Cours d’introduction

I La philosophie

Définition (classique) : La philosophie est l’étude de la sagesse. Elle a pour méthode et pour idéal la pensée rationnelle, considérant que c’est par l’usage de la raison que l’humanité s’accomplit. Elle se défie des croyances, des passions et de toute forme de démesure.

A/ La disposition philosophique

1/ Etonnement

Avoir l’esprit philosophique, c’est éprouver en soi un décalage avec le monde social qui nous porte (et donc un individualisme). Un décrochage – plutôt. Et la forme que prend ce décrochage, dans l’esprit, c’est qu’on a la sensation de ne plus rien comprendre. Ne plus comprendre pourquoi au fond tout le monde s’agite comme ça, pourquoi tout le monde poursuit ainsi ses affaires, avec l’air d’être toujours pressé, prisonnier du cours des jours qui passent avec leur lot d’impératifs. Qui dirige ? Qui a décidé que ? Dans quel but ? On appelle cet état étonnement, on pourrait presque dire : ahurissement.

a/ Ephémérité
Dans cet état, ce qui frappe l’ahuri, c’est la prolifération des informations plus éphémères les unes que les autres, comme un théâtre d’ombres qui disparaissent sitôt apparues, une personne qu’on rencontre, puis une autre, puis une chose à faire, une autre, un événement dont on prend connaissance, une course à faire – et brusquement, cet étonnement qui nous fait prendre concience que ce qu’on croit pêcher dans cette course coule entre nos doigts comme du sable – que tout cela est évanescent, inconsistant. Comme un rêve. « La vie est un songe ».
C’est une sortie de la vie pratique, dans laquelle nous sommes affairés, du monde des besoins et des désirs qui se satisfont et se renouvellent sans cesse, et une entrée dans la vie théorique (voir), contemplative. Volonté/Représentation. Corps/Pensée.
Remarquer que c’est précisément un trait de notre époque que faire se déployer ce règne de l’éphémère, de la vitesse, de l’obsolescence immédiate, du présentéisme, du simple goût par opposition au jugement (culture de l’image).

b/ Ignorance
Le simple fait de se rendre compte que nous vivons bordés de toute part par l’ignorance, l’incompréhension de ce qui nous entoure. Nous ignorons quelles sont une bonne partie des lois, comment fonctionne réellement le pouvoir qui nous gouverne, quelles sont les lois de l’économie, mais aussi de la physique, et l’histoire qui nous a précédé, comment fonctionne notre corps, bref, nous flottons sur un océan d’ignorance, et chacun se bricole comme il le peut ses opinions selon le hasard de ses expériences. De ce point de vue, l’esprit philosophique se manifeste comme désir de savoir complet.

c/ Le non-sens et la question des fins
Nous parlons beaucoup des moyens, et nous fuyons souvent la question des fins. Du but que nous recherchons. Les moyens, c’est le comment. Comment gagner sa vie, comment décrocher un diplôme, comment aller de là à là, comment réparer ceci ou utiliser cela. La fin, c’est le pourquoi, c’est-à-dire le pour-quoi ultime. Qu’est-ce que nous recherchons finalement ? Jouir du présent ? Assurer sa tranquillité ? Favoriser les siens ? Faire advenir un monde plus juste ? Aider à la perpétuation de la vie humaine sur Terre ? Ou de toute vie sur Terre ?

TEXTE D ILLUSTRATION 1
Illustration de cette disposition donnée par cette anecdote racontée par Platon, de celui qu’on considère comme un des premiers philosophes, Thalès, et qui, alors qu’il marchait en scrutant les étoiles, tombe dans un trou, provoquant la moquerie d’une servante.

Thalès observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est certain, en effet, qu’un tel homme ne connaît ni proche, ni voisin ; il ne sait pas ce qu’ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d’une autre espèce ; mais qu’est-ce que peut être l’homme et qu’est-ce qu’une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu’il cherche et prend peine à découvrir.(…)
Voilà donc, ami (…) ce qu’est notre philosophe dans les rapports privés et publics qu’il a avec ses semblables. Quand il est forcé de discuter dans un tribunal ou quelque part ailleurs sur ce qui est à ses pieds et devant ses yeux, il prête à rire non seulement aux servantes de Thrace, mais encore au reste de la foule, son inexpérience le faisant tomber dans les puits et dans toute sorte de perplexités. Sa terrible gaucherie le fait passer pour un imbécile. (…) Entend-il parler d’un homme qui possède dix mille plèthres de terre comme d’un homme prodigieusement riche, il trouve que c’est très peu de chose, habitué qu’il est à jeter les yeux sur la terre entière.
Dans toutes ces circonstances, le vulgaire se moque du philosophe, qui tantôt lui paraît dédaigneux tantôt ignorant de ce qui est à ses pieds et embarrassé sur toutes choses.

Platon,Théétète

1/ L’étonnement
a/ Questions de lecture :
1/ que signifie « spirituelle » (l.2)?
– 2/ A partir de l’exemple donné l.6, dites quel est l’objet d’intérêt du philosophe (2 réponses)
– 3/ Formulez avec le plus de généralité possible ce en quoi le philosophe est inapte
– 4/ Pourquoi toute richesse est-elle très peu de chose pour le philosophe ? (l.14)
– 5/ Quelles sont les deux formes de « moquerie » qu’a le « vulgaire » pour le philosophe ? (l.16)
b/ questions de réflexion :
– 1/ Qu’est-ce qui suscite l’étonnement ?
– 2/ Expliquez la phrase : « Moins on connait le monde et plus facilement on l’explique ».

2/ Détachement

On retient de ce texte une idée : Si le philosophe, incarné ici par Thalès, embrasse ainsi le monde dans son ensemble (« jeter les yeux sur la Terre entière »), c’est parce qu’il est détaché, désintéressé, c’est-à-dire qu’il n’a qu’indifférence vis-à-vis de soi-même, ce qui lui permet d’être ouvert à l’être dans son ensemble. Comme le disait Pascal, « Le moi est haïssable », et cela parce l’amour propre constitue un obstacle entre ma conscience et le Tout, le Cosmos pour les Grecs, Dieu pour Pascal. Les intérêts vitaux du Moi nous éloignent de la vérité.

Illustration : Vie et Pensée – étude complète de texte de Schopenhauer sur l’étonnement.
On trouve une idée similaire chez Schopenhauer, qui dans son livre Le monde comme Volonté et comme Représentation, exprime cette idée que nous avons un double rapport au monde, d’abord nous participons à ce monde en tant que nous sommes un être vivant, avec ses intérêts propres, ses intérêts vitaux (et ce qu’il appelle Volonté, c’est notre Volonté-de-vivre, qu’on appellerait plutôt instinct ou désir de vivre). Par ce côté-là, nous vivons, nous éprouvons, connaissons plaisir et peine, et tout ceci fait notre vie particulière. Mais d’un autre côté, nous sommes capables de nous représenter le monde, c’est-à-dire de le connaître purement intellectuellement. Par ce côté-là, nous sommes impersonnels, nous accédons à l’objectivité. On peut dire à partir de là que la philosophie, au moins celle qu’on dit classique, rationaliste, consiste à éteindre en soi la Volonté de Vivre pour accéder à la connaissance pure. Comme le dit Platon : « Philosopher, c’est apprendre à mourir », ou Spinoza : « Ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre ».

TEXTE D’ILLUSTRATION : SCHOPENHAUER

Avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire ; tandis que l’étonnement du savant ne se produit qu’à propos de phéno¬mènes rares et choisis, et que tout son problème se réduit à ramener ce phénomène à un autre plus connu.
Plus un homme est inférieur par l’intelligence, moins l’existence a pour lui de mystère. Toute chose lui paraît porter en elle-même l’explication de son comment et de son pourquoi. Cela vient de ce que son intellect est encore resté fidèle à sa destination originelle, et qu’il est simplement le réservoir des motifs à la disposition de la volonté ; aussi, étroitement uni au monde et à la nature, comme partie intégrante d’eux-mêmes, est-il loin de s’abstraire pour ainsi dire de l’ensemble des choses, pour se poser ensuite en face du monde et l’envisager objectivement, comme si lui-même, pour un moment du moins, existait en soi et pour soi.
Au contraire, l’étonnement philosophique, qui résulte du sentiment de cette dualité, suppose dans l’indi¬vidu un degré supérieur d’intelligence, quoique pourtant ce n’en soit pas là l’unique condition : car, sans aucun doute, c’est la connaissance des choses de la mort et la considéra¬tion de la douleur et de la misère de la vie, qui donnent la plus forte impulsion à la pensée philosophique et à l’explication métaphysique du monde.

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation

3/ La pensée

a./ L’abstraction
La troisième idée à retenir de ce texte sur Thalès dans son trou, c’est à partir de ce passage du texte : « qu’est-ce que peut être l’homme et qu’est-ce qu’une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu’il cherche et prend peine à découvrir ». Là, on voit que le souci du philosophe, c’est l’essence, c’est-à-dire « ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est », on peut dire aussi : ce qui la définit.
Les premiers dialogues de Platon montrent Socrate toujours soucieux de ces définitions : Qu’est-ce que la Beauté, qu’est-ce que la Justice, etc. et ses interlocuteurs, peu habitués aux spéculations philosophiques, répondent toujours par des cas particuliers, des exemples. La beauté, c’est par exemple une belle femme, ou bien de l’or, etc. alors que Socrate se situe toujours à un niveau plus abstrait, plus général (ce qu’il demande, c’est ce qui fait qu’en général¸ une chose est belle ou non, une action juste ou non) – ce qu’on appelle l’intellectualisme socratique
Par la suite, Platon théorisera sa conception des essences, de l’idée générale des êtres avec sa distinction entre le Monde des Idées et le Monde sensible. Il part du constat que les êtres qui constituent notre monde concret (= sensible, qu’on peut percevoir avec nos sens) sont changeants, périssables. Tel arbre, telle maison, tel homme changent et disparaissent. Mais d’autres apparaissent… comme si l’Arbre, la Maison, l’Homme en général perduraient sous leurs incarnations sensibles. Comme si les êtres sensibles que nous voyons étaient des sortes de copies de l’Idée dont elles participent.
Prenons le cercle par exemple. Dans le monde, il y a des cercles de toutes sortes, des grands, des petits, des cercles au marqueur sur le tableau, des ronds à la surface de l’eau. Mais ce qui fait que ces être si différents, imparfaits souvent, périssables toujours, sont bien des cercles, c’est l’Idée du cercle. Et remarquez que cette Idée du cercle n’a pas de taille particulière, pas de matière, de couleur (« l’ensemble des points équidistants à un point »). Remarquez que le point lui-même n’a pas de taille particulière, qu’il n’occupe pas d’espace…
C’est sur ce modèle mathématique (Platon écrit sur le frontispice de son académie : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre ») que Platon exprime en quoi consiste le travail philosophique : se détourner des êtres sensibles particuliers (le cas par cas, les anecdotes, les exemples) et tourner son esprit vers les idées générales. Ne pas considérer tel cas particulier d’injustice, mais rechercher ce qu’est l’injustice en général, et de même pour la beauté, les vertus, etc.

b./ La raison
Les questions concernant les fins (le but de la vie humaine, la raison d’être de toute chose) ont historiquement été garanties par les religions et les idéologies. Qui donnent des réponses à ces questions sous forme de récits (mythes de créations par des divinités) et de dogmes (impératifs auxquels nous devons croire).
Face au non-sens (ephémérité, ignorance…) dont nous avons parlé plus haut et qui suscitaient, au moment du « réveil » l’étonnement, les traditions ont toujours fourni des réponses conservatrices (perpétuer la tradition) qui assuraient une stabilité des sociétés.
Mais si la tradition assure cette stabilité et fournit des réponses, elle a pour effet d’asservir l’individu. Un tribut très lourd versé à la stabilité. Et l’invention de la philosophie, c’est celle de la recherche d’une sagesse acquise par la raison, la réflexion, la pensée individuelles – qui permette de s’émanciper de la pesanteur des traditions sans sombrer dans le non-sens et la démesure qui menacent toujours.
C’est ainsi que la raison est la valeur cardinale en philosophie. Au sens moral, la raison qui rend raisonnable, c’est-à-dire modéré, fuyant les excès et la démesure. Mais aussi la raison qui rend rationnelle, c’est-à-dire celle qui s’efforce de s’exprimer dans les catégories du langage verbal, du logos.

B/ La démarche philosophique

1/ De l’opinion vers le savoir

Une opinion, c’est un avis, c’est ce qu’on croit. Or, quand on croit quelque chose, c’est qu’on n’en a pas un savoir qui serait certain. Il peut s’avérer que notre opinion soit vraie, et auquel cas, on parlera d’une « opinion droite ». Mais penser quelque chose de vrai sans savoir en quoi c’est vrai n’a pas la même valeur que le penser en sachant en quoi c’est vrai.

2/ La culture philosophique

Il serait présomptueux de croire qu’on peut tout penser par soi-même à partir de rien. Quand on arrive dans une époque, on y trouve des problèmes théoriques qui la travaillent. Aujourd’hui, quiconque entre en philosophie rencontre par exemple les problèmes suivants :
Ecologie : rapport à la nature et au temps (la valeur du progrès)
La valeur du travail en contradiction avec l’offre de travail
L’aliénation technicienne
L’addiction consumériste
Le désintérêt pour la politique

Et il trouve aussi des réponses, des théories sur ces problèmes. Il y a des écologistes technophiles (qui pensent qu’on résoudra les questions écologiques par le progrès technique), des technophobes (qui pensent que c’est la technique en général qui est responsable de la dégradation de la nature, et donc qu’il faut réapprendre des mode de vie plus naturels)
Il y a des théories qui considèrent que le travail est constitutif de la nature humaine, et donc que ne pas travailler est une déchéance. D’autres qui pensent que le travail n’est qu’un mode d’existence particulier, et qu’on peut s’accomplir humainement en dehors de cette valeur.
Etc.

Il importe donc ici de connaître ces champs de débats philosophiques tels qu’ils existent.

3/ La problématisation

Terme assez technique et rebutant, mais fondamental pour caractériser le discours philosophique, car le propre du philosophe, c’est de se demander, devant toute situation où il y a désaccord, opposition entre des parties : « Bien, où est le problème ? »

Exemple : Lachès (dialogue de Platon)
Résumé du Lachès : Lysimaque et Mélésias ont assisté à une démonstration d’exercices de « combats en armes » et se demandent s’il est bon pour l’éducation de leurs enfants de les y inscrire. Ils demandent leur avis à Nicias et à Lachès, pères de famille comme eux. Nicias pense que toute science est bonne, ici celle du maniement des armes en cas de conflit, que cela donne du courage car confiance en soi, etc. Lachès pense que ce genre d’exercice est inutile, artificiel, qu’il fait préjuger de ses forces réelles en situation, et que l’essentiel est dans les qualités morales. Donc il y a débat. Socrate est là, et va reprendre la discussion.
Du point de vue de la méthode, il estime qu’il faut d’abord situer « où est le problème », c’est-à-dire ce qu’on cherche à la base. Donc le but (comme quand on voudrait savoir si un œil est bon ou pas, il faut se tourner vers son but, son usage, la vue). Ici, ce qui est recherché, c’est de savoir si cet exercice du maniement des armes est bon… pour quoi ? Pour l’éducation de la jeunesse, et qu’est-ce que l’éducation ? Il est convenu qu’il s’agit du développement de la vertu de l’âme (ce qui n’est pas une formulation très moderne des buts de l’éducation, sur lesquels il faudra évidemment à notre tour nous interroger…). Et donc pour Socrate, il faudrait savoir ce que c’est que cette « vertu de l’âme » afin de savoir ensuite si l’exercice des armes y contribue. Le sujet est vaste, Socrate propose de n’envisager que la « partie de la vertu » qui nous intéresse ici, en rapport avec ces exercices : le courage (il y a d’autres vertus, la justice, la tempérance, dit-il ailleurs).
Il interroge donc Lachès.
– qui commence par mal répondre à la question « qu’est-ce que le courage ? » en ne donnant qu’un exemple
– qui ensuite propose une définition : « la fermeté d’âme ».
Socrate lui montre alors que sa définition est insuffisante, car il y a des fermeté d’âme qui sont des obstinations. Donc il faut ajouter « fermeté d’âme intelligente »
– Mais ensuite, il montre à Lachès que quand il y a « intelligence » (=intelligence de, connaissance, maitrise), alors il y a moins de courage que quand il n’y en a pas
Et donc Lachès est entièrement désemparé
Le dialogue se termine sur l’idée que nul n’est donc particulièrement bien placé pour donner des conseils aux autres, ne sachant pas lui-même. Et en particulièrement en ce qui concerne la chose la plus importante, comme il est souvent répété dans le texte : l’éducation des jeunes gens. Et donc que tout le monde doit « continuer de se former ».

4/ Argumentation

Si ça n’est pas l’opinion qui compte en philosophie, mais sa justification, cela veut dire que l’effort se porte essentiellement sur l’argumentation. Et de fait, l’activité essentielle de Socrate dans ses dialogues consiste à mettre à l’épreuve les affirmations de ses interlocuteurs, de voir en quoi elles peuvent mener à des contradictions.
Il l’exprime dans le texte suivant :

SOCRATE. – Je pense, Gorgias, que tu as l’expérience de nombreuses discussions et que tu as remarqué ceci : ce n’est pas sans mal que les interlocuteurs définissent les uns les autres les sujets sur lesquels ils engagent une discussion, et parviennent à quitter un entretien en ayant appris quelque chose et en s’étant instruits eux-mêmes; si, au contraire, ils sont en désaccord sur une chose et que l’un refuse d’admettre que l’autre ait raison ou se soit exprimé clairement, alors ils se fâchent et soupçonnent l’autre de malveillance, plus enclins qu’ils sont à avoir le dessus qu’à examiner ce qui fait l’objet de la discussion. Il y en a même qui finissent par se séparer de la façon la pus moche, en se faisant insulter, après y avoir dit et entendu sur leur propre compte de telles horreurs que même les gens présents à la discussion s’en veulent d’avoir jugé bon d’être les auditeurs de tels individus. Pourquoi je te dis cela ? Parce que tu me parais dire à présent des choses qui ne sont plus en accord et en harmonie avec de que tu disais sur la rhétorique en commençant. J’hésite dans ces conditions à te réfuter, de peur que tu aies dans l’idée que je cherche à avoir le dessus dans la discussion, sans viser la question pour la rendre plus claire, mais en te visant toi. Moi, en tout cas, si tu es de ces gens qui sont comme moi, c’est avec plaisir que je t’interrogerai; sinon, je devrais renoncer. Quelle sorte d’homme suis-je ? De ceux qui ont plaisir à être réfutés, si je dis quelque chose qui n’est pas vrai, mais qui ont plaisir à réfuter si un autre dit une chose qui n’est pas vraie, et qui n’ont pas moins de plaisir à être réfutés qu’à réfuter. (…) Si tu prétends toi aussi avoir cette tournure d’esprit, poursuivons la discussion; mais si tu crois qu’il faut l’abandonner, tenons-nous-en là et mettons fin à la discussion.

Platon, Gorgias

On voit dans ce texte que Socrate dit « avoir plaisir à être réfuté et à réfuter ». Ce qui veut dire que son but dans une discussion n’est pas tellement d’imposer son point de vue, « d’avoir raison » au sens où on terrasse son adversaire dans une joute verbale – mais de chercher la vérité. Il va presque jusqu’à dire que dans une discussion, il vaut mieux pour soi être réfuté, car ceci signifie qu’on a donc appris quelque chose, que de réfuter son interlocuteur.

5/ Démonstration

L’argumentation parfaite est une argumentation démonstrative. On démontrer sa thèse. Comment cela s’opère-t-il ? Le schéma consiste à poser la thèse initiale, celle qu’il faut démontrer – puis à intégrer cette thèse initiale dans quelque chose de plus général, lequel est reconnu comme étant vrai.
Soit l’exemple typique du syllogisme.
Démontrez que Socrate est mortel
On va inscrire Socrate dans un ensemble plus vaste : les hommes. (« Socrate est un homme »).
Puis, on va établir la loi générale reconnue par tous : « Les hommes sont mortels ».
On pourra alors en déduire la vérité de l’hypothèse : « Donc Socrate est mortel »

Ce qui revient à une inscription d’ensembles.
Socrate=S, Mortel=M, Hommes=H
Démontrez que S est M
Par transitivité : S est H, et H est M, donc S est M

Mais pourquoi faire cet effort de démonstration ? Pourquoi justifier ?
Ce peut-être pour s’assurer de la vérité de ce qu’on affirme, mais c’est aussi parce que l’argumentation par démonstration évite d’imposer sa thèse par des moyens plus violents, par la force (menace, manipulation, séduction).
Il y a ainsi une certaine éthique de la démonstration, que le philosophe Alain exprime dans le texte suivant :

Par la géométrie je reconnais mon semblable , et Socrate fit une grande chose le jour où il proposa le carré et la diagonale, tracés sur le sable, non point à Alcibiade ni à Ménon ni à quelqu’un de ces brillants messieurs, mais à un petit esclave qui portait les manteaux. Ainsi Socrate cherchait son semblable, et l’appelait dans cette solitude des êtres, que la société accomplit. Il formait donc cette autre société, de ses semblables ; il les invitait, il les poursuivait, mais il ne pouvait les forcer ; il ne pouvait ni ne voulait. Celui qui imite par force m’est aussi étranger qu’un singe. Celui qui imite pour plaire ne vaut pas mieux. Ce qu’attend Socrate, c’est que l’autre soit enfin lui-même, par intérieur gouvernement, et ne croie personne, et ne flatte personne, attentif seulement à l’idée universelle. À ce point, ils se reconnaissent, et se décrètent égaux. Une autre société se montre
Alain.

1/ Expliquer le passage : « Ainsi Socrate cherchait son semblable, et l’appelait dans cette solitude des êtres, que la société accomplit ».
La société humaine est une juxtaposition de solitudes. Chacun y est soi, à sa place, et différent des autres. Différent à cause de sa place sociale, ceci étant peut-être inévitable pour asseoir les lieux du pouvoir et permettre l’ordre par le commandement. Mais aussi différent à cause des différences apparentes, les affections et passions diverses, les humeurs qui ne sont pas concomitantes, les soucis qui ne sont pas les mêmes, etc. Alors, comment, et où, rencontrer son semblable ?

2/ En quoi la géométrie permet-elle de reconnaître son semblable ?
– Réponse la plus évidente : les lois de la raison sont les mêmes pour tout le monde, elles sont universelles. Il n’y a donc sur ce point pas de différence entre nous.
– L’effort de concentration sur un problème de géométrie oblige à se détacher de ce qui fait nos différences (vues plus haut : humeurs, soucis quotidiens particuliers)
– Parce qu’elle exige un acte d’intelligence, de pensée, et c’est cet acte qui nous fait hommes semblables.

3/ A l’aide de ce texte, expliquez en quoi les opinions nous empêchent d’être nous-même ?
Parce qu’une opinion relève du régime de la croyance et de la flatterie. C’est-à-dire de l’aliénation aux autres comme puissances (influences, pressions, etc.)
On adhère à une opinion par séduction, par désir, par recherche d’intégration à un groupe, et non pas par réflexion. Ce n’est donc pas une société d’égaux, mais des rapports de puissance.
La flatterie (plaire pour avoir une faveur, dépendre donc du caprice du plus puissant) en est une modalité.

4/ Comment l’exercice de la géométrie peut-il permettre qu’on soit « enfin soi-même » ?
Car la géométrie (ce n’est pas le seul domaine où cela est possible) est un lieu où on ne peut pas tricher, pas jouer des apparences. Il faut comprendre soi-même, on n’est plus face à un regard, mais face à une chose, qui résiste, qui a son ordre, et se moque de nos prières. Elle a force de loi.
Et comme on sait, c’est la loi qui nous libère des puissances des uns et des autres… et donc qui nous permet d’être dans une société libre.

5/ Caractérisez les deux sociétés dont parle l’auteur.
Il y a les sociétés des puissances et les sociétés des lois.

 

Résumé général

La philosophie naît de l’étonnement simple de se voir jeté au milieu du flux des choses matérielles (tous voués au devenir et à la disparition, dont mon propre corps).

Platon illustre ce sentiment de perdition dans le monde sensible avec l’Allégorie de la Caverne. Le philosophe invite alors à se tourner vers le Monde des Idées, qui semble plus stable, et paradoxalement plus réel.

Thalès regardant les astres est une métaphore de cette conversion du regard vers les idées.

Concrètement, les idées ont leur réalité non pas dans « un ciel » mais dans le langage.

Le philosophe est donc celui qui se tourne vers le langage et l’examine.

Le langage est en effet essentiel à notre condition humaine parce que :

– Le monde des phénomènes au milieu duquel nous vivons est en effet structuré par lui

– Le langage est le milieu humain par lequel s’effectue la transmission de la culture.

– Il est ce qui permet l’accord non violent entre les hommes.

La définition claire des mots les plus généraux du langage, le souci de la rigueur dans l’argumentation et la démonstration sont donc l’objet du philosophe, car ceci permet d’ordonner nos pensées, de trouver la source du désaccord entre nos opinions et d’établir les conditions d’un dialogue pacifique.

 

QUESTIONS RECAPITULATIVES

1 En quoi consiste la disposition philosophique ?

2 Qu’est-ce qui caractérise l’étonnement philosophique ?

3 De quoi les astres que regarde Thalès peuvent-ils être la métaphore ?

4 Qu’est-ce que l’essence d’une chose ?

5 Qu’est-ce qu’une idée ?^

6 Qu’est-ce qu’un sophiste ?

7 Qu’est-ce que la maïeutique ?

8 Qu’est-ce qui caractérise le langage humain ?

9 En quoi le langage donne-t-il un avantage crucial aux hommes ?

10 Que nous apprend l’histoire de l’esclave de Ménon ?

11 Pourquoi Platon a-t-il écrit sur le frontispice de son école : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre » ?

12 Qu’est-ce qu’une opinion ?

13 En quoi consiste l’abstraction philosophique ?

14 A quelle condition, d’après Socrate, une discussion féconde est-elle possible ?

15 Que désigne Alain par la « société des semblables » ?

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