La liberté

Nous allons procéder, pour ce cours, par une critique successive des opinions courantes.

I Les définitions communes

1/ Définition commune 1 : Liberté : capacité de faire tout ce que l’on désire

Critiques de cette définition.

1/ Les désirs subis
Faire tout ce que l’on désire. Mais est-ce qu’accomplir tous ses désirs, c’est bien la liberté, dans la mesure où nos désirs eux-mêmes sont des impulsions que nous n’avons pas choisies ? Si je dis : vous êtes maintenant libres, ce que vous faîtes, c’est sans doute que vous partez du cours. Si je dis que vous êtes libres de faire ce devoir ou non, vous ne le faîtes sans doute pas, etc. Donc finalement, c’est très prévisible, et on peut se demander si dans cette soi-disant liberté, nous ne sommes pas totalement conditionnés par des penchants naturels en nous qui nous pousse au moindre effort, à la paresse, à l’appétit des plaisirs, etc. Et donc si nous sommes conditionnées, voire déterminés, nous ne sommes pas libres. Nous serions, à ce titre, à peu près aussi libres qu’une pierre qui tombe l’est de tomber…

Texte de Spinoza.

Nous retenons donc que cette première définition est insuffisante, dans la mesure où celui qui dit qu’il fait tout ce qu’il désire se retrouve finalement esclave de ses désirs (qui, avec leur inconstance, le mènent par le bout du nez).
Si ce qui nous empêche de dire qu’agir selon nos désirs, c’est que nous ne choisissons pas ces désirs, alors cela signifie que pour nous, la liberté consiste à avoir le choix. Envisageons cette nouvelle définition :

2/ Définition commune 2 : La liberté consiste à avoir le choix.

« La société de consommation est une société du pur choix et, de ce fait même, une pure société de contrôle » Guillaume Carnino

On peut formuler plusieurs arguments qui contestent l’idée que la vraie liberté réside dans le fait d’avoir le choix :

1/ La prison de l’alternative
Il semble qu’être libre, c’est avoir le choix. Mais :
Quand on est devant une alternative, il se peut qu’on n’ait pas choisi cette alternative elle-même.
a/ Cette alternative peut même nous enfermer (c’est ça ou ça et pas autre chose). L, S, ES, STG, pas autre chose…
b/ Une alternative nous met en instance de choisir, et donc on ne peut pas ne pas choisir.
« Gouverner, c’est choisir » dit Mendès-France. Mais le gouvernant, effectivement obligé de trancher, est-il bien l’être le plus libre du monde ?…

2/ Choix et consommation 

a/ Opter n’est pas inventer
La prolifération des choix nous met en instance d’opter pour ceci ou cela, et cela nous empêche d’inventer. Le monde du choix multiple finit par être un monde aliénant, car très complexe. On y devient rivé au monde, sollicité en permanence par des options, et cette sollicitation empêche de se construire, de partir de soi.
Là, définition bergsonienne de la liberté : « nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’oeuvre et l’artiste. »
Nous agissons donc librement quand nos actes nous ressemblent. Mais ce que nous sommes le plus singulièrement ne peut pas être simplement un ensemble de choix, de préférences. (comme dans les « like » et les profils par goûts de Facebook), car là, on n’est encore qu’une combinaison de choses déjà existantes. Or, le soi, s’il est singulier, doit être nouveau. Et une nouveauté, ce n’est pas une nouvelle combinaison d’existants, mais une nouvelles perspective sur tous les existants.
De toute façon, choisir, ce n’est pas vraiment agir, c’est opter pour. Alors que l’action est créatrice.
Bref, le choix, c’est l’emprise des objets sur nous. Alors que la liberté, c’est la construction par lui-même du sujet.

b/ choisir pour choisir
Le fait de choisir devient une fin en soi, plus que l’objet choisi lui-même. Si bien qu’on se désintéresse de l’objet, et on court vers d’autres choix à faire. On ne sait alors plus ne plus choisir, c’est-à-dire rester là où on est, ou s’en tenir à un ordre décrété. Ceci est indéfini, une remise en cause permanente.
Caractère déstructurant du choix indéfini, où on défait ce qu’on a fait, où on doit à chaque fois tout reconsidérer. Quand on fait de sa liberté individuelle un but en soi, liberté individuelle qui revient à la possibilité permanente de se démettre, de se dégager, désengager, alors toute l’activité consiste à gérer la non-immixtion des autres dans sa vie, pour rester « libre ».

Charles Melman : enfin-libres?

c/ « Ce qui importe n’est pas ce qu’on a mais ce qu’on en fait »

L’idéologie du choix nous incite à attendre notre satisfaction de l’option choisie, alors que notre satisfaction vient toujours de ce que nous sommes capables de faire d’elle, quelle qu’elle soit (et donc il est indifférent qu’elle soit choisie ou non).

Texte d’Alain : Tout choix est fait.

Conclusion :
On a reproché à nos désirs qu’ils n’étaient pas choisis mais subis… mais en fait, ce qu’on reproche à cette absence de choix, c’est qu’on n’a pas de maîtrise sur eux, qu’ils nous emportent à leur gré et qu’on devienne inconstant. Et on touche là une idée un peu paradoxale que la preuve de la liberté, c’est la constance, car on montre par là sa capacité à résister aux emportements et aux circonstances.
On reproche finalement la même chose à la liberté comme situation de choix, car ces choix se proposent indéfiniment, comme pour contrecarrer ce qu’on a déjà choisi, pour le remettre en cause. Alors que si c’est la constance qui est le signe de la liberté, alors le choix s’y oppose.

Exemples : avoir le choix d’aller en cours ou pas. Du coup, la question se pose en permanence, je sèche ou pas… et on ne fait rien : ni on ne suit une bonne scolarité, ni on ne commence une autre vie.
Les restaurants-buffet « à volonté », où on choisit en permanence, mais où on n’élit rien nettement, où on ne montre justement aucune volonté.

Le monde idéal du choix, c’est donc le monde où « tout est possible », celui où il n’y aurait pas de contrainte. Et c’est en effet une troisième définition classique de la liberté, que nous allons maintenant envisager.

3/ Définition commune 3 : La liberté, c’est l’absence de contrainte

La liberté d’indifférence au monde n’est pas formatrice. Fuyant les contraintes plutôt que de les affronter, elle abandonne le terrain du monde et se condamne à l’impuissance. Or, suis-je libre si je désire sans pouvoir ? Je désire être musicien, mais je ne suis pas « libre » de le faire, au sens de pouvoir le faire, si je ne me suis pas astreint à apprendre la musique. Le pouvoir s’acquiert bien souvent par un apprentissage préalable, et donc par une soumission à des contraintes. Il faut donc que je me donne des contraintes (le travail) pour ensuite être capable de faire ce que je désire – ce qui va à l’inverse de ce que nous avons appelé les désirs spontanés tournés vers la jouissance. La soumission à la contrainte serait donc la condition nécessaire de la vraie liberté.

« car on ne peut vaincre la nature qu’en lui obéissant » dit Bacon

En ayant montré les limites de ces trois définitions de la liberté (désir, choix, absence de contrainte), nous allons tenter de formuler une nouvelle définition qui s’appuie sur ce que nous avons établi.

II La Liberté est la possibilité de faire ce qu’on veut.

1/ Vouloir n’est pas désirer

Quand je dis que je veux, plutôt que je désire, ça veut dire que je suis prêt à tout faire pour y parvenir. Je pose un but, et je serai capable, justement par volonté, à m’y tenir. Donc il y a choix, et ce choix se montre en ce que je peux refuser des tentations qui se présentent. Désirer, ce n’est pas être libre, puisqu’il n’y a pas de choix des désirs. Au contraire, celui qui ne sait pas vouloir n’est pas libre. Or, vouloir, c’est pouvoir se tenir à un but, à un principe. D’où la citation de Rousseau : « La liberté, c’est l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite ».
Certes, les contraintes s’opposent à la liberté en un sens. Mais la liberté, c’est aussi savoir transformer les contraintes en obligations, puisque l’obligation est la condition de la liberté.

2/ Vouloir n’est pas choisir

Reprise de la notion de volonté : on a dit que vouloir, c’était se poser un but et s’y tenir. En fait, le fait de poser le but, c’est plutôt le désir, et lui n’est pas choisi. La volonté est surtout dans le second terme, « s’y tenir ». C’est là qu’il faut de la volonté. Donc la liberté consiste (un peu paradoxalement) à être capable de rester fidèle à quelque chose qui est engagé. Idée corrélative : il n’y a pas de choix qui en soi soit bon ou mauvais, le bon choix, c’est celui auquel on se tient. Rien n’est bon en soi, et tout le devient si on y persévère. Tous les débuts se valent et son médiocres, toutes les fins abouties sont bonnes (Alain). Ce parce que l’essentiel de la satisfaction qu’on trouve dans quelque chose, ce n’est pas dans cette chose elle-même, mais dans le chemin, l’investissement qu’on a mis à l’obtenir. Ce qu’on a pour rien n’a pour nous pas de valeur. Une propriété, ou même peut-être un enfant…

3/ Il n’y a pas de volonté sans contrainte

Donc, être libre, c’est devenir indifférent aux choses qui arrivent, et seulement attentif à sa propre attitude. L’indifférence aux choses fait qu’elles ne peuvent plus nous atteindre. Donc on est libéré d’elles. Conception stoïcienne, « sage » de la liberté. Poussé à l’extrême, la liberté devient l’acceptation de la nécessité. On est libre quand on n’est plus en opposition avec l’ordre du monde. C’est assez paradoxal, mais ça consiste à dire qu’on devient libre quand on se soumet de son plein gré à ce qui est. Quand on ne veut plus rien personnellement, et qu’on ne fait qu’aider à ce qu’advienne bien ce qui est.
Seulement, cette liberté intérieure comporte le risque d’être impuissante, car à se retrancher ainsi dans son intériorité, on tend certainement à ne pas s’y investir. Or, nous allons voir que la liberté n’est pas diminuée par sa confrontation avec l’adversité du monde, mais qu’au contraire, dans un rapport dialectique, elle se grandit de cette confrontation. Il nous faut donc discuter une nouvelle définition spontanée et trompeuse :

Bilan : de la liberté intérieure à l’engagement.

Face aux déterminismes du monde, à son adversité, le premier mouvement de conquête de la liberté s’est donc révélé être la « liberté intérieure », celle des stoïciens, qui apprennent à être indifférents au monde extérieure et à ne se préoccuper que de la justice de leurs intentions. Quant au rapport au monde extérieur, il faut « faire de nécessité vertu ». Cette manière de faire « de nécessité vertu » est reprise par Alain, mais il accentue tout de même que le monde n’est pas tout fait, qu’il est à faire. Que le monde est lancé, qu’il faut prendre la vie en route, mais contribuer à la réaliser, et non pas s’en détacher. Les « choix sont faits », c’est-à-dire que le mouvement est déjà donné, mais il m’incombe de l’accomplir, de ne pas contrecarrer son éclosion par mes propres imaginations et caprices.
Cette position intermédiaire, ambiguë, de la liberté, se retrouve dans l’ambiguïté de son « Obéir ET résister », qui ménage à la fois la nécessité (ici des pouvoirs) et notre implication (car pour Alain, il faut bien agir, mais cette action consiste précisément en une certaine passivité… ne pas s’opposer, désobéir, etc).
Les limites de cette attitude peuvent se voir si on l’applique aux situations de tyrannie. L’alainiste, idéaliste, obéirait… candidat au « jeu de la mort », il irait jusqu’au bout ?..
La position suivante est celle où la liberté se dégage de toute intériorité, et ce sera celle de l’engagement sartrien. Cette théorie aboutissant à des conclusions évidemment beaucoup plus révolutionnaires que celle d’Alain. Mais il faut les comprendre par le début, en étudiant ses fondements qui sont ceux de l’existentialisme.

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