La religion

1/ Explication/compréhension

L’école laïque repose sur le principe de la neutralité religieuse, ainsi que la neutralité politique. On pourrait en déduire qu’à l’école, on ne parle ni de religion, ni de politique. Mais il est clair cependant que s’il est prohibé de  » faire de la politique « , il n’est pas exclu d’en parler. C’est le militantisme politique qui est interdit, mais par la réflexion sur les questions que soulèvent la politique. De même pour la religion, il s’agit pour nous d’expliquer le fait religieux, et non d’adopter un discours religieux, de faire du prosélytisme.

Evidemment, on peut avoir un premier doute, celui de savoir si on atteindra bien ce que c’est que la religion si on postule au départ qu’on lui restera extérieur. Parce qu’expliquer, ça n’est pas nécessairement comprendre.

L’explication consiste à ramener un phénomène à des raisons claires (expliquer, c’est déplier, afin de clarifier pour l’intelligence – faculté qui relie – Cf les repères). On lui oppose la compréhension, qui suppose un certain engagement de la part de celui qui veut comprendre, une implication de son être. Comprendre, ce n’est pas seulement concevoir. Au terme d’une explication, on conçoit, mais on ne comprend pas pour autant.

Ainsi pour le phénomène religieux. Celui qui serait en dehors pourrait en proposer des explications, qui lui permettrait de concevoir des raisons pour lesquelles ont devient religieux. Une explication, en tant qu’elle cherche une cause, est objective, ce qui ne veut pas dire autre chose qu’elle essaie de saisir des lois, des relations nécessaires entre des phénomènes. Et on peut ainsi chercher à quel phénomène est systématiquement rattaché le fait religieux. Comme Aristote qui, avant de traiter un sujet, relevait d’abord les opinions courantes sur une question donnée, on dira alors, à titres d’exemples, qu’on est religieux parce que :

2/ Les explications de la religion

1 -Existentielle :  L’homme ayant conscience de sa finitude, du fait qu’il est mortel, s’angoisse à ce propos et cherche un apaisement dans l’idée d’une vie autre que celle qu’il constate. Voyant ses semblables brusquement inanimés, il peine à croire qu’ils soient purement anéantis, et les pense spontanément « partis ailleurs ».

2 – Epistémologique : Une tendance naturelle à la recherche des explications, au questionnement, ferait que l’homme se découvre ignorant devant les phénomènes de la nature, et devant l’existence elle-même. Il va donc produire des explications, en suivant le principe naturel de l’explication : « expliquer l’inconnu par le déjà connu ». Or, ce qu’on connaît d’abord, c’est soi-même. Par conséquent, l’homme expliquera spontanément les phénomènes de la nature par analogie avec lui-même. La religiosité, ce serait donc d’abord de l’anthropomorphisme. L’homme fabrique, et donc par analogie avec lui-même, se dira que l’univers a été fabriqué et concevra un créateur. Les cataclysmes seront une « fureur » de divinités, etc. Comme le disait Spinoza : « La Volonté de Dieu est le refuge de l’ignorance des hommes ».

3 – Psychanalytique : Tout homme a été enfant avant que d’être homme, tout homme a été d’abord élevé par des adultes qu’il considérait, petit enfant, comme des êtres omnipotents, protecteurs et terrifiants. Par la suite, l’individu devenu adulte « remet ses parents à leur place »,mais garde en lui cette structure mentale d’êtres tout puissants régissant son existence, et il hypostasie donc ces figures parentales en divinités. La religiosité serait donc une réminiscence d’un stade infantile.

De plus, Freud remarque que la religion présente des similitudes avec les symptômes névrotiques tels qu’il les rencontre chez ses patients (phénomènes hystériques de somatisation, phénomènes obsessionnels (rituels, etc.), et assimile donc la religion à une névrose collective (Cf son livre L’avenir d’une illusion).

4 – Sociologique : on constate tout simplement qu’on est souvent religieux parce qu’on a été élevé dans la religiosité. Ceci n’expliquerait certes pas les débuts de la religiosité – mais ferait comprendre que l’essentiel dans la religiosité, ça n’est pas tant le fait de croire à ceci ou cela que de partager avec une communauté une croyance. La religion serait donc un phénomène essentiellement collectif, social. D’ailleurs, ne tend-on pas à parler de religiosité quand bien même il n’y a pas de Dieu, mais quand il y a un phénomène d’enthousiasme collectif, comme la « religion du sport », dont les grandes manifestations dans les stades s’apparentent aux rassemblements dans les églises et les pèlerinages?

5 – Neurologique. D’un point de vue réductionnistes, des chercheurs en neurologie ont établie des connexions entre l’attitude, les croyances religieuses et l’activité exacerbée ou au contraire inhibée de régions précises du cerveau. Vous trouverez ici un article de vulgarisation de ces considérations par la revue Marianne

Toutes ces explications ne sont sans doute pas fausses, mais elles semblent toutes partielles, et la religiosité, ce serait l’effet « d’un peu tout ça ». Il faudrait alors essayer de synthétiser toutes ces pistes, chercher l’élément commun à toutes, et peut-être par là obtenir une explication plus globale, même si nécessairement, elle sera plus abstraite (l’abstraction consistant à saisir un trait commun à plusieurs choses concrètes particulières, cf repères).

3/ Religion et séparation

Ce qu’il y aurait de commun à toutes ces pistes d’explication, c’est que le surgissement de la conscience en l’homme produit en lui un sentiment de séparation.

1- La conscience de la finitude fait naître l’idée de la contingence : je suis, et puis je ne serai plus, comme si j’étais « en plus », sans lien qui me rattache nécessairement avec le reste du monde, qui n’a pas besoin de moi pour exister.

2- L’homme conscient découvre l’univers face à lui, il distingue le moi du non-moi (contrairement à l’animal qui, ne constituant pas un moi, n’est pas face à un non-moi étranger – comme le dit G. Bataille dans sa théorie de la religion, « l’animal est dans le monde comme de l’eau dans l’eau », c’est-à-dire dans l’immanence (cf repères), alors que l’homme, par sa conscience, se pose face au monde qui lui est donc transcendant. Cette transcendance fait que le monde lui apparaît alors dans son étrangeté (comme cet Etranger de Camus, étranger au monde, pur athée). Le religion serait alors une tentative pour retrouver une immanence avec le monde, une continuité entre lui et moi – et l’anthropomorphisme en est évidemment un moyen.

3- L’enfant. Partant de la fusion prénatale avec la mère (« sentiment océanique » disait Freud), l’apprentissage de la vie est celui de cette séparation, de cette solitude (comprendre que le corps de la mère n’est pas le même que le mien, subir avec le complexe d’Oedipe l’exclusion du couple parental, devoir faire un deuil continuel des satisfactions autoérotiques, etc.). La religion permettrait d’atténuer la violence de cette séparation en permettant une fusion avec Dieu, une « vie en Dieu ».

4- Et bien sûr, être membre d’une communauté permet d’atténuer aussi cette solitude de l’individu conscient.

De fait, étymologiquement, « Religion » vient du latin « religare » qui signifie relier.

On pourrait donc conclure ce point en disant : la religion est une attitude d’esprit, ainsi qu’une pratique, qui vise à atténuer les effets de la conscience, c’est-à-dire la séparation, la solitude, la contingence. (Pour ce lien entre conscience et séparation, revoyez la leçon sur l’existentialisme, où Sartre montre bien que le fait d’être conscient pour l’homme l’empêche de pouvoir être, qu’il n’est jamais ce qu’il est, séparé de tout et même de lui-même). Les religions ont toujours vu avec défiance les avancées de la conscience, les recherches d’explications purement rationnelles, les interrogations générales – et il est un peu simpliste de taxer cela « d’obscurantisme ». En faisant cela, les religions auraient en quelque sorte la sagesse de prémunir l’homme contre sa pulsion à se séparer du monde par la conscience qu’il en prend. La religion ne pousse pas à la réflexion, mais plutôt à la communion (dans les églises, il ne s’agit pas tant de penser que de chanter, de psalmodier des paroles qui ne valent pas tant pour leur sens rationnel que pour l’état de transe qu’elles peuvent susciter (transe, c’est-à-dire exactement l’extinction de la lucidité rationnelle). Le Bouddhisme va jusqu’à considérer que l’état suprême est le Nirvana, qui est l’extinction de la conscience individuelle, et la fusion dans le tout (ce qu’il peut aussi appeler « lucidité' » dans la mesure où pour le bouddhisme, notre individuation consciente est un voile qui nous masque la véritable nature de notre être, qui est justement de ne pas être un individu personnel, mais une émanation du grand Tout dont nous ne sommes qu’un membre, d’où nous provenons et où nous retournerons).

Cependant, cette idée de communion de l’individu avec le monde donné par la religion est en même temps un argument que va soutenir Hegel et les penseurs qui lui succèdent contre l’aliénation religieuse. Si l’homme a éprouvé le besoin de la médiation de Dieu (dans le Judeo-christiannisme), c’est parce qu’il s’était d’abord séparé de lui-même, et donc la religion, si elle se veut réconciliatrice, est d’abord symptôme d’une séparation. Donc en un sens la religion a pour fonction de relier l’homme avec sa condition, mais elle est donc le symptôme qu’il en est séparé. Et il s’agit de savoir si la religion n’est pas elle même un agent de cette séparation, comme aliénation.

4/ Religion et aliénation

On peut résumer les thèmes directeurs de la philosophie révolutionnaire du XIX siècle vis à vis de la religion (Feuerbach, Marx) de la façon suivante : il s’agit d’affranchir l’homme de tout ce qui n’est pas lui-même, de le ramener à son existence concrète sur terre, lui apprendre à se faire lui-même dans ses rapports réels avec le monde, l’émanciper des chimères transcendantes et le rendent étranger à la vie. L’idée essentielle de Feuerbach, mais qu’on trouve déjà chez Hegel, c’est que le Christiannisme propose une image, une représentation de l’essence de l’homme, mais posée comme séparée de lui.  » La conscience de Dieu est la conscience de soi de l’homme, la connaissance de Dieu est la connaissnce de soi de l’homme  » (L’essence du christiannisme).

5/ La religion comme représentation provisoire.

Comme chez Hegel : le contenu de la religion est l’esprit lui-même, mais posé extérieurement (Mon royaume n’est pas de ce monde). Dieu est la projection hors de soi de l’essence générique de l’homme. Ce que l’homme est en soi, ie l’être qui a l’idée de l’infini, du parfait, de l’absolu, il le projette hors de lui en un être transcendant. On dira qu’il l’hypostasie, il en fait une réalité objective séparée. Selon Hegel, la religion est une étape nécessaire à l’esprit humain. Nous avons dit que la religion était une représentation de l’absolu. Le propre de la représentation est de poser devant soi (re-présenter) une réalité comme objective. La dialectique de Hegel est la suivante : il a fallu qu’une représentation de l’absolu advienne avec le Christiannisme pour montrer ce qu’est l’esprit. Mais ceci ne doit être qu’une étape provisoire. Car en donnant une image de l’absolu, le christiannisme le sépare en même temps de l’homme. Il faut que l’homme réintériorise ce qu’il a dû se montrer d’abord. L’idée de l’égalité des hommes, de l’unité de la communauté humaine est projetée dans un autre monde, comme idée directrice, pour servir de guide à l’action humaine. CF fin du texte de Hegel :  » J’ai déjà parlé de la différence qui existe entre le principe comme tel et son application… « . L’histoire de l’humanité comme celle de l’individu : on éprouve d’abord l’Idée sous la forme du sentiment, de la représentation, puis on pense cette représentation, ce qui consiste à l’intérioriser. Il y a d’abord l’intuition, puis la compréhension. Comme on dit qu’il faut sensibiliser avant d’expliquer. L’homme est d’abord bercé par des images, qu’on peut appeler ouverture première, ou pré-compréhension, puis il comprend la signification de son intuition.

Hegel : la connaissance de l’absolu passe par trois stades successifs. L’art qui est l’absolu donné sous la forme du sentiment. Le Beau est la première intuition de l’absolu (La Grèce). La seconde forme est celle de le religion, représentation de l’absolu : le Dieu objectif séparé, hypostasié, (Judaïsme). La troisième forme est la philosophie où la pensée se réapproprie ce qu’elle avait posé hors de soi. (Du mythe à la philosophie – une image en science – le modèle d’intelligibilité).Feuerbach :  » la religion précède naturellement la philosophie, elle est la première conscience de soi de l’homme, mais indirecte. Dans l’histoire de l’humanité comme dans l’histoire de l’individu, la religion précède la philosophie. L’homme déplace d’abord à l’extérieur de soi sa propre essence avant de la trouver en lui-même « . (distinguer cependant principe temporel et principe explicatif ou logique).

Donc, pour résumer la thèse de Feuerbach : la religion a une vérité en ce qu’elle donne l’idée de la grandeur de l’homme. Il dirait qu’il faut avoir été religieux pour saisir ce qu’est l’homme dans son essence (un esprit), et s’élever au dessus des petits intérêts particuliers, mais qu’elle a simplement inversé les valeurs. Il s’agit de rendre à l’homme ce qui est à l’homme (tout), et à Dieu ce qui est à Dieu (rien). Le christianisme annonce ce retour à l’homme : en disant que Dieu s’est fait homme, il signifie que l’homme s’est fait dieu, ce qui est à l’origine de l’humanisme qui dit que seul l’homme est sacré, seul l’homme est respectable, et qu’on ne peut l’aliéner au règne de la nature. Ce qui veut dire qu’on ne peut pas simplement non plus supprimer l’idée de Dieu sans perdre celle de l’homme. Que la mort de Dieu est en même temps la mort de l’homme. Comme dit le philosophe berdiaev :  » Dieu n’est peut-être rien sans l’homme, mais l’homme n’est rien sans Dieu « .

Mais que l’aliénation ait été nécessaire n’empêche pas qu’elle a été réelle. On retrouve aussi l’idée de Marx selon laquelle la religion est l’opium du peuple, ie qu’on divertit machiaveliquement le peuple avec l’idée d’un salut dans l’au-delà afin de lui faire accepter l’oppression ici-bas. La religion comme consolatrice. Toujours cette idée de religion comme symptôme d’un déchirement au départ, ici politiquement l’individu qui ne se trouve pas chez lui dans la société, qui n’est pas reconnu comme individu, et qui trouve une identité, une reconnaissance abstraite dans l’autre monde. L’histoire montre souvent une recrudescence du phénomène religieux corrélatif de la démobilisation politique.

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