Textes sur l’histoire

Problème 1 : L’histoire a-t-elle un sens?

« Les personnages appelés à figurer sur la scène de l’histoire (l’histoire comme on l’entend d’ordinaire et comme on doit le plus souvent l’entendre), monarques, tribuns, législateurs, guerriers, diplomates, ont bien le rôle actif, interviennent bien à titre de causes efficientes dans la détermination de chaque événement pris à part. Ils gagnent ou perdent les batailles, ils fomentent ou répriment les révoltes, ils rédigent les lois et les traités, ils fabriquent et votent les constitutions. Et comme ils arrivent eux-mêmes sur la scène à la suite des combinaisons de la politique, il semble d’abord que la politique engendre et mène tout le reste. Cependant, l’histoire politique est de toutes les parties de l’histoire celle où il entre visiblement le plus de fortuit, d’accidentel, et d’imprévu : de sorte que pour le philosophe « qui méprise le fait », qui ne se soucie guère de l’accidentel et du fortuit, si brillant que soit le météore, si retentissante que soit l’explosion, l’histoire tout entière courrait risque d’être frappée du même dédain que les caprices de la politique, s’il n’y avait plus d’apparence que de réalité dans cette conduite de l’histoire par la politique, comme par une roue maîtresse, et s’il ne fallait distinguer entre le caprice humain, cause des événements, et la raison des événements qui finit par prévaloir sur les caprices de la fortune et des hommes. « 

COURNOT

Attachons nous pour ce texte à l’analyse de sa structure logique.

Il comporte quatre phrases, la dernière étant très longue.

Suivons les connecteurs logiques.

Pas de connecteur entre les deux premières phrases, ni à l’intérieur de chacune d’elle, c’est donc une seule idée qui y est développée, et qui consiste à dire que les personnages historiques sont bien les acteurs de l’histoire, c’est-à-dire que leurs actions ont des conséquences réelles sur le cours de l’histoire. Mais l’auteur dit que c’est « à titre de causes efficientes », c’est-à-dire qu’ils sont les agents exécutants – mais cela annonce qu’ils ne sont peut-être que cela.

(remarque : la notion de cause efficiente remonte à Aristote, qui distinguait quatre causes nécessaires à la production d’un objet fabriqué : une cause matérielle, une cause formelle (l’idée de sa forme), une cause efficiente (le travail de l’artisan) et une cause finale (la motivation initiale pour faire cet objet, son utilité, le but de cet objet)).

Nous avons donc pour la construction du raisonnement :

1/ LES PERSONNAGES HISTORIQUES SONT BIEN LES AGENTS DE L HISTOIRE

Ensuite, premier connecteur logique, début de troisième phrase : « ET COMME », qui signifie donc et puisque. Dans un raisonnement, cela s’apparente à une proposition mineure.

Remarques sur le syllogisme (forme canonique du raisonnement) :

Un syllogisme dans sa forme générale est composé de trois propositions, la majeure, la mineure et la conclusion.

Exemple :

Majeure : Tous les hommes sont mortels

Mineure : Socrate est un homme

Conclusion : Donc Socrate est mortel.

Ici, notre idée 1/ est la majeure, et la phrase 3 contient la mineure qu’on lui adjoint et la conclusion qu’on en tire : Cela donne donc, pour le raisonnement du texte :

1/ LES PERSONNAGES HISTORIQUES SONT BIEN LES AGENTS DE L HISTOIRE

2/ OR CES PERSONNAGES PROVIENNENT DE LA POLITIQUE

3/ DONC C EST LA POLITIQUE QUI DETERMINE LE COURS DE L HISTOIRE

Sauf que cette première conclusion est annoncée par un « il semble que », ce qui signifie que c’est précisément cette thèse qui sera combattue dans le texte, ce qui est annoncé par le CEPENDANT qui inaugure la quatrième et dernière phrase.

L’argumentation de cette dernière phrase est un peu tortueuse, car Cournot semble faire une sorte de raisonnement par l’absurde, qui n’en est pas un non plus.

Il commence par une nouvelle idée, qui s’ajoute au raisonnement, et que nous pouvons donc considérer comme étant une mineure, un OR.

Donc :

4/ OR LA POLITIQUE EST LE DOMAINE OU IL RENTRE LE PLUS DE FORTUIT

C’est-à-dire que le domaine de la politique, celui des prises et pertes de pouvoir est un domaine où les circonstances particulières tenant du hasard jouent un grand rôle (un homme tombe malade, un autre a un coup de chance, une majorité se trouve pour des raisons diverses, etc.).

La conclusion qu’on en tirerait serait alors inéluctablement

5/ DONC LE COURS DE L HISTOIRE EST LIVRE AU HASARD DES CIRCONSTANCES

C’est là que Cournot place sa considération qui brouille un peu la clarté logique de son raisonnement. Puisqu’il introduit le « philosophe », et il dit que le philosophe « méprise le fait », c’est-à-dire que le philosophe cherche toujours la logique qui préside aux événements, des lois les plus générales possibles, et ne s’intéresse pas aux cas particuliers (comme on pourrait dire qu’on n’apprend rien quand on nous fait part d’un fait divers, et que ce qui peut intéresser un savant, c’est de connaître des statistiques sur les fréquences des différents types de faits divers).

Là où il y a « faux raisonnement par l’absurde », ce serait qu’on aurait presque envie de lire :

6/ OR LE PHILOSOPHE MEPRISE LE HASARD LES CIRCONSTANCES

7/ DONC IL DOIT MEPRISER L HISTOIRE

Et en tout cas, c’est bien une sorte de thèse à laquelle Cournot veut amener son lecteur : si telle est l’histoire, alors elle ne mérite aucune considération sérieuse, et un penseur digne de ce nom doit se détourner de tout ce fatras de faits se succédant au gré du hasard.

Mais retournement in extremis de la situation : non, il n’en n’est pas ainsi, parce que si tout le raisonnement précéDent qui mène jusqu’à la conclusion 7 est formellement valide, il est faux parce que les prémisses, le point de départ, la première proposition est sujette à critique. Tout se joue donc dans la dernière affirmation qui retourne le début du raisonnement, et donc le raisonnement tout entier : Oui, les personnages historiques sont les agents de l’histoire, les « causes efficientes », mais ils ne sont que cela, et non pas les raisons qui président au cours de l’histoire. De même qu’un acteur est bien celui qui fait se dérouler la pièce sous nos yeux, ce n’est pourtant pas lui qui a écrit le scénario, il ne fait que l’exécuter.

Ainsi, Cournot affirme qu’on a raison de se détourner des détails concernant la manière avec laquelle l’histoire se déroule (ses agents, les personnages, et les moyens dont ils usent pour faire ce qu’ils font), mais que par contre, l’histoire est un objet d’ême qu’un acteur est bien celui qui fait se dérouler la pièce sous nos yeux, ce n’est pourtant pas lui qui a écrit le scénario, il ne fait que l’exécuter.

Ainsi, Cournot affirme qu’on a raison de se détourner des détails concernant la manière avec laquelle l’histoire se déroule (ses agents, les personnages, et les moyens dont ils usent pour faire ce qu’ils font), mais que par contre, l’histoire est un objet d’étude valable pour un philosophe, puisque son véritable moteur, ce sont des raisons.

Autrement dit, l’histoire humaine a un sens, et le travail du philosophe est d’interpréter les événements pour saisir leur signification. On trouve là la thèse très largement développée par Hegel dans son livre La raison dans l’histoire

Et bien-sûr, c’est sur ce point, qui est la thèse centrale du texte, quoique peu argumentée, que peut s’exercer une lecture critique.

———————————-

Problème 2 : La scientificité du travail de l’historien

Or chacun le disait : l’histoire, c’était établir les faits, puis les mettre en oeuvre. Et c’était vrai, et c’était clair, mais en gros, et surtout si l ‘histoire était tissée, uniquement ou presque, d’événements. Tel roi était-il né en tel lieu, telle année? Avait-il, en tel endroit, remporté sur ses voisins une victoire décisive? Rechercher tous les textes qui de cette naissance ou de cette bataille font mention ; tirer parmi eux les seuls dignes de créance; avec les meilleurs, composer un récit exact et précis: tout cela ne va-t-il pas sans difficulté? Certes, mais qu’à travers telle suite d’années les salaires aient baissé ou le prix de la vie augmenté, ne sont-ce pas là aussi des faits historiques, et plus importants à nos yeux que la mort d’un souverain ou la conclusion d’un éphémère traité? Et ces faits, les appréhende-t-on par une prise directe? Mais non : des travailleurs patients, se relayant, se succédant, les fabriquent lentement, péniblement, à l’aide de milliers d’observations judicieusement interrogées et de données numériques extraites, laborieusement, de documents multiples. Fournies telles quelles par eux, jamais, en vérité.

Et voilà de quoi ébranler sans doute une autre doctrine, si souvent enseignée naguère : « L’historien ne choisit pas les faits… « , mais toute histoire est choix. Elle l’est du fait même du hasard qui a détruit ici et là sauvegardé les vestiges du passé. Elle l’est du fait de l’homme : dès que les documents abondent, il abrège, simplifie, met l’accent sur ceci, passe l’éponge sur cela. Elle l’est du fait, surtout, que l’historien crée ses matériaux ou, si l’ on veut, les recrée : l’historien, qui ne va pas rôdant au hasard à travers le passé, comme un chiffonnier en quête de trouvailles, mais part avec, en tête, un dessein précis, un problème à résoudre, une hypothèse de travail à vérifier. Dire:  » ce n’est point une méthode scientifique », n’est-ce pas montrer, simplement, que de la science, de ses conditions et de ses méthodes, on ne sait pas grand chose? L ‘histologiste, mettant l’oeil à l’oculaire de son microscope, saisirait-il donc d’une prise immédiate des faits bruts? L’essentiel de son travail consiste à créer, pour ainsi dire, les objets de son observation, à l’aide de techniques souvent fort compliquées.

N’encouragez pas ceux qui, modestes et défiants en apparence, passifs et moutonniers en réalité, amassent des faits pour rien et puis, bras croisés, attendent éternellement que vienne l’homme capable de les assembler… L’invention doit être partout pour que rien ne soit perdu du labeur humain. Elaborer un fait, c’est construire. Si l’on veut, c’est à une question fournir une réponse. Et s’il n’y a pas de question, il n’y a que du néant.

Lucien Fèbvre, Combats pour l’histoire

Ce texte expose clairement à chaque fois la thèse à laquelle il s’oppose.

La première, c’est que le travail de l’historien consisterait simplement à « établir les faits et les mettre en œuvre », c’est-à-dire aller chercher dans les documents, dans les archives ce qu’il s’est réellement passé – en en vérifiant la véracité par des méthodes (recouper ses sources, utiliser des sciences particulières, pour la datation des documents, la philologie, la scriptologie, la linguistique…), et puis les mettre en œuvre, c’est-à-dire composer ces documents en un récit qui les expose avec une certain logique. Mais dit l’auteur, ça n’est pas si simple, et le principal problème qu’il évoque en ce premier paragraphe, c’est de savoir ce qui constitue vraiment un fait historique. On dit que c’est un fait important, qui détermine la suite des événements. Et là, l’auteur distingue le plus apparent, le plus facile à établir, c’est-à-dire les événements ponctuels et officiels (sacres, batailles, traités, etc.) et les faits plus souterrains, qui se passent sur un plus long terme et qui concernent plutôt les conditions matérielles d’existence des populations. Ce sont ces derniers qui sont les plus importants.

On voit ici l’influence de la doctrine marxiste de l’histoire : rappelons que pour Marx, l’infrastructure (les moyens de production et les rapports de production, c’est-à-dire l’état des techniques et les rapports hiérarchiques et économiques des agents au travail) conditionne la superstructure (les événements politiques, le système juridique, et la culture). Lucien Febvre, membre de l’école des annales (école française d’histoire du début du Xxème siècle) s’inscrit dans cette optique, et considère donc qu’il faut effectuer ce travail patient de l’histoire économique, puisque c’est elle qui est déterminante. Il en donne quelques exemples.

La conséquence de cela, c’est que l’établissement des faits (qui ne sont donc pas des « évenements ») n’est pas du tout si claire que le disaient les adeptes de l’histoire événementielle, puisque ces faits économiques de long terme ne sont nulle part inscrits dans les archives tels quels, il faut les supposer d’abord, et les vérifier par toutes sortes d’indices indirects. C’est cette question de la « supposition des faits » qui fera l’objet du second paragraphe.

Dans le second paragraphe, Febvre insiste pour dire que « l’historien choisit » les faits. Ce qui semble s’opposer à la démarche scientifique, qui se veut objective, c’est-à-dire selon laquelle la subjectivité du chercheur ne doit pas intervenir, celui-ci devant se contenter à constater les faits. Or dit Febvre, l’historien effectue toujours des choix. D’abord pour des raisons contingentes (il ne peut pas tout lire, ou bien la documentation est lacunaire sur certains points alors il doit bien supposer…), mais surtout pour des raisons essentielles qui tiennent à l’épistémologie des sciences.

En effet, toute activité scientifique consiste toujours d’abord en l’élaboration d’une hypothèse. Ne vouloir que constater, c’est se vouer à accumuler des observations dans tous les sens et dont on ne sait plus que faire. L’auteur prend l’exemple de l’histologiste (spécialiste des tissus organiques), pour dire que ses observations au microscope sont toujours dirigées par une idée qu’il cherche à valider ou à invalider, bref qu’il a d’abord une hypothèse, une théorie.

On a ainsi communément l’idée trop répandue que les faits scientifiques sont simplement constatés, sans se rendre compte qu’ils ont d’abord dus être imaginés, et ensuite vérifiés, mais indirectement. Comme la rotondité de la Terre, dont on a été tout à fait certain sans avoir eu besoin d’être Gagarine, qui le premier a vu de ses propres yeux la planète sphérique. Des calculs, l’usage de la géométrie avaient permis de valider cette hypothèse.

L Febvre en appelle donc à une attitude active, constructiviste de la part des historiens, qui doivent ne pas se satisfaire d’être des enregistreurs d’archives, mais de véritables théoriciens, établissant les lois les plus générales possibles, les vérités les plus larges possibles, bref en scientifiques, c’est-à-dire en n’oubliant jamais que la théorie doit précéder l’observation pour la guider.

L’histoire est-elle une science, second texte d’étude :

« Seule l’histoire ne peut vraiment pas prendre rang au milieu des autres sciences, car elle ne peut pas se prévaloir du même avantage que les autres : ce qui lui manque en effet, c’est le caractère fondamental de la science, la subordination des faits connus dont elle ne peut nous offrir que la simple coordination. Il n’y a donc pas de système en histoire, comme dans toute autre science. L’histoire est une connaissance, sans être une science, car nulle part elle ne connaît le particulier par le moyen de l’universel, mais elle doit saisir immédiatement le fait individuel, et, pour ainsi dire, elle est condamnée à ramper sur le terrain de l’expérience. Les sciences réelles au contraire planent plus haut, grâce aux vastes notions qu’elles ont acquises, et qui leur permettent de dominer le particulier, d’apercevoir, du moins dans de certaines limites, la possibilité des choses comprises dans leur domaine, de se rassurer enfin aussi contre les surprises de l’avenir. Les sciences, systèmes de concepts, ne parlent jamais que des genres : l’histoire ne traite que des individus. Elle serait donc une science des individus, ce qui implique contradiction. Il s’ensuit encore que les sciences parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que l’histoire rapporte ce qui a été une seule fois et n’existe plus jamais ensuite. De plus, si l’histoire s’occupe exclusivement du particulier et de l’individuel, qui, de sa nature, est inépuisable, elle ne parviendra qu’à une demi-connaissance toujours imparfaite. Elle doit encore se résigner à ce que chaque jour nouveau, dans sa vulgaire monotonie, lui apprenne ce qu’elle ignorait entièrement. ».

Schopenhauer Le Monde comme volonté et comme représentation

On s’attachera ici à expliquer les passages difficiles qui sont les passages clé pour la compréhension de la thèse

« La subordination des faits connus dont elle ne peut nous offrir que la simple coordination »

Subordonner, c’est instaurer une hiérarchie entre dominants et dominés, ces derniers étant sous les ordres des premiers, ou considérés comme secondaires, dépendants ou dérivants des premiers. Que peut vouloir dire que des « faits connus » puissent être subordonnés, et à quoi peuvent-ils l’être? On pourrait penser qu’un fait est subordonné à sa cause, mais le terme ne serait alors pas exact. La conséquence n’est pas réellement hiérarchiquement inférieure à sa cause, il n’y a là qu’une succession temporelle. Schopenhauer explique ce qu’il entend par cette subordination un peu plus loin :

« elle ne connaît le particulier par le moyen de l’universel »

Le fait particulier, c’est l’événement qui est situé à un endroit et à un moment déterminé dans l’espace et dans le temps. Hic et nunc, ici et maintenant. L’universel, c’est ce qui vaut n’importe où et n’importe quand. Le domaine où on est dans le particulier, c’est la narration des événements concrets (et donc l’histoire, le journalisme, mais aussi la littérature), celui de l’universel, c’est la science ou la philosophie où on cherche à établir des vérités valables en tout temps et en tout lieu. L’exemple qui vous est le plus familier est sans doute celui des sciences physiques. Quand on y pose une loi, par exemple : E=1/2mv², on dit que pour TOUT corps en mouvement, son énergie cinétique est proportionnelle à sa vitesse et à sa masse.

Ainsi, tel corps en mouvement particulier est subordonné à une loi générale de tout mouvement. Or, Schopenhauer affirme qu’en histoire, il n’y a pas de telles lois générales (même si on pourrait lui objecter qu’il y aurait peut-être pourtant certaines régularités, certains cycles observables, comme les cycles de croissance économique, ou la structure de développement, apogée et déclin des civilisations…).

« Les sciences, systèmes de concepts, ne parlent jamais que des genres »

Qu’est-ce qu’un système de concepts? Un système, c’est une organisation générale où tous les éléments sont en interdépendance (par opposition à la simple juxtaposition). Reprenons notre exemple de la loi : E=1/2mv².Si on demande ce qu’est sa vitesse v, on dit alors que v = d/t, la distance parcourue par le temps mis à la parcourir, et si on demande quelle est sa masse, on dit alors m = p/g, c’est-à-dire son poids divisé par le coefficient de la pesanteur terrestre. Ce dernier g est également fonction de la distance au centre d’inertie de la Terre et de la masse de celle-ci, etc. Ainsi, toutes ces variables, E, m, v, d, t, g etc. font système ensemble. Et le but de la science, c’est d’unifier la totalité des lois en un seul système, c’est-à-dire que toutes les variables soient en connexion les unes par rapport aux autres. Ambition particulièrement développée au XIXème siècle où on pensait pouvoir unifier toutes les lois régissant tous les phénomènes (caloriques, électriques, magnétiques, etc.) à partir de la simple loi de la gravitation énoncée par Newton, espérance finalement déçue…

Ainsi, la thèse de Schopenhauer, c’est que, contrairement à ce que disait Cournot qui pensait qu’il y avait des raisons à interpréter derrière la succession des événements historiques, et donc qu’on pouvait espérer trouver une certaine logique à leur apparition, et donc comme le voudra Hegel en faire le système, sa thèse donc, c’est que l’historien est condamnée à l’empirisme le plus prosaïque, à simplement dire : il s’est passé cela, et puis cela, et aussi cela… En ce sens, il dira même un peu plus loin dans son texte que de ce point de vue, l’histoire est encore inférieure à la littérature et à la poésie, car celles-ci, même si elles sont fictives, établissent au moins des archétypes (des personnages riches de sens, des situations tragiques nodales) qui ont plus de force descriptive de la réalité que l’écriture prosaïque de la succession des faits passés.

Problème 3 : Ecrire pour décrire le passé ou pour expliquer son propre présent?

C’est dire qu’il faut un hasard heureux, une chance exceptionnelle, pour que nous notions justement, dans la réalité présente, ce qui aura le plus d’intérêt pour l’historien à venir. Quand cet historien considérera notre présent à nous, il y cherchera surtout l’explication de son présent à lui, et plus particulièrement de ce que son présent contiendra de nouveauté. Cette nouveauté, nous ne pouvons en avoir aucune idée aujourd’hui, si ce doit être une création. Comment donc nous réglerions-nous aujourd’hui sur elle pour choisir, parmi les faits, ceux qu’il faut enregistrer, ou plutôt pour fabriquer des faits en découpant selon cette indication la réalité présente?

Le fait capital des temps modernes est l’avènement de la démocratie. Que dans le passé, tel qu’il fut décrit par les contemporains, nous en trouvions des signes avant-coureurs, c’est incontestable; mais les indications peut-être les plus intéressantes n’auraient été notées par eux que s’ils avaient su que l’humanité marchait dans cette direction; or cette direction de trajet n’était pas plus marquée alors qu’une autre, ou plutôt elle n’existait pas encore, ayant été créée par le trajet lui-même, je veux dire par le mouvement en avant des hommes qui ont progressivement conçu et réalisé la démocratie.

Les signes avant-coureurs ne sont donc à nos yeux des signes que parce que nous connaissons maintenant la course, parce que la course a été effectuée. Ni la course, ni sa direction, ni par conséquent son terme n’étaient donnés quand ces faits se produisaient : donc ces faits n’étaient pas encore des signes .

Bergson

Dans ce texte, Bergson soulève le problème de l’écriture de l’histoire par le contemporain de l’époque qu’il décrit. Ce contemporain, qu’on peut appeler le chroniqueur est voué à une certaine cécité vis à vis du sens que pourront prendre les faits qu’il relate pour les historiens à venir. Ou plus précisément, le problème se situe au niveau du choix des faits qu’il importe de noter, de relever. Nous verrons donc comment selon Bergson se pose le problème de la constitution des faits historiques, en distinguant avec l’auteur la réalité de l’histoire et les faits qui sont des produits de l’écriture de cette histoire, pour enfin dégager quelles sont les problématiques propres du chroniqueur et de l’historien, et la valeur de leurs pratiques telles que Bergson les laisse entendre.

– La notion de fait historique

A proprement parler, il ne s’agit pas véritablement de choisir des faits, mais bien de les fabriquer. Bergson semble présenter la réalité non comme une accumulation de faits entre lesquels il n’y aurait qu’à choisir celui qui est le plus important, mais comme un ensemble continu qu’il faut découper de telle ou telle manière : « ou plutôt pour fabriquer des faits en découpant selon cette indication la réalité présente? » (l.9-10). Il est vrai que la tendance commune consiste à croire que le fait est ce qui est donné, ce qui se présente de soi-même. Mais comme le dit le philosophe Alain : « il faut être bien savant pour saisir un fait ». Il veut dire par là qu’un fait ne se rencontre pas, mais qu’il se constitue et qu’il repose sur un vaste préacquis de savoir et d’idées. Dire par exemple que c’est un fait que la terre tourne présuppose pour saisir ce fait la connaissance de nombreux autres faits, que les étoiles tournent d’orient en occident comme autour d’un axe, qu’elles sont très éloignées, que les planètes ont un mouvement rétrograde, que la pesanteur augmente quand on va du pôle à l’équateur, d’où des connaissances en mécanique et en physique, la connaissance des lois du pendule, etc…Autrement dit qu’un fait n’est jamais vrai tout seul, mais qu’il ne s’inscrit que dans la cohérence avec tous les autres.

Ce modèle des sciences physiques est transposable dans le domaine des sciences historiques, mais on rencontre alors la difficulté soulevée par Bergson : si le physicien peut vérifier un fait (la terre tourne) par son adéquation avec tous les autres, la vérification de la pertinence du fait historique s’effectue par l’histoire elle-même. En sciences physiques, c’est à partir de tous les faits qu’on peut en trouver un seul : le monde forme un système et une totalité. Mais le chroniqueur ne dispose pas d’une telle totalité close. La pertinence d’un fait en physique est son insertion dans la totalité des faits (dire que le terre tourne est un fait pertinent parce qu’il rend compte de toutes les observations), mais la pertinence d’un fait historique est dans l’état du monde à l’époque e+1, qui n’est pas donnée au chroniqueur. « Cette nouveauté, nous ne pouvons en avoir aucune idée aujourd’hui si ce doit être une création. Commment donc nous réglerions-nous sur elle(…)? »(l.6-8). Tout le paradoxe de l’attitude du chroniqueur est donc qu’il ne sait pas ce qu’il faut expliquer, il ne sait pas de quoi il faut rendre compte. Ce n’est que rétrospectivement qu’on peut expliquer quelquechose en histoire, parce qu’on a alors sous les yeux un phénomène à expliquer, l’état du monde présent avec ses caractéristiques, (alors que le physicien a toujours dans son temps présent, sous les yeux, l’ordre du monde physique – et d’ailleurs, les progrès en science physique sont souvent dûs à un élargissement des observations qu’il s’agit alors d’expliquer, comme la lunette de Galilée qui récuse les explications cosmologiques aristotéliciennes ou l’étude du mouvement apparent de Mercure qui nécessite la théorie d’Einstein pour l’expliquer).

Cela signifie donc qu’il nous est impossible de savoir aujourd’hui lesquels des événements que nous vivons sont des événements historiques. L’avenir jugera. Et il semble qu’il soit impossible d’anticiper sur cet avenir puisque Bergson le présente comme « une création » (l.7). C’est le cas par exemple en histoire de la littérature, où un auteur peut être encensé de son vivant par les chroniqueurs littéraires, et finalement tomber dans les oubliettes de l’histoire, tandis qu’un auteur qu’on dira avoir été incompris resurgira de l’ombre. On peut dire aujourd’hui que tel écrivain était prophétique, comme on dit, pour reprendre l’exemple de Bergson que des chroniqueurs savaient noter des « signes avant-coureurs » de la démocratie (l.13), mais ces signes avant-coureurs ne l’étaient pas à l’époque, ils ne le sont devenus que quand la démocratie s’est réellement installée. La conception que se fait Bergson de l’histoire semble donc être celle d’une réalité qui se fait à chaque instant, qui se crée, et le terme de création indique bien l’idée d’une nouveauté radicale. Donc qu’on ne peut qu’avoir été prophétique, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de prophétie possible, qu’il ne s’agit là que d’un « hasard heureux, une chance exceptionnelle » (l.1), comme si le chroniqueur avait simplement gagné à la grande loterie de l’histoire en misant sur tel numéro, tel événement. L’histoire comme récit n’est qu’une pure spéculation hasardeuse tant que l’histoire comme ensemble des événements réels n’est pas achevé.

Histoire réelle et histoire récit

Bergson émet une idée sur la fonction et les buts que se propose l’historien qui peut paraître surprenante. En effet, selon lui, l’historien cherche surtout « l’explication de son présent à lui, et plus particulièrement de ce que son présent contien(…)t de nouveauté ». (l.5-6). Définition qui peut paraître paradoxale, puisque s’il s’agit d’une radicale nouveauté, d’une « création »  (l.7), alors elle ne peut pas s’expliquer à partir du passé. Une création dans sa définition est toujours ex nihilo, sans antécédents. Pour résoudre ce paradoxe selon lequel une création ne s’explique pas, et que pourtant l’historien veut expliquer son présent, il faut préciser ce qu’il faut entendre par cette « explication ». Le problème soulevé par Bergson est en fait celui du décalage entre la pratique humaine, et la connaissance du sens de cette pratique. Marx parle à propos de cette pratique de « praxis », qui est l’activité réelle, matérielle des hommes qui se donnent leurs propres conditions d’existence et de pensée. L’explication qui peut être donnée, qui est du domaine du théorique, est toujours redevable d’une certaine praxis, du mouvement réel de l’histoire qui la conditionne. L’homme vise donc à être l’auteur de son histoire en tant qu’il se l’explique, qu’il se raconte à lui-même ce qu’il est et par là en prend conscience, mais l’auteur est toujours d’abord acteur de cette histoire. L’histoire, ce sont d’abord des actes, et il est dans l’essence d’un acte de ne pas savoir ce qu’il signifie, en ce qu’un acte est toujours une ouverture libre, une création. Quand j’agis, je ne sais pas ce que je fais, et si je le sais, ce n’est plus un acte, mais une action, c’est-à-dire la simple réalisation de ce qui était anticipé dans la pensée. Une action n’est donc pas historique, l’historique est acte ou n’est pas, il est événement. On ne peut donc pas dire ce qui se fait, mais ce qui s’est fait. Et il faut bien noter que la pensée est elle-même une certaine praxis, un certain acte historique au même titre que tous les autres. C’est ce que veut dire Bergson quand il écrit :  « je veux dire par le mouvement en avant des hommes qui ont progressivement conçu et réalisé la démocratie ».

Ce que veut montrer le texte de Bergson, c’est donc une opposition de perspective temporelle entre les deux sens du mot « histoire ». L’histoire, c’est cette praxis humaine, l’ensemble des événements réels qui adviennent au fil du temps, et l’histoire, c’est aussi le récit de ces événements, leur inscription dans le discours qui donne un sens. La praxis avance donc avec le temps, elle est la marche du temps humain, et le récit fonctionne à l’envers, il part du présent pour replonger dans le passé et se donner une explication de sa propre origine. La praxis historique est une création continuelle de réalité nouvelle, et l’activité de l’historien est également une création, puiqu’il doit réinventer à chaque fois l’écriture de l’histoire. (Il ne peut pas « recopier » les écrits des historiens antérieurs, puisque la réalité dont il rend compte est radicalement nouvelle. Le monde renaît perpétuellement dans le temps, et l’histoire de chacune des époques se transforme également : le présent change continuellement le sens du passé. Ce passé ne reste pas immobile à sa place, tel que les historiens précédents l’ont décrit, il n’y a pas de faits dorénavants éternels, puisque comme nous l’avons vu, un fait ne devient tel que s’il est un moment explicatif d’un sens, qui lui change continuellement.

Bergson répond donc à la question de savoir si on peut être l’historien de son temps. Nous avons montré l’impossibilité de principe d’être en même temps auteur et acteur. L’historien a l’avantage sur le chroniqueur d’avoir la distance par rapport aux faits décrits, et de connaître leur aboutissement (« parce que la course a été effectuée » (l.21)). La praxis humaine engendre une perpétuelle nouveauté inanticipable.

Rôles respectifs du chroniqueur et de l’historien et valeur de l’histoire

On peut donc tirer de ce texte des définitions des rôles respectifs de l’historien et du chroniqueur. On peut prendre une image pour se représenter leur situation mutuelle : l’historien est vis à vis du chroniqueur dans la même position qu’un homme qui irait en voir un autre pour chercher des renseignements, mais qui ne pourrait pas lui poser de questions, qui ne pourrait que l’écouter, et tenter d’interpréter tout ce qui est dit en tous sens pour obtenir ce qu’il veut. Par chance, peut-être l’interlocuteur parlera-t-il de ce qui l’intéresse, mais on sait que c’est bien improbable. L’historien doit donc être doté d’une grande perspicacité dans l’interprétation des écrits du chroniqueur, à la fois pléthoriques d’informations qui ne l’intéressent pas, et lacunaires de celles qui l’intéressent, et tenter de trouver dans ce foisonnement ce qu’il cherche. Le chroniqueur ne doit pas chercher à dépasser son propre temps, son époque, puisque l’évolution de l’histoire est une création de nouveauté. A vouloir spéculer sur l’avenir, il risque de transformer la peinture de son époque en vertu de visions totalement aléatoires, imaginaires. A vouloir déjà interpréter, il risquerait de ne plus voir. Il lui faudrait alors avoir la « chance exceptionnelle » mentionnée en début de texte. La probité intellectuelle du chroniqueur doit donc consister à ne pas spéculer sur l’avenir, à être un pur reflet de son temps, et laisser l’indétermination du sens de ce qui arrive telle quelle. Gageure théoriquement intenable pour ce chroniqueur quand on sait que toute prise de connaissance est orientée selon une interprétation préalable.

Mais le message du texte réside essentiellement dans la thèse selon laquelle l’historien cherche à expliquer son présent (« …il y cherchera surtout l’explication de son présent à lui »(l.4-5). Que tout ce que dit le chroniqueur ne l’intéresse pas! (« les indications peut-être les plus intéressantes n’auraient été notées par eux que s’ils avaient su que l’humanité marchait dans cette direction »). Ce qui veut dire que ce que Bergson récuse, c’est l’histoire de pure érudition, de pure connaissance du passé. Autrement dit que l’historien doit être historien de son temps et pour son temps. L’histoire n’est pas un objet de contemplation, mais un moyen de se comprendre. Il y a des choses dans l’histoire qui n’ont rien donné, et qui doivent passer dans les oubliettes. On retrouve ici certaines thèses de Nietszche, selon lesquelles il ne faut pas s’embourber dans l’histoire, ne pas se faire écraser par le passé, comme on peut se faire écraser par tous les détails de ce que vous raconte votre grand-père. Le discours de grand-père n’a du bon que s’il me renseigne sur moi-même, et pas sur lui. Le passé n’est pas sacré, il n’est qu’une aide à la plénitude du présent.

 

Problème 4 : La valeur de l’histoire

Nous avons vu en cours les différentes raisons qui pouvaient nous faire valoriser les études historiques. L’histoire permet de conserver la mémoire des faits humains passés – mais à quoi bon?

L’histoire a, surtout à ses origines, une vertu apologétique, édifiante. Elle montre des modèles d’actes de bravoure, d’intelligence humains. Et en cela, elle élève l’idée que l’homme se fait de lui même, tout le monde est anoblit par la connaissance des grandes figures du passé. D’ailleurs, cela correspond à un certain humanisme, où on préfère, plutôt que de louer la perfection de Dieux hypothétique, rendre plutôt hommage aux plus belles figures de notre humanité (cf le « Culte des grands hommes » cher à Auguste Comte). L’histoire comme une sorte de Pantheon.

De plus, on peut se demander si on n’a pas un certain devoir de mémoire.

D’abord à titre individuel, parce que pratiquement tout ce que notre existence comporte de bien-être est dû aux vies de nos prédécesseurs, à leur travail, à leur idéal pour l’humanité dont nous bénéficions, et ce serait donc faire preuve d’une pure et simple ingratitude que de ne pas leur rendre l’hommage de la mémoire. On aurait un devoir de mémoire historique autant qu’on peut avoir un devoir de gratitude vis à vis de nos parents

Ensuite au titre collectif de l’humanité à laquelle nous appartenons. Je veux dire par là que l’étude de l’histoire peut nous aider à élargir notre vue, à prendre conscience, par le recul que donne cette science, de l’humanité dans son ensemble, de tous ces hommes, qui bien qu’ils se soient toujours entre-déchirés, se révèlent aussi comme étant semblables, comme participant à l’aventure de l’humanité sur cette petite planète perdue. Et soi-même de s’en éprouver membre. Alors, de ce point de vue de l’humanité avançant dans sa destinée, on peut éprouver le besoin ou le devoir de se souvenir de ceux qui nous ont précédé sur cette même voie commune.

Enfin, l’historien nous permet de sortir de l’unitéralité de notre point de vue, d’échapper à l’écrasement du discours ambiant dans lequel chacun se trouve à chaque époque. Car l’historien, si une de ses fonctions, est de restituer les faits historiques tels qu’ils ont eu lieu, ou bien d’expliquer notre présent, a aussi (du moins pour certains d’entre eux) vocation a se faire l’écho, le porte-voix des témoins. L’historien cherche à donner la parole à ceux qui ne l’ont plus, à faire entendre leur voix, leurs enseignements, leurs expériences, eux qui sont morts et ont pourtant encore des choses à nous dire.

Voilà donc des raisons tout à fait louables qui peuvent constituer la valeur de l’intérêt pour l’histoire. Ces raisons sont d’ailleurs souvent invoquées, un peu pompeusement d’ailleurs – et pour faire entendre un autre son de cloche, nous allons lire deux textes qui, au contraire, expliquent les raisons pour lesquelles il faut se défier de l’histoire

« Un des grands vices de l’Histoire est qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons ; comme elle n’est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu’un peuple croît et prospère dans le calme d’un paisible gouvernement, elle n’en dit rien ; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l’illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux : et en effet nous voyons, même de nos jours, que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule : et voilà comment l’Histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain. « 

ROUSSEAU

 » Il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique au delà duquel l’être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit. Qu’il s’agisse d’un individu, d’un peuple ou d’une civilisation.
Pour déterminer ce degré et par là, la limite à partir de laquelle le passé doit être oublié, si l’on ne veut pas qu’il devienne le fossoyeur du présent, il faudrait savoir précisément quelle est la force plastique de l’individu, du peuple, de la civilisation en question. Je veux parler de cette force qui permet à quelqu’un de se développer de manière originale et indépendante, de transformer et d’assimiler les choses passées ou étrangères, de guérir ses blessures, de réparer ses pertes, de reconstituer sur son propre fonds les formes brisées. Il existe des gens tellement dépourvus de cette force qu’un seul événement, une seule souffrance, souvent même, une seule légère injustice suffit, comme une toute petite écorchure, à les vider irrémédiablement de leur sang (…).
Plus la nature profonde d’un individu possède des racines vigoureuses, plus grande sera la part de passé qu’il pourra assimiler ou accaparer, et la nature la plus puissante, la plus formidable se reconnaîtrait à ce qu’il n’y aurait pour elle pas de limite où le sens historique deviendrait envahissant ou nuisible ; toute chose passée, proche ou lointaine, elle saurait l’attirer, l’intérioriser, l’intégrer à soi et pour ainsi dire, la transformer en son propre sang. (…)
C’est seulement quand il est assez fort pour utiliser le passé au bénéfice de la vie et pour refaire de l’histoire avec des événements anciens, que l’homme devient homme : trop d’histoire en revanche, tue l’homme, et sans cette enveloppe de non-historicité, jamais il n’aurait commencé ni osé commencer à être. « 

Nietzsche, Seconde considération intempestive

Remarquer ici que Nietzsche ne combat pas tellement en soi toute étude historique, mais qu’il effectue seulement une sorte de mise en garde. C’est que, comme nous l’avons déjà dit, l’Histoire de l’humanité, c’est avant tout l’histoire de luttes, de tragédies. Rousseau l’expliquait dans le texte ci-dessus, mais pour déplorer qu’on ne sache pas écrire l’histoire des peuples heureux. Seulement, il se peut bien qu’en effet, les peuples heureux n’aient pas d’histoire, qu’ils vivent dans une cyclicité qui pourrait perdurer indéfiniment. Et donc que l’historicité, c’est nécessairement comme le disait Hegel la « Vallée des larmes ». Il suffit de songer au courage, aux luttes continuelles, aux angoisses que doivent supporter les hommes qui se hissent jusqu’à l’historicité (pour devenir un « homme historique », politique, militaire, etc.), il faut surtout savoir lutter, se battre, écraser sous peine d’être écrasé par l’adversaire…

Donc si on étudie l’histoire non pas en la neutralisant, en en faisant un spectacle distant, mais si on essaie d’éprouver ce qui se jouait pour les acteurs à chaque époque, on risque d’être perturbé par autant de violence, autant de réalisme – d’être abattu par ce spectacle de l’histoire qui utilise les individus pour mieux les broyer ou les jeter aux oubliettes. Bref, l’étude de l’histoire est une épreuve pour la pensée. Aussi, Nietzsche dit seulement qu’il faut savoir à quoi s’en tenir avant de s’y lancer, car on risque d’y perdre sa vitalité, son optimisme, mais plus exactement son innocence. On est assez perplexe quand des parents font peser sur les épaules de leurs enfants le poids de leur propre passé, en leur racontant leur propre histoire, ou l’histoire qu’ils ont eu eux-mêmes avec leurs propres parents. On a l’impression qu’ils accablent une nouvelle vie, qui n’est encore que promesses, d’un réalisme plus ou moins désespérant, qu’ils lui font penser que tout est déjà vécu, que le mariage, ça donne ça, qu’avoir des enfants, ça donne ça, que voyager, au bout du compte, ça fait ça, etc. Rappelons nous de ce que Nietzsche disait en parlant de l’Innocence du Devenir : une vie sans mémoire, sans calculs, sans dissimulation. Et il est clair qu’à raconter ainsi toujours aux nouvelles générations l’histoire des anciennes, elles risquent d’y perdre toute cette innocence créative, accablée par la mémoire de ce qui n’a jamais été sa vie à elle.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *