Le bonheur

Si on me demande « Est-ce que tu es heureux? »… Eh bien, ça n’est pas forcément très facile de répondre à cette question.

Et pourtant, c’est une question importante, non?

Qu’est-ce que le bonheur ?

Comment y accéder ?

Peut-on atteindre le bonheur?

Est-il l’accomplissement de l’homme ?

 

I/ Qu’est-ce que le bonheur ?

 

Remarques introductives :

Nous suivons, pour commencer, les grandes lignes de l’eudémonisme (philosophie qui considère que le bonheur est le but de la vie) aristotélicien.

 

Thèse : toute existence humaine est orientée vers le bonheur

 

Argument : Le bonheur est une fin en soi

Chaque acte est dirigé vers un but défini qui lui donne son sens. Mais si l’on devait préciser le but dernier vers lequel tend finalement chacun de nos actes, nous serions sans doute en droit de dire qu’il s’agit du bonheur. Ainsi que l’écrit Aristote : « Tout ce que nous choisissons est choisi en vue d’une autre chose, à l’exception du bonheur, qui est une fin en soi » (Ethique à Nicomaque, livre X, chap. VI).

 

Définition provisoire : En tant qu’il est une fin, le bonheur est ce en quoi un être s’accomplit.

 

Question : Mais à partir de cette idée d’accomplissement, plusieurs questions se posent :

S’accomplir, c’est accomplir son être, le réaliser. Aristote dit : devenir en acte ce qu’on était en puissance. Mais se pose alors la question de savoir ce qu’on est en puissance. S’agit-il d’accomplir sa « personnalité ». Et cette personnalité, est-ce notre nature ? Le bonheur, ce serait d’accomplir sa nature. Mais quelle est-elle ? Y a-t-il une nature de l’homme en général dont l’accomplissement se dénommerait le bonheur ?

 

 

Partons d’une définition moins formelle que la précédente, une définition qui contiendrait les contenus habituels attribués au bonheur, et voyons ce que son développement peut donner :

 

Définition initiale : Bonheur : Etat de satisfaction globale, générale et durable qui provient d’un jugement sur la vie dans son ensemble ou une période durable de la vie.

 

C’est à partir de cette définition que nous allons étudier des théories philosophiques qui proposent des moyens d’accéder au bonheur (eudémonismes)

 

II Comment accéder au bonheur ?

 

La satisfaction la plus simple et la plus naturelle est le plaisir. On pourrait alors supposer que le bonheur consisterait dans le fait d’avoir une vie agréable.

 

 

            A/ Le bonheur par le plaisir : l’hédonisme

 

Plaisir : Etat de satisfaction partielle, ponctuelle relevant d’une sensation précise à l’occasion d’une expérience particulière.

 

Le bonheur pourrait alors être considéré comme une accumulation, une succession de plaisirs pris les uns après les autres.

Est heureux celui qui a la vie la plus agréable possible.

 

Ecole de pensée : l’épicurisme

L’épicurisme (ou la doctrine d’Épicure) est une école philosophique fondée à Athènes par Épicure en 306 av. J.-C. L’épicurisme est axé sur la recherche d’un bonheur et d’une sagesse dont le but est l’atteinte de l’ataraxie, la tranquillité de l’âme. On accède à cette tranquillité par la satisfaction des plaisirs naturels et nécessaires, et en proscrivant les autres.

Epicure pense que notre nature est essentiellement sensible, parce qu’il est matérialiste. Matérialiste ne veut pas dire que c’est un consommateur ! Mais qu’il pense que les êtres sont essentiellement matériels, qu’il n’y a que la matière qui réellement existe (le monde est composé d’atomes), et que les idées sont des dérivés de sensations, qui proviennent de l’expérience que notre corps (matériel) fait du monde environnant.

Ainsi, si notre nature est essentiellement corporelle, et donc faite de sensations, alors ce sont les sensations qui doivent être bonnes – ce qui veut dire qu’il faut avant tout rechercher les expériences agréables. Et ce qui peut nuire à ce bonheur (qui est un bien-être), ce sont premièrement les douleurs physiques, qui nous font souffrir, et secondement les inquiétudes, qui sont des souffrances de l’âme.

C’est en cela que le bonheur est aponie (absence de mal physique) et ataraxie (absence de trouble spirituel).

Le sens moderne et dérivé « d’épicurien » prône à l’inverse la recherche effreinée de tous les plaisirs sensibles.

 

TEXTE 1 :  Epicure. Le plaisir et la vie heureuse

 

            Nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. C’est lui en effet que nous avons reconnu comme bien principal et conforme à notre nature, c’est de lui que nous partons pour déterminer ce qu’il faut choisir et ce qu’il faut éviter, et c’est à lui que nous avons finalement recours lorsque nous nous servons de la sensation comme d’une règle pour apprécier tout bien qui s’offre.

            Or, précisément parce que le plaisir est notre bien principal et inné, nous ne cherchons pas tout plaisir ; il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup de plaisirs s’il en résulte pour nous de l’ennui. Et nous jugeons beaucoup de douleurs préférables aux plaisirs, lorsque des souffrances que nous avons endurées pendant longtemps il résulte pour nous un plaisir plus élevé. Tout plaisir est ainsi, de par sa nature propre, un bien, mais tout plaisir ne doit pas être recherché ; pareillement, toute douleur est un mal, mais toute douleur ne doit pas être évitée à tout prix.

 

                                                                                              Epicure, Lettre à Ménécée

 

1/ Vocabulaire :  Expliquez la première phrase et le sens du mot « fin ».

La fin n’a pas ici le sens du terme, mais du but, de l’accomplissement

2/ Quelle est la thèse du texte ?

La thèse d’Epicure est que c’est la quête de plaisirs raisonnables qui est la voie du bonheur conforme à la nature humaine.

3/ Réflexion : quelle autre « fin de la vie heureuse » que le plaisir peut-on concevoir ?

FINALISME / On peut soutenir comme Aristote que le bonheur consiste plutôt à accomplir notre nature (se connaître et réaliser toutes nos potentialités – ce qui confère aussi un caractère assez objectif au bonheur, si on part d’une « nature humaine ». Or, notre nature n’est pas nécessairement seulement corporelle, et donc ne s’accomplit pas nécessairement dans le plaisir.

MORALISME / On peut considérer que l’agrément pris à quelque chose ne satisfait pas notre conscience, car celle-ci est essentiellement morale. Ainsi, on ne peut pas être heureux si on n’a pas accompli ce qu’on pensait DEVOIR accomplir

EXISTENCE / Le plaisir ne considère directement que la sensation immédiate (ponctuelle) et individuelle. Il ne connait pas la dimension plus générale du SENS de l’existence, et en particulier de l’insertion dans quelque chose qui nous transcende.

4/ Avec quels arguments Epicure affirme-t-il que c’est pourtant bien le plaisir, et non pas les autres fins possibles, qui est la fin de la vie heureuse ?

En disant que le plaisir est le bien conforme à notre nature. Il sous-entend alors que notre nature est essentiellement une nature sensible, corporelle. Epicure est matérialiste

En disant qu’au final, tout revient à une sensation immédiate de plaisir ou de déplaisir (« se sentir bien »), et donc que tout le reste n’est éventuellement que moyen pour parvenir à cet état.

4/ Quelle précision à sa thèse principale est-elle apportée par le second paragraphe ?

Qu’il faut savoir bien gérer ses plaisirs, afin que certains n’empêchent pas l’éclosion des autres. C’est un calcul des satisfactions, qui sera à la base de la morale utilitariste.

 

Critiques :

 

            A première vue, Epicure définit le bonheur comme le bonheur animal, lequel semble voué à être parfaitement accompli tant qu’il ne souffre pas et qu’il satisfait ses besoins naturels. Mais les hommes s’accomplissent-ils seulement par la satisfaction de leur nature animale, corporelle ?

 

Critique 1 : instabilité

On définit (Freud) le plaisir comme la cessation d’une tension nerveuse, comme la détente d’un manque. Cela signifie alors qu’il faut d’abord souffrir d’un désir inassouvi pour ensuite éprouver le bonheur de sa satisfaction. Le bonheur par le plaisir serait alors un état instable, ce qui contredit la définition initiale (« le bonheur est un état stable… »). A la limite : « Le bonheur est l’absence de malheur », ce qui voudrait dire qu’il le suppose.

 

Critique 2 : successivité

Les plaisirs sont des expériences particulières et successives. Ceci ne répond pas à une exigence qui était formulée dans la définition initiale du bonheur, qui disait que le bonheur consistait en une expérience « durable », sur la vie ou une période de celle-ci. Autrement dit, le bonheur est une qualité de l’existence et non de l’instant. Et cette existence est à prendre au sens d’une certaine temporalisation unifiée. Autrement dit à l’apparition d’un sens.

Pour le dire simplement, le bonheur a du sens (il est le sens de la période vécue), alors que le plaisir n’en a pas.

 

Critique 3 : passivité

De plus, cette succession d’expériences ponctuelles ne répond pas à la définition du bonheur, qui consistait en un JUGEMENT sur la vie dans son ensemble, ou une période de la vie.

Si on JUGE qu’on est heureux, donc si le bonheur n’est pas une simple expérience, alors il n’est pas un état, mais une estimation, une pensée. Le bonheur ne consisterait pas à se constater heureux, mais à estimer qu’on l’est.

 

 

            B/  Le bonheur par la vertu 

 

Définition : La vertu est une qualité morale, une qualité de l’âme, de la conscience, qui consiste à  dominer ses émotions et ses impulsions.

 

La vertu semble donc être une condition du bonheur, puisque le bonheur suppose ce jugement sur sa vie, et que la vertu consiste à rester juge en toute chose.

Et plus encore, bonheur ne réside-t-il pas dans le jugement lui-même, et non pas sur ce qui arrive dans notre vie ? N’est-ce pas de la manière que nous avons de considérer ce qui nous arrive que dépend notre bonheur, plutôt que de ce qui arrive ?

 

 

Etude de texte : Schopenhauer, Les conditions du bonheur

 

Je dis que ce qui différencie le sort des mortels peut être ramené à trois conditions fondamentales.

Ce sont :

1° Ce qu’on est : donc la personnalité, dans son sens le plus étendu. Par conséquent, on comprend ici la santé, la force, la beauté, le tempérament, le caractère moral, l’intelligence et son développement.

2° Ce qu’on a : donc propriété et avoir de toute nature.

3° Ce qu’on représente : on sait que par cette expression l’on entend la manière dont les autres se représentent un individu, par conséquent ce qu’il est dans leur représentation. Cela consiste donc dans leur opinion à son égard et se divise en honneur, rang et gloire.

Et sans contredit, pour le bien-être de l’individu, même pour toute sa manière d’être, le principal est évidemment ce qui se trouve ou se produit en lui. C’est là, en effet, que réside immédiatement son bien-être et son malaise ; tout ce qui se trouve en dehors n’a qu’une influence indirecte. Aussi les mêmes circonstances, les mêmes événements extérieurs, affectent-ils chaque individu différemment, et, quoique placé dans un même milieu, chacun vit dans un monde différent. Car il n’a affaire immédiatement qu’à ses propres perceptions, à ses propres sensations et aux mouvements de sa propre volonté : les choses extérieures n’ont d’influence sur lui qu’en tant qu’elles déterminent ces phénomènes intérieurs. Le monde dans lequel chacun vit dépend de la façon de le concevoir, laquelle diffère pour chaque tête ; selon la nature des intelligences, il paraîtra pauvre, insipide et plat, ou riche, intéressant et important.

Pendant que tel, par exemple, porte envie à tel autre pour les aventures intéressantes qui lui sont arrivées pendant sa vie, il devrait plutôt lui envier le don de conception qui a prêté à ces événements l’importance qu’ils ont dans sa description, car le même événement qui se présente d’une façon si intéressante dans la tête d’un homme d’esprit, n’offrirait plus, conçu par un cerveau plat et banal, qu’une scène insipide de la vie de tous les jours. »

Schopenhauer,  Aphorismes sur la sagesse dans la vie

 

Corrigé de l’explication de Schopenhauer

 

 

 

 

 

Mais la vertu suffit-elle à rendre heureux, dans la mesure où on a dit que le bonheur consistait en l’expérience de satisfactions (plaisir). Ne peut-on pas être vertueux (maitre de soi et de sa vie) et malheureux ?

L’étymologie du « bonheur » (bona ora = bonne chance, bonne fortune, bonne rencontre) semble insister sur le fait que le bonheur provient d’une expérience avec le monde extérieur, et donc contredit la thèse vue avec Schopenhauer selon laquelle l’essentiel n’est pas dans le vécu réel qu’on a mais dans la représentation qu’on est capable de s’en faire.

Une école célèbre soutient pourtant bien que notre bonheur ne dépend pas de ce qui nous arrive, mais de l’exercice de nos vertus.

 

Ecole de pensée : le stoïcisme

 

            Le stoïcisme, école adversaire des épicuriens, pose cette thèse que la bonheur réside en la vertu, en prônant l’indifférence vis à vis des satisfactions qui ne sont pas morales.

 

Définition :

1 : au sens courant : Attitude morale caractérisée par une grande fermeté d’âme dans la douleur ou le malheur; attitude, caractère d’une personne stoïque

            2 : philosophie qui exhorte à chercher le bonheur non pas dans les événements et les plaisirs de la vie, puisque ceux-ci ne dépendent pas de nous, mais dans la bonne conduite de sa volonté, qui seule dépend de nous.

 

            Ce qui peut se résumer en ceci : les stoïciens nous invitent à nous rendre indifférents à tout ce qui arrive, en tant que cela arrive. Même si c’est à nous que cela arrive. L’important est ce qu’on veut, ce qu’on fait. Mais ce qu’il en advient, même si évidemment c’est influencé par nos intentions, ne compte pas en tant qu’il advient.

Par exemple, quand on passe le bac, l’essentiel est tout ce qu’on fait pour le réussir (travail pendant l’année, et bien réussir pendant la composition). Mais une fois qu’on a rendu la copie, tout est fait, fini pour nous. Et les résultats qui tombent plus tard, « on n’y peut plus rien », et donc peu importe… Un stoïcien s’étonnerait de voir des gens rire ou pleurer à la vue des résultats. C’est avant qu’il fallait être heureux ou malheureux…

 

TEXTE 2: Etude des aphorismes d’Epictète

 

            J’étudie les 4 aphorismes les plus courts de la feuille distribuée, et les plus longs sont commentés en classe.

 

  1. Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu’ils en ont.

Le monde ne nous est accessible qu’à travers nos perceptions, représentations, idées. Nous n’avons donc affaire qu’à ces dernières. Nous ne subissons donc pas directement le monde, car l’opinion que nous nous en faisons nous donne une marge de liberté, d’interprétation par rapport à lui.

                                              

XIV Ne demande point que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu’elles arrivent comme elles arrivent, et tu prospéreras toujours.

            Les choses étant ce qu’elles sont, et n’étant pas en notre pouvoir, il est préférable, il vaut mieux considérer le monde comme un destin inéluctable qui nous indique vers quoi doivent se porter nos désirs.

 

XLIII (…)  Sois persuadé et convaincu que tout ce qui arrivera est indifférent et ne te regarde point, et que, de quelque nature que cela soit, il dépendra de toi d’en faire un bon usage, personne ne pouvant t’en empêcher

            Je ne dois pas plus être affecté par le cours du monde que celui-ci ne peut m’empêcher de bien me conduire en toute circonstance.

 

  1. État et caractère de l’ignorant : il n’attend jamais de lui-même son bien ou son mal, mais toujours des autres. État et caractère du philosophe : il n’attend que de lui-même tout son bien et tout son mal.

            L’idée précédente vaut a fortiori pour le rapport aux autres.

 

 

Synthèse de la partie II

 

Il manque à l’épicurisme l’idée de la totalité de la vie, d’une vie pleine. Il manque au stoïcisme les satisfactions partielles nécessaires à notre nature vivante et finie (nous ne sommes pas des pensées pures). Ces deux échecs ne signifient-ils pas que le bonheur n’est pas accessible à notre condition d’être à la fois finis ET pensants ?

 

 

 

III / Peut-on accéder au bonheur

 

Le bonheur nous est-il accessible ?
Emmanuel Kant – 1724-1804

 

Le concept du bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu’a tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept du bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c’est-à-dire qu’ils doivent être empruntés à l’expérience ; et que cependant, pour l’idée du bonheur, un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future, est nécessaire.
Or il est impossible qu’un être fini, si perspicace et en même temps si puissant qu’on le suppose, se fasse un concept déterminé de ce qu’il veut ici véritablement. Veut-il la richesse ? Que de soucis, que d’envie, que de pièges ne peut-il pas par là attirer sur sa tête ! Veut-il beaucoup de connaissance et de lumières ? Peut-être cela ne fera-t-il que lui donner un regard plus pénétrant pour lui représenter d’une manière d’autant plus terrible les maux qui jusqu’à présent se dérobent encore à sa vue et qui sont pourtant inévitables, ou bien que charger de plus de besoins encore ses désirs qu’il a déjà bien assez de peine à satisfaire. Veut-il une longue vie ? Qui lui répond que ce ne serait pas une longue souffrance ? Veut-il du moins la santé ? Que de fois l’indisposition du corps a détourné d’excès où aurait fait tomber une santé parfaite, etc. !
Bref, il est incapable de déterminer avec une entière certitude d’après quelque principe ce qui le rendrait véritablement heureux : pour cela il lui faudrait l’omniscience. (…) Il suit de là que les impératifs de la prudence, à parler exactement, ne peuvent commander en rien, c’est-à-dire représenter des actions d’une manière objective comme pratiquement nécessaires, qu’il faut les tenir plutôt pour des conseils (consilia) que pour des commandements (proecepta) de la raison ; le problème qui consiste à déterminer d’une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d’un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble ; il n’y a donc pas à cet égard d’impératif qui puisse commander, au sens strict du mot, de faire ce qui rend heureux, parce que le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l’imagination, fondé uniquement sur des principes empiriques, dont on attendrait vainement qu’ils puissent déterminer une action par laquelle serait atteinte la totalité d’une série de conséquences en réalité infinie…

 

Emmanuel Kant, Fondement de la métaphysique des mœurs

 

Questions :

1/ Quel est la question initiale du texte ? Quel est le problème dont il traite ?

2/ En quoi consiste sa thèse (sa réponse)

3/ Quelle est la structure argumentative du texte ?

4/ Argumentation : quelle contradiction interne au concept de bonheur est-elle à l’origine des problèmes qu’il soulève ?

           

 

Réponses aux questions : Kant, le bonheur comme idéal de l’imagination

 

1/ Quel est le problème du texte (la question implicite à laquelle il répond) ?

Attention ici, il faudrait tout de même distinguer la question et le problème.

La question est intuitive, « innocente », spontanée, c’est une question que tout le monde peut se poser.

Le problème, c’est ce qui est posé philosophiquement comme étant ce qui fait que la question est apparue.

La question pourrait être celle du titre : le bonheur nous est-il accessible ? Mais elle n’est pas si naïve, car elle sait bien qu’il y un problème, c’est que le bonheur semble pour nous humains difficilement accessible. La question serait donc plus précisément : pourquoi l’accès au bonheur est-il un problème pour l’homme ?

Le problème : Le philosophe précise alors où est le problème. C’est que la question de l’accès au bonheur ne relève pas seulement d’une difficulté (qui pourrait pratiquement être surmontée), mais d’un problème, c’est-à-dire qu’il y a une contradiction, peut-être une impossibilité… Un problème, ça n’est pas une simple difficulté à surmonter, mais c’est un nœud dont on ne sait pas s’il est possible d’en sortir…

Le problème posé par Kant est donc de savoir s’il n’y a pas quelque chose dans l’idée même du bonheur (son « concept ») qui le rende a priori inaccessible, impossible, une contradiction.

 

 

3/ Quelle est la structure argumentative du texte ?

Dans le premier paragraphe, Kant établit cette contradiction : elle se situe entre les conditions de réalisation concrètes du bonheur (qui sont infinies, car elles dépendent de la réalité empirique) et l’idée du bonheur, ce qui fait que l’idée qu’on a du bonheur ne peut pas se réaliser (cf question 4)

Dans le second paragraphe, l’auteur donne des exemples de l’infinité contradictoire des conditions du bonheur

Dans le troisième paragraphe, Kant tire une conclusion, en établissant la distinction entre idéal de raison (où la réalisation peut être conforme à la forme, comme dans les sciences ou la morale) et idéal d’imagination où l’hétérogénéité entre l’idée et son contenu nous voue à une quête incertaine et instable, donc à une contradiction permanente.

           4/ Argumentation : quelle contradiction interne au concept de bonheur est-elle à l’origine des problèmes qu’il soulève ?

           D’un côté, le concept de bonheur exige (« un tout absolu, un maximum de bien-être »)m – et de l’autre, les contenus du bonheur sont empiriques (richesse, santé, savoir, amour, etc.). Or, il y a une contradiction entre ces deux ordres. Le premier (l’absolu, le maximum, etc) sont des concepts de la raison, ils sont déterminés a priori. Ce sont des principes idéaux purs. On y parle en termes de nécessité, d’impossibilité. Le second ordre, empirique, celui de l’expérience, est celui du possible, où les choses peuvent arriver ou pas, domaine du relatif, de l’aléatoire.

Remarquer que dans d’autres domaines (pour Kant), on n’a pas ces conflits entre le concept et l’expérience, car le concept est souverain. Exemple : les sciences (et paradoxe de la réalité qui doit se conformer à la loi), et la morale (l’impératif catégorique qui ne s’embarrasse pas de considérations empiriques)

 

En fait, cette contradiction interne au concept de bonheur ressemble à un conflit entre nos facultés, ici entre les exigences rationnelles et celles de la sensibilité. Ce conflit permanent entraîne la contradiction interne au concept de bonheur.

On pourrait faire un parallèle avec d’autres conflits de facultés (Cf Critique de la Raison Pure), par exemple les conflits entre la Raison et l’Entendement, qui entrainent les questions philosophiques classiques : le monde a-t-il un commencement, l’espace est-il infini, l’âme existe-t-elle, etc. Kant « explique » ces grandes questions par un conflit interne à notre esprit.

Par exemple, pour l’infinité ou non de l’espace :

–                   L’entendement (l’intelligence qui structure notre connaissance du réel, qui mesure, compte, explore, fait des liens…) exige que l’espace soit infini, car après la « fin de l’espace », il y a toujours de l’espace qu’on pourrait potentiellement parcourir.

–                   La Raison exige logiquement que l’espace ne soit pas infini, car l’espace est par définition composé de lieux, et ces lieux sont situés par rapport à nous, donc ils sont bien tous quelques part, et ce qui est quelque part est à une distance finie de nous…

 

 

Mais si notre nature nous rend incapables de bonheur accompli, ne doit-on pas en déduire que le bonheur n’est pas notre destinée, et que c’est ailleurs qu’il nous faut chercher notre accomplissement ?

 

 

IV / Le bonheur est-il l’accomplissement de l’homme ?

 

Le bonheur est-il notre destination ?

 

La nature a voulu que l’homme tire entièrement de lui-même tout ce qui dépasse l’agencement mécanique de son existence animale et qu’il ne participe à aucun autre bonheur ou à aucune autre perfection que ceux qu’il s’est créés lui-même, libre de l’instinct, par sa propre raison. La nature, en effet, ne fait rien en vain et n’est pas prodigue dans l’usage des moyens qui lui permettent de parvenir à ses fins. Donner à l’homme la raison et la liberté du vouloir qui se fonde sur cette raison, c’est déjà une indication claire de son dessein en ce qui concerne la dotation de l’homme.
L’homme ne doit donc pas être dirigé par l’instinct, ce n’est pas une connaissance innée qui doit assurer son instruction, il doit bien plutôt tirer tout de lui-même. La découverte d’aliments, l’invention des moyens de se couvrir et de pourvoir à sa sécurité et à sa défense (pour cela la nature ne lui a donné ni les cornes du taureau, ni les griffes du lion, ni les crocs du chien, mais seulement les mains), tous les divertissements qui peuvent rendre la vie agréable, même son intelligence et sa prudence et aussi bien la bonté de son vouloir, doivent être entièrement son oeuvre. La nature semble même avoir trouvé du plaisir à être la plus économe possible, elle a mesuré la dotation animale des hommes si court et si juste pour les besoins si grands d’une existence commençante, que c’est comme si elle voulait que l’homme dût parvenir par son travail à s’élever de la plus grande rudesse d’autrefois à la plus grande habileté, à la perfection intérieure de son mode de penser et par là (autant qu’il est possible sur terre) au bonheur, et qu’il dût ainsi en avoir tout seul le mérite et n’en être redevable qu’à lui-même, c’est aussi comme si elle tenait plus à ce qu’il parvînt à l’estime raisonnable de soi qu’au bien-être.”
Kant, Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique

 

Questions :
1/ Quel est le problème du texte (la question implicite à laquelle il répond) ?
2/ En quoi consiste sa thèse (sa réponse)
3/ Quelle est la structure argumentative du texte ?
4/ En quoi consiste l’argument principal de l’auteur ?
5/ En quoi pourrait-t-on critiquer cet argument ?
Réponses aux questions

1/ Quel est le problème du texte (la question implicite à laquelle il répond) ? La question est de savoir en quoi réside l’accomplissement de la vie humaine, le « but de la vie ».

Cela est formulé par l’auteur selon la perspective suivante : Sur quelles facultés dont il dispose l’homme doit-il se baser pour accomplir sa vie ?

2/ En quoi consiste sa thèse (sa réponse)

A cette dernière question, l’auteur répond qu’il doit se baser sur la raison et la liberté du vouloir, qu’il oppose à l’instinct (défini comme : ensemble des connaissances innées, donc naturelles). Ce qui signifie qu’il ne doit pas tirer son contentement des dons de la nature, mais de ce qu’il a acquis par lui-même, et notamment (exclusivement?) par son travail.
Il en conclue la forme de bonheur qui doit être son idéal : non pas le bien-être, mais l’estime raisonnable de soi, c’est-à-dire une conception morale de l’eudémonisme.

3/ Quelle est la structure argumentative du texte ?

Kant commence par un « constat » sur les « volontés de la nature », donc il adopte un raisonnement s’apparentant à du finalisme (les « desseins » de la nature, que l’on peut deviner par son observation)
Puis il remarque que, la nature ne faisant rien en vain, si elle a doté l’homme de la raison, ça n’est surement pas pour rien, et que cela doit contribuer à l’accomplissement de son être
Il en déduit sa première thèse : sur l’usage que l’homme doit faire de ce « don naturel » qu’est la raison.
Il argumente ensuite sa première idée sur la dotation particulière de la nature : peu prodigue en qualités innées (cornes, griffes…), pour en déduire que c’est une indication très forte sur ce que la nature attend de lui, en le privant de toutes autres voies d’accomplissement.

4/ En quoi consiste l’argument principal de l’auteur ?

L’argument principal de l’auteur pour nous convaincre que notre accomplissement se trouve dans l’usage de la raison et de la liberté – et concrètement dans le travail, consiste à dire que tout, dans la constitution naturelle de l’homme, indique cette direction, et donc que c’est un dessein de la nature. Cela lui permet de trouver un fondement (la nature) qui ne soit pas celui d’une croyance (la religion), mais d’une observation

5/ En quoi pourrait-t-on critiquer cet argument ?

1ère critique : cette observation est-elle rigoureuse ? L’homme est-il réellement si mal doté par la nature ?
2ème critique : N’y a-t-il pas une incohérence argumentative dans le fait de fonder sur une observation de la nature l’idée que l’homme ne doit pas se reposer sur le naturel en lui pour trouver son accomplissement ?

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Conclusion :

Le chemin que nous avons suivi dans ce cours nous conduit à douter de la possibilité du bonheur – ce dont l’opinion commune se doutait aussi – car chacun sait que poser le bonheur comme idéal de l’existence est problématique. Mais nous avons tenté de comprendre pourquoi cette notion était en elle-même problématique : la fêlure qui est en l’homme, exemplifiée ici dans l’opposition entre son être sensible et son être intelligible, fait que la complétude est inaccessible. L’être sensible, qui vit d’expériences successives, recherche la vie agréable. L’être intelligible, qui pense, recherche l’harmonie intérieure. Et le bonheur saute sans cesse de l’une à l’autre de ces deux sphères, en quoi il n’est qu’un idéal de l’imagination.

Le dernier texte de Kant indiquait donc que notre idéal ne devait pas résider dans la recherche de cette satisfaction de notre nature, car nous ne sommes pas voués à exister naturellement. Il nous incitait à nous satisfaire de nos mérites, de ce que nous faisons nous-mêmes, c’est-à-dire de l’exercice de notre liberté.

 

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