donc l’état de manque, d’insatisfaction est revendiqué comme étant le signe de la vitalité.
Socrate s’engouffre alors dans cette brèche :
« pour qui a la gale et a envie de se gratter, c’est vivre heureusement que de copieusement se gratter et de continuer à se gratter ? »
Ce qui est prendre au mot l’idée de Calliclès, en la ramenant à une exemple qui en devient ridicule : si l’homme qui a un manque, un désir est plus heureux que celui qui n’en a pas, alors le galeux qui a toujours envie de se gratter est plus heureux que celui qui ne l’est pas et ne souffre de rien…
Calliclès trouve alors « extravagant » cet exemple, mais il doit bien admettre qu’il est en continuité avec son idée. Alors il se voit contraint de l’assumer, et de dire que le galeux qui se gratte a une vie agréable, puisqu’il lui est agréable de se gratter pour se soulager. Socrate poursuit alors :
Alors si c’est agréablement, c’est heureusement aussi ?
Par là, Socrate met le doigt sur un autre point : Calliclès parle de la vie droite, accomplie, de la bonne vie, bref de la vie heureuse, mais il l’a assimilé dernièrement à « vivre dans la jouissance ». Etre heureux, est-ce donc vivre dans la jouissance? C’est ce que demande Socrate ici. Or, on voit bien qu’il s’agit là encore d’un terrain qui mènera Calliclès dans l’embarras. Car on sait qu’il ne suffit pas à une vie d’être agréable pour être heureuse (dans la mesure où le bonheur suppose peut-être autre chose : un sens, un but, ou bien de se dépasser, et par exemple, on peut être plus heureux à accomplir une action désagréable, mais utile pour soi, constructrice, plutôt que de rester dans l’agréable qui ne nous construit pas, les exemples ne manquent pas : travailler plutôt que s’amuser peut rendre plus heureux, etc.).
Mais Calliclès est encore mené par Socrate, et en convient : « absolument! »
Alors, Socrate n’a plus qu’à cueillir le fruit mûr, et en poussant l’idée de Calliclès, il en vient déduire que la vie du débauché, c’est-à-dire celui qui se perd dans une vie de purs plaisirs corporels, sexuels, orgiaques, qu’on dirait déréglés et dépravés serait donc d’après Calliclès l’image de l’homme heureux.
Là, Calliclès ne suit plus, et se voit tout étonné d’avoir été mené à cette conclusion, laquelle le choque car elle n’est pas facilement tenable. Il reproche à Socrate de l’avoir mené sur ce terrain sordide, et Socrate lui répond qu’il n’a fait que suivre l’idée initiale de Calliclès. A tort ou à raison? Socrate n’a-t-il pas la malhonnêteté de son côté d’avoir fait des amalgames, en comprenant systématiquement la « passion » dont parlait Calliclès, c’est-à-dire des désirs, comme des « envies ». Or, des désirs et des envies, cela ne signifie pas exactement la même chose…

Commentaire général :
Une objection pourrait être levée contre Calliclès, lorsqu’il dit que l’origine de la moralité, c’est la faiblesse vitale. Car on pourrait lui rétorquer qu’être capable de volonté (se tenir à des principes, maîtriser ses passions), c’est au contraire un signe de force… On peut remarquer au passage qu’on assimile couramment le désir et la volonté (« Je veux ça… » ou « je désire ça…  » passant pour des expressions équivalentes) alors qu’on pourrait soutenir au contraire qu’ils sont quasiment antinomiques : quand on désire, il n’est pas besoin de vouloir (d’avoir de la volonté), ça se fait tout seul. Si je fais mes devoirs et que cela me coûte un effort, et que je désire me défouler sur ma wii, il n’y a pas besoin de beaucoup de volonté pour cela. La volonté est plutôt nécessaire pour terminer mes devoirs.
La différence entre volonté et désir est d’ailleurs assez nette : nos désirs nous viennent, alors que notre volonté ne nous vient pas (on peut toujours espérer « attendre d’avoir la volonté de… », ça ne viendra pas, il faudra bien à un moment vouloir…), d’où on peut déduire que c’est moi qui veux, que je suis le sujet de ma volonté, ou que je me rencontre comme sujet dans la volonté. Alors que le désir est plutôt sans sujet (« ça veut » en moi). Où on retrouve donc encore que la philosophie (classique) à travers Socrate consiste en la mise à jour et la valorisation du sujet, de la subjectivité.
Nietzsche, un « philosophe » qui a lourdement cogné sur Socrate et la philosophie classique, qui faisait comme nous l’avons vu une « généalogie de la morale » insistait bien sur ce point, au début du livre du même nom – dans la deuxième partir intitulée « la mauvaise conscience » : pour lui, « on » (la civilisation occidentale) a forcé les individus à devenir des sujets, c’est-à-dire des êtres responsables (qui répondent d’eux), et pour cela, il a fallu donner à l’animal innocent et oublieux qu’était l’homme une mémoire. L’animal n’est pas un sujet (il n’est pas un individu qui globalise toute son existence), il vit dans un présent perpétuel, se réveille au matin comme s’il s’agissait d’une naissance toujours recommencée. Et pour parvenir à transformer cet animal en être responsable, en un sujet, il a fallu lui donner une mémoire par la souffrance (c’est « comme ça que ça rentre… »), par la punition répétée, comme on châtie les enfants « pour qu’ils se rappellent ». Ainsi naît la conscience, selon Nietzsche, et son origine est donc la « mauvaise conscience ». Or, si être heureux, c’est pouvoir vivre pleinement le présent, être tout simplement vivant sans retour sur soi, alors conscience et bonheur sont contradictoires.
Socrate soutient tout l’inverse. On le voit à la fin du texte, quand il fait la distinction entre l’agréable et le bonheur. Passage important, car Calliclès n’avait pas forcément tort de dire qu’il était agréable au galeux de se gratter – mais de là à soutenir que ça rendait heureux… Car pour reprendre ce point, que manque-t-il à l’homme qui a une vie parfaitement agréable pour qu’il soit heureux? Celui qui « a tout » comme on dit, et qui pourtant n’est pas heureux? Celui qui « objectivement, devrait être heureux », et qui ne l’est pourtant pas? N’est-ce pas précisément parce que le bonheur est subjectif? Ce qui, encore une fois, ne veut pas tellement dire personnel (c’est-à-dire : chacun sa façon d’être heureux), mais que le bonheur est une question de rapport à soi. Or, le rapport à soi, c’est la conscience. Et par conséquent, qui n’a pas conscience, qui n’est pas un sujet, ne peut pas être heureux. Ainsi, celui qui a une vie agréable pourrait s’en suffire, mais s’il dit qu’il n’est pourtant pas heureux, c’est parce qu’il n’est pas au clair dans le rapport à soi (qu’il se ment, qu’il contredit des idéaux qu’il a pourtant, etc.). Socrate est donc plutôt dans une position stoïcienne sur la question du bonheur, une position morale : la condition du bonheur est un accord avec soi-même, avec ce qu’on estime devoir faire ou être, bien plus que telle ou telle quantité de plaisir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *