Explication du texte d’Alain : « Tout choix est fait »

Alain 1

Tout choix est fait. Ici la nature nous devance, et jusque dans les moindres choses ; car, lorsque j’écris, je ne choisis point les mots, mais plutôt je conti­nue ce qui est commencé, attentif à délivrer le mouvement de nature, ce qui est plutôt sauver que changer. Ainsi je ne m’use point à choisir ; ce serait vouloir hors de moi ; mais par fidélité je fais que le choix, quel qu’il soit, soit bon. De même je ne choisis pas de penser ceci ou cela ; le métier y pourvoit, ou le livre, ou l’objet, et en même temps l’humeur, réplique du petit monde au grand. Mais aussi il n’est point de pensée qui ne grandisse par la fidélité, comme il n’est point de pensée qui ne sèche pas le regret d’une autre. Ce sont des exemples d’écrivain. Revenons au commun métier d’homme. Nul ne choisit d’aimer, ni qui il aimera ; la nature fait le choix. Mais il n’y a point d’amour au monde qui grandisse sans fidélité ; il n’y a point d’amour qui ne périsse par l’idée funeste que le choix n’était point le meilleur. Je dis bien plus ; l’idée que le choix était le meilleur peut tromper encore, si l’on ne se jette tout à soutenir le choix. Il n’y a pas de bonheur au monde si l’on attend au lieu de faire, et ce qui plaît sans peine ne plaît pas longtemps. Faire ce qu’on veut, ce n’est qu’une ombre. Être ce qu’on veut, ombre encore. Mais il faut vou­loir ce qu’on fait. Il n’est pas un métier qui ne fasse regretter de l’avoir choisi, car lorsqu’on le choisissait on le voyait autre ; aussi le monde humain est rempli de plaintes. N’employez point la volonté à bien choisir, mais à faire que tout choix soit bon.

INTRODUCTION

« L’irrésolution est le plus grand des maux » écrivait Descartes. Ce n’est pas tant d’avoir choisi une mauvaise voie qui peut nous rendre malheureux que de n’en avoir choisi fermement aucune. Comme ces voyageurs égarés dans une forêt qui ne se perdront certainement que si, incertains d’avoir pris la bonne direction, ils rebroussent perpétuellement chemin, alors que leur salut ne peut venir que de marcher en ligne droite, et de s’y tenir. Cette image tirée du Discours de la méthode court en filigrane dans tout le texte du philosophe Alain qui nous est donné à étudier. Son point de départ, qu’il révèle à la fin de l’extrait, c’est qu’il entend partout les hommes se plaindre de l’évolution malheureuse que le cours des choses a fait subir à leur choix initial. « Si j’avais su… », « si j’avais eu plus de chance… », comme si ce cours des choses s’était acharné à dévier de leurs souhaits initiaux – comme si le déterminisme universel réduisait à néant la tentative d’exercice de notre liberté. Mais ces plaintes ne proviennent-elles pas d’une erreur de jugement, et n’est-ce pas parce que nous prenons les choses à l’envers, que nous posons notre liberté comme « capacité de faire des choix », alors que c’est tout autrement qu’elle peut réellement s’exercer ? C’est ce que suggère Alain dans ce texte.
Nous verrons ainsi qu’Alain pose le déterminisme universel et la prise dans l’existence comme étant notre condition qu’il est vain de vouloir nier, puis que ce fait ne détruit pas la possibilité de la liberté pour peu qu’on entende l’idée de choix dans un sens qu’il explicitera, pour enfin définir la liberté non pas comme existence de possibilités, mais comme capacité d’appropriation.

1/ Le déterminisme

A/ La prise dans l’existence

« Tout choix est fait ». Formule frappante autant qu’obscure. Ce qu’il faut entendre dans ce « fait », c’est qu’il est un participe passé, c’est-à-dire que tout choix est toujours passé, toujours déjà fait. Au moment où je crois décider, je ne fais qu’entériner une tendance déjà inscrite en moi, par mon passé, ou par le cours des événements qui passe à travers moi et m’entraîne. La délibération n’est qu’une comédie, une sorte de suspension qui n’est qu’une manière de retarder ce qui se fait. « La nature nous devance », et nous ne pouvons que constater son cours. Comme le disait Leibniz, tout être est pris dans un mouvement, une inclination propre, aucun n’est suspendu dans ce qu’on appelle une liberté d’indifférence, où aucun mobile ne le pousserait à pencher plutôt d’un côté que de l’autre. Il faudrait pour cela ne pas être dans le monde, avoir surgi sans cause, être « hors de soi » comme le dit l’auteur. Mais nous sommes un être existant, et en cela, pris dans le monde, nous avons des causes qui nous précèdent. On reconnaît là la thèse du déterminisme universel : rien de ce qui est dans le monde n’est sans raison, sans cause, et chaque cause entraîne un effet déterminé, cela depuis toujours. La conséquence de cette doctrine, ce serait que la liberté n’est qu’une illusion, qu’une sorte de suspension imaginaire que les êtres conscients peuvent secréter – comme l’écrit Spinoza : « Les hommes se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs volitions, mais pas des causes qui les déterminent ».

B/ La vanité de l’hésitation

Voilà ce qu’entend l’auteur par le mot « nature » : ce déterminisme. A travers de nombreux exemples qu’on peut expliciter. Celui de l’écriture, où il dit ne pas choisir ses mots. En effet, d’une part un mot en appelle un autre suivant les règles du langage. Et plus encore (et c’est sans doute ce que veut dire ici l’auteur), il n’est guère de circonstances où je me retrouve devant des mots différents qui se présentent à moi, des synonymes devant lesquels je pourrais hésiter. Si cela peut arriver, c’est quand la pensée est arrêtée, sans inspiration ; et alors rien ne peut la faire choisir ce mot plutôt qu’un autre. Il faut qu’elle reprenne le mouvement, et alors c’est tel mot qui s’imposera comme nécessaire. Quand on parle, quand on écrit, les mots se présentent, on ne va pas les chercher (et comment le pourrait-on, car puisqu’il s’agit de pensées, chercher un mot, c’est savoir ce qu’on cherche, donc déjà l’avoir). Pour paraphraser la phrase de Picasso, les mots, je ne les cherche pas, je les trouve.

C/ L’action précède la pensée

Il en est de même en général pour les pensées. Ce n’est pas nous qui allons à nos pensées, mais elles qui viennent à nous, portées par la vie, (« le métier y pourvoit, ou le livre, ou l’objet, en même temps que l’humeur »). Essayons de nous abstraire du cours de cette vie, comme veut le faire le héros de G. Perec dans Un homme qui dort, essayons d’atteindre une liberté de pensée acosmique, et là, sans monde à penser, nous verrons bien qu’il n’y aura pas de pensée du tout. Si comme le dira Husserl, toute conscience est conscience de quelque chose, alors supprimons le « quelque chose » et la conscience, la pensée disparaîtra avec. Et nous pourrons dire avec Bergson que « la pensée du néant est un néant de pensée ». Il n’y a pas d’intériorité, et Alain le signifie bien quand il écrit : « l’humeur, réplique du petit monde au grand », qui signifie que ce « petit monde », notre intériorité, ces humeurs ressenties, ne sont jamais que des copies des circonstances qui nous entourent et nous font ce que nous sommes. Si je suis triste, c’est que le monde dans lequel je suis est triste, que je côtoie des gens tristes, que je lis des livres tristes, etc. On reconnaît là la morale d’Alain, développée par exemple dans ses Propos sur le bonheur : les remèdes à nos maux ne sont pas en nous, il ne faut pas croire que l’introspection, qui n’est jamais que se gratter par la pensée, comme on gratte une piqûre soi-disant pour la soulager, nous fera sortir de ce mal ; elle risque bien plutôt de nous faire nous y enfoncer, voire les faire exister. Il faut changer l’extérieur, et l’intérieur suivra. Ce qui veut dire agir plutôt que réfléchir.
Enfin, et de manière encore plus évidente, Alain par l’exemple de l’amour montre comme nous n’avons pas de latitude quant à nos choix, car il est bien évident qu’on ne choisit pas nos sentiments, que ceux-ci s’imposent à nous, et tout le monde convient que « nul ne choisit d’aimer, ni qui il aimera ».

D/ Les illusions de l’imagination

La thèse du déterminisme universel est donc posée, et pour l’auteur, elle ne semble même pas faire question, c’est à peine si c’est une thèse dans ce texte. Elle est plutôt présentée comme une évidence pour la raison. Celui qui n’y adhérerait pas est considéré comme vain est frivole. Vanité de celui qui « s’amuserait à choisir », comme si cela nous était possible. Pur jeu d’imagination, comme si une pierre qui tombait s’amusait à s’imaginer que c’était elle qui décidait d’emprunter cette direction. On peut bien jouer cette comédie, comme ceux qui, ayant accompli un acte, pris une direction, commencent à dire qu’ils auraient pu tout aussi bien faire autre chose, et donc qu’il s’agissait d’un choix libre de leur part. Paroles en l’air, on peut toujours le dire… le fait est que c’est cela qui a été fait, « choisi », et dire qu’il aurait pu en être autrement, c’est dire que le monde aurait pu être autrement, certes, oui, peut-être, mais ça ne nous avance pas à grand chose. S’il avait été autrement, il l’aurait été, et on aurait pu dire alors qu’il aurait pu être comme celui qui est actuellement. Mais voilà, ce qui est est, et on ne sortira pas de là. Seulement, si Alain assène dès le début de chacun de ses paragraphes cette thèse du déterminisme, c’est pour à la fois éradiquer une conception imaginaire de la liberté et pour lui substituer la conception réelle de la liberté, celle qu’on ne fait pas que penser, et qui consiste bien à choisir, mais dans un sens particulier que l’auteur s’attache à spécifier

2/ Choix et liberté

On peut douter qu’on décide quoi que ce soit, et même cela est impossible si on accepte la thèse du déterminisme universel. Mais, suivant le renversement cartésien, il y a pourtant quelque chose dont je ne peux pas douter, c’est de ma subjectivité. C’est-à-dire de mes vécus en tant qu’ils sont vécus. Et à ce titre-là, pour le sujet qui nous intéresse, il y a un fait qui est vécu en première personne, c’est l’épreuve de ma volonté. La décision que je crois prendre n’est peut-être qu’une illusion, le simple fait de prendre conscience que quelque chose s’est passé. Mais l’effort que j’exerce pour soutenir cela qui s’est passé, je l’éprouve bel et bien, celui-là dépend indubitablement de moi. C’est là qu’Alain situera le domaine de notre liberté.

A/ Choisir n’est pas sélectionner, mais élire

Ainsi, chaque fois qu’Alain dans son texte employait un exemple où nous étions manifestement déterminés dans le « choix » que  nous effectuions (choix qui n’en était pas un), immédiatement ensuite, c’était pour montrer notre action possible par rapport à ce qui s’était accompli sans nous. Par exemple, en ce qui concerne l’écriture, et les mots qui surgissaient en nous sans nous, il ajoute qu’écrivant, il est « attentif à délivrer le mouvement de nature ». L’attention est de son fait, et elle semble agir : elle délivre. Que signifie « délivrer » ? C’est comme si les « choix » qui s’accomplissaient ne se présentaient que comme des suggestions, mais qu’il fallait ensuite les accepter, et les aider à s’accomplir. Un être inattentif serait submergé par ces suggestions qui se succéderaient sans ordre, tandis que l’être attentif peut y mettre de l’ordre, en dirigeant ce flot ininterrompu des pensées qui viennent à lui. Nous n’inventons rien, la nature propose tout – mais c’est l’homme qui dispose. Ceci est l’occasion de réfléchir sur ce que signifie le verbe « choisir ». L’étymologie nous apprend que « choisir » provient du gotique kausjan : « examiner, éprouver », du sanskrit josayate : « éprouver du plaisir à ». Donc choisir signifiait initialement : « distinguer par la vue », et « savoir apprécier » avant d’être supplanté par le sens de « prendre en préférence », élire. Et il semble qu’Alain veuille réanimer l’ancien sens, en ce que pour lui, le choix qui nous incombe ne consiste pas tellement à se déterminer pour un parti ou un autre (on est toujours déjà dans une certaine inclination), mais à savoir apprécier cette direction, et même la vouloir. Choisir, ça n’est pas opter pour une des deux solutions d’une alternative donnée, mais c’est, devant une seule donnée (de la nature), l’élire, l’élever à la dignité, en la considérant, sans plus aucune idée de comparaison avec autre chose.

B/ Choisir n’est pas comparer, mais valoriser

Car c’est bien l’idée de la comparaison avec d’autres possibilités (absentes, imaginées) qu’Alain veut proscrire. Il n’est que de voir les occurrences du terme « regrets » dans notre texte. Une pensée choisie (considérée pour elle-même, voulue enfin) sèche d’elle-même le regret d’une autre. C’est-à-dire que considérer fortement ce qu’on a fait disparaître ce qu’on n’a pas. Alors que l’hésitation continue à faire exister les deux partis, et finalement aucun, comme dans l’histoire de l’âne de Buridan qui meurt de faim au milieu du chemin, hésitant entre le côté de l’herbe et le côté des choux. Ainsi le texte nous incite-t-il à entendre le verbe « choisir » un peu différemment que d’habitude. Non pas préférer A à B, sélectionner A parmi d’autres possibilités, mais élire, distinguer, sans avoir même l’idée de comparaison. Alain prend comme exemple l’amour, et en effet, quand on parle de l’aimé comme de celui qu’on a choisi, il ne s’agit pas tant de dire qu’on l’a préféré à tous les autres, après réflexion, que de dire qu’il est l’élu inconditionnel. « Choisi », comme quand on parle en « termes choisis », signifie plutôt « bon, excellent », que sélectionné parmi d’autres.

3/ Etre libre : l’appropriation

Nous avons donc compris que la liberté pour l’auteur ne s’opposait pas au déterminisme, au fait que nous étions entraînés dans l’enchaînement des causes. On croit qu’être libre, c’est pouvoir faire autre chose, pouvoir être ailleurs, bref, imaginer des mondes différents. Mais ces pensées sont pour Alain vaines, le cours du monde est et sera ce qu’il sera, ma liberté ne consiste pas dans cette imagination des ailleurs, mais dans la valorisation par l’empreinte de ma subjectivité de ce qui est, ce qu’on appelle aussi appropriation.

A/ Le moi et le monde imaginaires

On en vient donc à l’idée principale : qu’est-ce qui fait la valeur d’un choix ? ça n’est pas que ceci ou cela a été choisi, et aurait été « le bon choix », mais c’est que ceci ou cela a été choisi (qu’on se soit déterminé pour). Ainsi, au déterminisme universel, Alain oppose notre propre détermination. Qu’est-ce que la détermination ? C’est la faculté de « se terminer », de se « définir », se finir, trancher résolument entre des possibilités pour s’en tenir à une seule (et sans doute être capable de sacrifier le reste). Mais nous avons vu auparavant qu’il n’y avait même pas à trancher, puisqu’il n’y avait jamais plusieurs possibilités qui se présentaient à nous, la nature ayant déjà « choisi » pour nous. Se déterminer, c’est plutôt cesser de penser en termes de possibilités (forcément imaginées, imaginaires), et faire l’effort de ne considérer que ce qui est. Ce contre quoi parle Alain dans ce texte, c’est la dispersion, l’emportement, l’entraînement par l’inconstance de nos envies, de notre imagination. Peu importent les objets possibles du monde, car le monde est infiniment plus vaste que tout ce que nous pouvons concevoir, il y a beaucoup plus de femmes que je n’en pourrai aimer, beaucoup plus de carrières que je ne pourrai en embrasser, et cette multitude leur enlève toute valeur. L’auteur le dit bien : « le choix, quel qu’il soit », entendant par là que cela est indifférent, qu’il n’y a pas au monde de choses meilleures que d’autres, laissant sous-entendre le précepte stoïcien de Leibniz selon lequel tout ce qui est est le meilleur puisque ça est. La valeur n’est donc pas dans la chose, mais en ce que je l’ai faite mienne. Et c’est là qu’on trouve le thème fondamental du surgissement de la subjectivité dans la philosophie moderne.

B/ Les deux sens de croire

Dans tout choix, l’objet est indifférent, l’essentiel, c’est la volonté qui se veut elle-même. C’est pourquoi Alain peut écrire que croire que l’objet choisi n’était pas le meilleur est funeste, mais que croire qu’il est le meilleur est funeste aussi – puisque ce n’est pas l’objet choisi qui compte, mais le fait même du choix. On pourrait d’ailleurs expliciter cela par les deux sens qu’on peut donner au verbe croire. Le premier sens de croire, c’est supposer que, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un savoir incertain. Le second sens de croire, c’est celui de la foi, de la volonté. C’est ainsi qu’on peut croire quelque chose, et puis en un autre sens, qu’on peut y croire. Si je crois que j’ai une chance de réussir, je dis par là que ça va peut-être passer, bien tourner pour moi, mais aussi que je peux me tromper, et que peut-être que je n’ai aucune chance. Alors que si je dis que « je crois à mes chances », c’est que je pars confiant, c’est-à-dire pas désespéré d’avance, et donc que je ferai tout pour réussir. La même distinction qu’on fait entre « avoir des espérances » et « avoir de l’espoir ». Avoir de l’espérance, c’est attendre en croisant les doigts que le cours des choses tourne bien pour nous. Avoir de l’espoir, c’est agir avec détermination, sans douter, sans désespérer. On comprend alors pourquoi Alain dit « qu’il n’y a pas de bonheur si on attend au lieu de faire », puisque tout contentement est celui de la volonté s’exerçant elle-même, quel que soit l’objet.

C/ La preuve de la volonté

Et on peut comprendre ce redoublement, qui pouvait paraître étrange dans la formule « vouloir ce qu’on fait ». Car à quoi bon vouloir quelque chose qu’on fait, puisqu’on le fait ? On aurait préféré dire qu’il faut vouloir quelque chose qu’on ne fait pas encore, car là, il y a besoin de la volonté pour que l’action se fasse. Donc vouloir d’abord, et le faire ensuite. Mais cela, ce serait « faire ce qu’on veut (d’abord) ». Or, on a vu que la volonté n’était jamais première, qu’elle était toujours précédée. Que sinon, il s’agit d’une volonté vide (ce qu’on appelle aussi une vélléité, le trait de ceux qui font perpétuellement des plans sur la comète) – ce qu’on appelle aussi des souhaits, des désirs, qui sont imaginaires. Alors que la volonté est par nature réelle, c’est-à-dire qu’elle ne commence à exister qu’en s’exerçant sur un objet, qui la précède donc. On ne peut pas vouloir pour demain, on ne peut que souhaiter. Par contre, demain, quand la chose se présentera, on pourra la vouloir, car l’objet sera là, avec sa résistance. Et on ne peut en général vouloir que ce qu’on fait. Si je dis que je veux partir à l’étranger, cela n’est réel que si je le prouve (l’éprouve) actuellement, c’est-à-dire que je suis en train d’entreprendre une démarche pour. Sinon, c’est seulement un souhait. C’est en cela que réside la « peine » dont parle l’auteur, c’est cette résistance qui nous fait éprouver simultanément notre volonté, puisque les deux apparaissent corrélativement. Et c’est cette peine qui est bonne, puisque c’est par elle que j’éprouve cette volonté, c’est-à-dire que je m’éprouve moi-même, que je suis enfin quelque chose de réel, et non pas des possibilités infiniment imaginées dans lesquels je suis à la fois tout et rien.

CONCLUSION

Dans ce texte, Alain se montre donc résolument stoïcien, reprenant à son compte les enseignements des maîtres du Portique, qui distinguaient « ce qui ne dépend pas de nous » (tout ce qui nous arrive) et « ce qui dépend de nous » (nos volontés, nos intentions). Il tombe donc également sous le coup des objections qu’on peut adresser à cette école philosophique, et que nous pouvons résumer brièvement.
Sur le postulat du déterminisme universel (« tout choix est fait »…), n’est-ce pas là en effet rien qu’un postulat, dont le fondement n’est pas évident ? N’est-ce pas appliquer à nos propres actions le modèle qu’on a découvert dans les sciences de la nature ? Car enfin, si en agissant, en choisissant, je me sens libre, pourquoi ce témoignage de ma conscience devrait-il être trompeur ?
Sur le « vouloir ce qu’on fait » – là, on pourrait simplement reprocher à Alain son idéalisme, au sens où on a beau jeu de déclarer « quel que soit le choix », c’est-à-dire finalement la circonstance dans laquelle on est tombé. Car cette indifférence aux différences de circonstances, pour ne valoriser que la volonté qu’on met à les accepter – n’est-ce pas une doctrine qui, de fait, minimise ces différences, c’est-à-dire minimise les inégalités de conditions, les inégalités sociales – bref, que cet idéalisme pourrait bien être, de fait, une entreprise idéologique pour faire accepter par les plus démunis leur misère, en soutenant que l’essentiel n’est pas d’être miséreux ou pas, mais de vouloir sa condition telle qu’elle est. Ainsi, on peut comprendre que cette morale puisse être utile dans l’intimité de sa propre réflexion, et même constituer une forme de sagesse, mais la publier devant des personnes souffrant réellement, cela peut confiner à l’obscénité.

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