Alain : Obéir ET résister

    Alain 1

      Alain (1868-1951)

        Résistance et obéissance, voilà ;les deux vertus du citoyen. Par l’obéissance il assure l’ordre ; par la résistance il assure la liberté. Et il est bien clair que l’ordre et la liberté ne soit point séparables, car le jeu des forces, c’est-à-dire la guerre privée à toute minute, n’enferme aucune liberté ; c’est une vie animale, livrée à tous les hasards. Donc les deux termes, ordre et liberté, sont bien loin d’être opposés : j’aime mieux dire qu’ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans l’ordre : l’ordre ne vaut rien sans la liberté.
          Obéir en résistant, c’est tout le secret. Ce qui détruit l’obéissance est anarchie : ce qui détruit la résistance est tyrannie. Ces deux maux s’appellent, car la tyrannie employant la force contre les opinions, les opinions, en retour, emploient la force contre la tyrannie : et, inversement, quand la résistance devient désobéissance, les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques. Dès qu’un pouvoir use de force pour tuer la critique, il est tyrannique. Voilà d’après quoi un citoyen raisonnable peut d’abord orienter ses réflexions.
[…] L’erreur doctrinale est de croire que la liberté des opinions va contre l’obéissance. Je puis témoigner que c’est le contraire qui est vrai. Autant que j’ai pu voir, ceux qui respectent et qui approuvent obéissent mal. Et pourquoi? Parce qu’ils n’ont pas le gouvernement d’eux-mêmes, et que, par suite, ils sont très faibles conte leurs passions. Par exemple il est commun que le soldat ou le sous-officier qui acceptent les pouvoirs comme un fait et qui ne conçoivent même pas le droit en face de l’arbitraire, sont aussi ceux qui négligent le plus aisément les petits devoirs, dès que l’officier est absent. Il y a une infinité d’histoires de caserne à ce sujet. L’arbitraire et la licence vont naturellement ensemble. Le droit est contraire à tous les deux. le droit est une pensée ; le droit délimite, donc accepte et refuse, par cette même force d’esprit qu’on nomme volonté.
Dans tous les services publics, il en est de même. les esprits courtisans font des courbettes, et trichent sur le travail autant qu’ils peuvent. Les mauvaises têtes travaillent très bien.

                                                                    Politique, P.U.F, p.27

Bien montrer en quoi les apparentes contradictions n’en sont pas :
– Ordre et liberté
– Tyrannie et anarchie. (contre-sens sur cette dernière).
Tyrannie = ordre absolu ; anarchie = absence totale d’ordre. Certes, mais qui se rejoignent dans l’emploi de la force (anarchie = guerre de tous contre tous).

quatre concepts opposés deux à deux : liberté/ordre ; résistance/obéissance.
Ce n’est pas très compliqué : La liberté est la faculté de la résistance, mais il s’agit d’une résistance d’opinion, de réflexion, de critique, d’expression, (résistance passive), mais cette liberté de pensée ne doit pas être caprice qui détruit l’ordre social en n’obéissant plus, elle doit travailler cet ordre social tout en le maintenant coûte que coûte.
Cf texte de Kant : Qu’est-ce que les lumières?
« Sapere aude! Aie le courage de faire usage de ton propre entendement »
Noter d’abord le paradoxe final : la liberté civile risque d’être un obstacle à l’émancipation de la liberté de l’esprit du peuple, tandis qu’ « un degré moindre de liberté civile procure à l’esprit l’espace où s’épanouir selon toutes ses capacités ». D’où le mot de Frédéric (?) : « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez ; mais obéissez! ».
Donc une conception nuancée de la liberté pour tous. Il ne s’agit pas bien sûr de laisser toute latitude au caprice de chacun, et ainsi, en tant que ministre d’une fonction sociale, l’individu doit se soumettre aux nécessités de son ordre. Puisque ce n’est pas en tant que raison universelle qu’il accomplit cette fonction mais en tant que simple exécutant d’une tâche instituée. Il doit alors faire un certain usage de sa raison privée, qui est toute pratique, et consiste à arranger au mieux les choses dans les marges qui lui sont laissées.
Aucune marge par contre dans l’usage de sa raison publique, où là il s’exprime en tant que savant, penseur, égal de n’importe quel autre sans hiérarchie sociale. Si le produit de ses raisonnements doit attendre l’approbation sociale générale pour devenir effective, les pensées doivent par contre être totalement libres de divulgation et circulation.

Le problème d’une telle liberté de raison publique et obéissance de la raison privée risque de faire de la liberté un voeu pieux : car il dépend en dernière instance au pouvoir de prendre au sérieux de telle réflexions. Kant ne refuse-t-il pas finalement l’engagement pour ses idées, faisant confiance, avec cet optimisme (qui définirait peut-être bien mieux Les Lumières) dans la bonne volonté des hommes qui ne pourraient que s’incliner devant ce qui est juste et fondé en raison.
La question soulevée par son essai est alors : « Y a-t-il une force des idées? ».

Donc Problème du texte : Alain refuse donc toute révolution.

« Etre obligé d’obéir ». Etre précis : personne ne peut nous forcer à obéir, et si on est contraint, ce n’est plus par obéissance que l’on agit. Dans le concept d’obéissance, il y a donc l’idée d’une liberté qui décide d’obéir. N’obéit que celui qui le veut. En quoi il n’y a pas de contradiction entre liberté et obéissance.

L’anarchie détruit l’obéissance, la tyrannie détruit la résistance. Si obéissance et résistance étaient corrélatifs, il est logique que anarchie et tyrannie soient aussi corrélatifs. Or ces deux termes semblent tout autant contradictoires que ne le semblaient obéissance et résistance. La tyrannie est l’ordre imposé de l’extérieur, l’anarchie est l’absence d’ordre.

Le problème : quand l’ordre n’est plus une loi, qu’il ne se repose plus sur le droit, alors la liberté politique qui ne peut être qu’un droit n’existe plus non plus. Donc plus d’ordre comme loi, plus de liberté.

Vu souvent : il faut trouver un juste milieu entre liberté et obéissance : mais c’est oublier qu’ils sont corrélatifs. L’opposition n’est pas entre eux deux, mais entre force et droit.

droit
liberté
obéissance
force
caprice
esclavage

Le problème du texte est bien de montrer que résistance et obéissance sont corrélatifs, et que c’est leur corrélation qui permet à la fois l’ordre et la liberté, et que s’ils ne sont pas liés, on perd les deux à la fois. (1/ pas de résistance  l’ordre se maintient par la force, donc il est instable, parce qu’on finit toujours par résister (ici, se révolter), (les opinions emploient la force contre la tyrannie) alors il n’y a 2/ pas d’obéissance, c’est-à-dire l’anarchie du désordre, la guerre de tous contre tous, ce qui nie la liberté, et s’il n’y a pas de liberté, il n’y a 1/ pas de résistance, donc le plus fort l’emporte, etc…).
Tout le propos du texte consiste à dire que pour ce qui est de la liberté et de l’ordre, de la résistance et de l’obéissance, c’est les deux ou rien. Rien, c’est-à-dire tyrannie (absence de résistance, mais aussi d’obéissance, puisque c’est un esclavage, alors que l’obéissance est encore un acte libre) ou/et anarchie (absence d’obéissance, mais aussi de résistance, parce que la résistance est résistance au nom de la liberté, alors qu’on ne défend que sa personne particulière, et cette défense de soi ne fait qu’aggraver la perte de liberté dans l’aliénation de tous par tous) Résister pour soi seul, et non pour le droit en général perpétue la menace à la liberté.

Celui qui n’obéit pas se met dans son tort du point de vue légal, et alors les pouvoirs ontbeau jeu d’écraser la résistance, parce qu’ils ont la légitimité pour eux. Si je désobéis, je me mets dans un rapport de force dont tout le monde sort perdant.

Faire l’exercice de tirer le système dans tous les sens :
Obéissance sans résistance : Tyrannie, donc même pas d’obéissance, mais soumission
Résistance sans obéissance : Anarchie, donc pas de résistance, mais guerre perpétuelle.
Rappeler que le résistant est résistance à la tyrannie au nom de la liberté, mais que cette liberté, pour qu’elle ne se transforme pas en guerre de tous contre tous, doit savor obéir à la loi qu’elle s’est donnée elle-même. Rousseau : être libre, c’est obéir à la loi qu’on s’est donnée.

Globalement :
*bien montrer la dialectique des concepts,
*éviter le « un peu de résistance et un peu d’obéissance », ce qui supposerait qu’ils sont différents alors qu’ils sont corrélatifs
*Examiner ce qu’est la résistance passive (qui suppose que ce que cherche avant tout le chef, ce n’est pas la force brute mais la reconnaissance).
Philosophie politique d’Alain : « Le citoyen contre les pouvoirs » : le pouvoir est nécessaire, et tout pouvoir est dangereux, et doit donc être constamment surveillé dès qu’il est installé.

Texte de complément

« Ce refus de confondre l’obéissance et le respect est difficile. L’esclave a un besoin naturel d’admirer et d’aimer son maître ; les moutons ont besoin de croire que le berger leur est tout dévoué. Les mouvements de foule, que les pouvoirs savent si bien organiser, sont toujours passionnés, et il faut du courage, comme le remarquait Jaurès, pour  » ne pas faire écho de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques « . Il est plus facile de se laisser emporter par le vent et la vague. Mais c’est précisément le besoin de ces acclamations qui fait la faiblesse du tyran. Car le maître ne se contente pas d’être obéi par nécessité, il lui faut une obéissance consentante, respectueuse, et ressentie comme un devoir. Tout pouvoir se veut légitime, et respecté, et adoré. Tout tyran veut convaincre et la tyrannie, finalement, repose sur la propagande au moins autant que sur la police. Le recours au plébiscite est un remarquable témoignage de ce souci d’obtenir une obéissance enthousiaste. Malheureusement, l’enthousiasme des troupes fait l’ivresse des chefs et excite en eux  » cette soif de régner que rien ne peut éteindre  » dont parlait Racine. Revenant de la guerre et se demandant ce qu’il y avait appris, Alain écrivait, dans Mars ou la guerre jugée :  » J’ai appris que tout pouvoir pense continuellement à se conserver, à s’affirmer, à s’étendre, et que cette passion de gouverner est sans doute la source de tous les maux humains « . C’est pourquoi, si le premier devoir du citoyen est d’obéir, le second, qui en est inséparable, est de ne pas laisser croire qu’il approuve parce qu’il obéit. »
Georges Pascal (sur la toile)

2 commentaires sur “Alain : Obéir ET résister

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