L’art

1/ Art et divertissement.

Pourquoi y a-t-il des artistes? Que fait un artiste ? On a un peu l’impression qu’il joue. Il s’est braqué sur un petit domaine, voilà un homme qui joue de la flûte toute sa vie, l’autre qui en est encore à badigeonner des toiles de peinture, un autre qui danse comme on n’ose le faire que quand le travail est fini… Les artistes ne sont-ils que des enfants qui n’ont pas grandi? Et voilà que ce qui pour beaucoup de monde est un divertissement, voilà qui pour d’autres est un métier…

Etre artiste, pour les bonnes gens, ça n’est pas très sérieux. Même si c’est vrai que dans notre culture du divertissement, dans notre société du spectacle, on a tendance à les glorifier – enfin, les starifier, puisque  » ils assurent le spectacle « . En tout cas, les artistes sont de grands enfants, qui continuent à exercer ces activités que les études font peu à peu disparaître du cursus au fur et à mesure que les élèves grandissent. Ce que nous apprenons, c’est peut-on dire, pour se former à un éventuel métier dans le monde économique, ou plus généralement développer certaines capacités qui seront utiles dans la vie. Quelles capacités ? la connaissance du monde réel (histoire, sciences), la capacité de rigueur logique (mathématiques), la maîtrise de la langue (français), des langues pour les rapports internationaux. Tout cela, c’est pour la vie quotidienne, la vie prosaïque, l’utilité, la satisfaction des besoins. Et puis, en marge, la société produit également quelques artistes.

Si on les prend du point de vue de leur fonction sociale : ils sont là pour l’agrément, quand le prosaïque ménage des pauses – là aussi peut-être pour la réflexion, mais une certaine réflexion, réflexion qui prend un tour assez détaché, pas très précis (parce que s’il s’agit de réfléchir sur des questions immédiates, il vaut mieux lire des articles de réflexion, des essais, et voir des reportages plutôt que des romans ou voir des films). Et puis il y a beaucoup d’arts qui ne font pas réfléchir à proprement parler, qui ont surtout pour objet de produire des images, des sons… et comme on dit que le but, c’est que ça soit beau, on tend à dire que les artistes sont là pour l’agrément des personnes actives (sérieuses) dans la société. Comme les saltimbanques dans les cours qui étaient là pour procurer du divertissement, de l’agrément. On peut se demander dans quelle mesure l’art est une activité sérieuse, il ne faut pas se raconter d’histoire non plus. Ça semble sérieux pour les artistes, mais on ne les prend pas forcément au sérieux, ou du moins on les considère, dans la société, comme ayant un statut un peu à part, avec cette façon qu’ils ont d’avoir une activité désintéressée (même si, encore une fois, on pourrait très bien considérer cette activité de divertissement comme une activité comme une autre, ayant une valeur marchande, il faut des plombiers pour réparer les tuyaux, et des artistes pour passer un moment agréable).

2/ Le sérieux de l’art

Qu’y a-t-il de sérieux dans l’art ? Si l’art, tel qu’il est vécu par la plupart des hommes, est ce moment dégagé des préoccupations de la vie courante, l’art c’est pour la soirée, on lit un roman, regarde un film, va au concert… on pourrait dire que c’est le moment du détachement, de la réflexion après avoir été pris par les nécessités de l’existence. Comme la chouette de Minerve, déesse de la pensée, qui se lève au crépuscule. Le moment de l’art, c’est plutôt le soir (ou le week-end), alors que  » le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt « . Indice en tout cas que l’art participe de la pensée. Une société sans art serait une société qui s’enlèverait un des moyens de pensée. Et s’il y a de la pensée dans l’art, de la réflexion sur la société, ou sur la condition humaine en général, c’est que les artistes sont des penseurs? Mais pourtant, on n’a pas l’habitude de qualifier les artistes de penseurs – les penseurs, ce sont les philosophes, les essayistes, les journalistes éditoriaux, qui s’expriment dans une langue prosaïque. Les artistes peuvent par ailleurs, et comme tout un chacun, formuler des pensées générales. Mais leur activité, c’est de faire des œuvres, et les problèmes propres qu’ils rencontrent dans leur œuvre justement ne thématisent pas directement les  » grandes pensées  » ; ce sont des problèmes essentiellement formels.

Revenons au quotidien de la pratique artistique. Ce que l’artiste a à faire, c’est de construire des œuvres. Il a donc un matériau (son corps, les sons, les couleurs, les mots, selon l’art qui est le sien), et il doit informer cette matière. Il se situe au milieu d’une opposition : il a d’un côté une matière prosaïque donnée, de l’autre des contenus spirituels (émotions, pensées), mais ces deux-là sont d’abord hétérogènes, la matière ne se plie pas à sa volonté. Donc c’est là son travail. On pourrait alors dire que son but, c’est d’objectiver des pensées, et une œuvre, c’est une pensée réalisée, une pensée prisonnière d’un objet matériel. C’est bien cela qui frappe, dans une oeuvre artistique, par opposition à un objet fabriqué quelconque : il semble qu’elle contienne une certaine idée, une pensée. Et une fois créée, l’œuvre parle d’elle-même. Donc on pourrait dire que l’artiste fait œuvre de réconciliation entre l’intériorité humaine et le monde extérieur, spiritualisant le monde matériel, matérialisant le monde spirituel. Cet entre-deux, c’est le domaine de l’artiste. Il est un intermédiaire. Ni totalement du côté du monde purement matériel des besoins, mais pas non plus tourné vers le pure domaine de l’esprit (qui est le domaine non sensible de la représentation religieuse, ou de la pensée conceptuelle) puisqu’il est toujours tourné vers la matière, vers son corps, vers les données sensibles. L’artiste est celui qui parvient à exprimer dans une matière une réalité spirituelle.

C’est pourquoi l’homme EST artiste (toute trace d’existence humaine est accompagnée de pratiques artistiques)

L’art comme propre de l’homme… car l’homme est pensée, et la pensée, pour exister, doit se réaliser extérieurement pour prendre conscience d’elle-même. Ce qui est justement la fonction de l’art.

Qu’est-ce que la pensée ? Elle est réflexion, SE dire quelque chose (la pensée est dialogue avec elle-même). De la même façon, l’homme SE représente ce qu’il est, il est ce SE représenter – ce qui est réflexion, comme le fait le miroir. Ainsi, par l’art, l’homme se représente, représente son esprit.

L’art comme objectivation : mettre hors de soi ce qui est soi pour le connaître. Hegel : l’art est première objectivation de l’esprit, dans le sensible.

Les œuvres d’art sont des images sensibles, des matérialisations, des réalisations de pensées. Nous avons besoin de passer par une chose extérieure, sensible, pour savoir ce que nous pensons. Cf réaliser : prendre conscience de qqch, et faire.

Exemple : Se reconnaître dans des œuvres d’art, y reconnaître son propre esprit (une chanson où se reconnaît une génération, un livre, un film).

Textes de Hegel qui illustrent ces propos :

L’universalité du besoin d’art ne tient pas à autre chose qu’au fait que l’homme est un être pensant et doué de conscience. En tant que doué de conscience, l’homme doit se placer en face de ce qu’il est, de ce qu’il est d’une façon générale, et en faire un objet pour soi. Les choses de la nature se contentent d’être, elles sont simples, ne sont qu’une fois, mais l’homme, en tant que conscience, se dédouble : il est une fois, mais il est pour lui-même. Il chasse devant lui ce qu’il est ; il se contemple, se représente lui-même. Il faut donc chercher le besoin général qui provoque une oeuvre d’art dans la pensée de l’homme, puisque l’oeuvre d’art est un moyen à l’aide duquel l’homme extériorise ce qu’il est.

Cette conscience de lui-même, l’homme l’acquiert de deux manières : théoriquement, en prenant conscience de ce qu’il est intérieurement, de tous les mouvements de son âme, de toutes les nuances de ses sentiments, en cherchant à se représenter à lui-même, tel qu’il se découvre par la pensée, et à se reconnaître dans cette représentation qu’il offre à ses propres yeux. Mais l’homme est également engagé dans des rapports pratiques avec le monde extérieur, et de ces rapports naît également le besoin de transformer ce monde, comme lui-même, dans la mesure où il en fait partie, en lui imprimant son cachet personnel. Et il le fait, pour encore se reconnaître lui-même dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d’une réalité extérieure

Ainsi, partant de l’idée que l’art était un divertissement, un amusement dont la fonction était de nous distraire de notre condition, nous avons vu que l’art au contraire était au coeur de notre condition d’êtres pensants jetés dans l’existence matérielle, et qu’il accomplissait la réconciliation entre la pensée et la matière, en permettant l’expression.

Partant de l’idée que l’art était un divertissement, un amusement dont la fonction était de nous distraire de notre condition, nous avons vu que l’art au contraire était au coeur de notre condition d’êtres pensants jetés dans l’existence matérielle, et qu’il accomplissait la réconciliation entre la pensée et la matière, en permettant l’expression. L’art a donc à voir avec la vérité, il n’est pas un amusement, il est une forme d’expression de la vérité, dans la forme sensible.

Cependant, on a pu critiquer, dans l’histoire des idées, ce fait que l’art serait une expression de la vérité. Deux auteurs majeurs ont plutôt considéré qu’il induisait en erreur, qu’il éloignait du vrai, du réel.

3/ La critique de l’art

A/ Platon.

Dans la République, sa conception de la cité idéale, Platon préconise de chasser les artistes, car ils induisent en erreur. En effet, que font les artistes ? Ils font des copies des objets sensibles. Or, les objets sensibles qui nous entourent ne sont déjà que des réalités dégradées, ils ne sont que des copies des Idées qui, elles, sont éminemment réelles. Ces Idées (l’idée du cheval, du deux, du cercle, etc. bref, tous nos concepts) sont éternelles, alors que les choses sensibles qui les exemplifient, qui les singularisent, sont ephémères, mélangées à la matière, etc. Or, nous autres humains avont tendance à nous attacher aux être sensibles, plutôt qu’aux idées (CF la Caverne de Platon). Et les artistes sont dangereux car ils nous rivent encore plus fortement au sensible, puisqu’ils nous donnent à voir des copies de ce qui n’était déjà que des copies. Les apparences sensibles sont trompeuses, fallacieuses, les objets qui nous entourent n’ont guère de vérité (les scientifiques le savent bien), et les artistes tissent devant nos yeux une toile d’apparences des apparences.

B/ Marx

La première critique de l’art dans le marxisme, c’est que les artistes sont au service de la classe dominante, ils sont ses serviteurs, payés pour leur divertissement (du fou du roi aux compagnies subventionnées par des mécènes ou par l’Etat bourgeois), ils vivent non pas de la production de leurs moyens de subsistance, mais de l’argent de la bourgeoisie qui résulte de l’exploitation du travail.

La seconde, c’est que penser l’art comme vérité, c’est mettre le monde à l’envers. Comme toutes les formes de la superstructure (cf cours sur le matérialisme historique), l’art n’est que l’expression seconde, dans la représentation, de la constitution économique et sociale d’une société donnée. Ce qui est premier, c’est donc la production, le monde du travail. Or, la bourgeoisie valorise l’art (les « humanités ») qui fait penser que les idées, les images, sont plus importantes que les triviales activités productives, manuelles, sociales, etc. Ceci valorise une classe plutôt intellectuelle, qui construit un monde d’images idéales, l’idéal étant le meilleur moyen de ne pas regarder le réel en face

3/ Bourdieu

L’expérience de Bourdieu nous enseigne à la fois en quoi l’attitude esthétique est bien une mise à distance du réel, une neutralisation, comme le suggérait Marx. Mais il nous permet plus précisément de comprendre en quoi consiste le regard esthétique, c’est-à-dire qui ne regarde plus la chose représentée, mais la représentation elle-même, la forme, l’image. Et qui juge non plus de l’utilité, de la vérité, ou de la valeur morale de ce qui est représenté, mais seulement de la « beauté » de la représentation

4/ Art et beauté – le jugement esthétique

1/ La beauté

L’art est expression, mais toutes les expressions ne sont pas encore de l’art. Nous disons, au moins de manière classique, que ce qui est recherché dans l’art, c’est l’expérience de la beauté. C’est selon ce critère de la beauté que nous jugeons qu’une oeuvre, (un objet, un geste, etc.) peut prétendre au titre « d’oeuvre d’art ».

Seulement, c’est pour ajouter immédiatement « belle pour moi, d’après mon goût », en se disant bien que les jugements esthétiques sont subjectifs. On en vient donc à cette opinion extrêmement répandue selon laquelle la beauté est une question de goûts, et que de ceux-ci, il n’y a pas à en discuter. « Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas… ». Et si nous tenons que l’accomplissement de l’art est la beauté (comme l’accomplissement de la Science serait la connaissance exacte, l’accomplissement de la morale le Bien, etc.), alors considérer que la beauté est seulement une question de goût personnel semble récuser que l’art soit une réalité…

Voyons si nous ne pouvons pas mettre à l’épreuve cette opinion répandue.

A – Le beau peut-il être objectif?

Objectif, cela signifie : qui peut être mesuré, quantifié, et ainsi devenir l’objet d’une démonstration qui soumette tout esprit. Alors certes, il y a en art des équivalences avec l’objectivité (les harmonies musicales correspondent à des rapports mathématiques précis des fréquences des ondes sonores, on reconnaît aussi une certaine harmonie liée à des rapports de proportions canoniques dans les arts plastiques, la symétrie, les rapports de proportions mathématiques singuliers comme le fameux Nombre d’or…), mais est-ce qu’on n’arrive pas jamais là qu’à des considérations d’harmonie? ce qui n’est pas la même chose que la beauté.

On pourrait dire que par définition, l’esthétique ne peut pas être objective, puisque esthétique, cela signifie à la fois la question du beau et celle du sensible, de la sensation. Comme le disait Hegel, une oeuvre d’art est une chose donnée aux sens, et cela est irréductible à des calculs, donc ça n’est pas objectivable.

Et de fait, puisque l’objectivité commence avec l’introduction de la mesure (activité de l’entendement qui établit des rapports potentiellement numérisables), dire qu’une oeuvre serait objectivement belle, ce serait soutenir qu’on pourrait prouver la beauté, par des mesures? Or, personne ne soutiendra qu’après avoir établi des mesures avec des chiffres, des règles, des schémas, et qu’ayant trouvé certains rapports justes, il puisse en déduire que l’oeuvre est donc belle.

On sait très bien qu’on ne déduit pas la beauté de mesure, après un jugement que Kant appelle déterminant. Le jugement esthétique (juger en Beau et en Laid) résulte d’une expérience qui semble bien devoir être immédiate, et donc sensible. « Il ne peut y avoir de règle objective du goût déterminant par concepts ce qui est beau » (Kant)

Or, dit-on alors, le sensible (les sensations donc) sont personnelles, elles sont liées à mon être particulier. Donc le jugement de goût (=esthétique) serait bel et bien personnel aussi, le sens commun aurait donc raison.

Pourtant, nous allons voir qu’il faut opérer une distinction fondamentale, qui nous permettra de dire que si l’art ne relève pas de l’entendement calculateur, il ne relève pas non plus de la pure sensibilité, propre à chaque individu particulier.

B – Le Bon (agréable) et le Beau

Nous disons donc que la beauté (l’esthétique) au sens strict relève d’une expérience sensible. Mais à l’inverse, toute expérience sensible est-elle susceptible d’être une expérience esthétique ? Partons de l’usage courant. Pour caractériser nos expériences sensibles, nous avons deux adjectifs : le bon (agréable) et le beau. Parfois donc nous jugeons telle expérience sensible comme bonne ou mauvaise, et telle autre comme belle ou laide. Enfin, précisément, pour le bon, c’est l’expérience qui l’est (on ne dit pas, après réflexion, que c’est le gâteau qui est bon, on accorde que c’est mon expérience qui est bonne pour moi, concevant que ce gâteau puisse être mauvais pour tel autre). Pour le beau, est-ce la même chose ? On dit certes couramment que  » la beauté, c’est subjectif « , que ça dépend des gens, un tel aime tel objet, un autre non. Mais quand on dit  » c’est beau « , il semble que ça ne soit pas notre expérience qui soit belle, mais l’objet. On a de bonnes expériences, mais on n’a pas de  » belles expériences  » – plutôt des expériences de choses belles. Différence légère, contestable, mais on peut y réfléchir.

Le Beau et les différents sens

Pour plus nettement essayer de distinguer le beau du bon, demandons nous quels sont les sens pour lesquels on parle de bon (agréable) et de beau ? Là, la différence dans le langage est assez nette. Quand il s’agit de la vue, et qu’on veut qualifier le plaisir qu’on y prend ou pas, on dit que c’est beau ou laid – plus que bon ou mauvais. On dit certes que ceci ou cela peut être  » agréable  » à regarder, mais s’agit-il vraiment d’une sensation ? D’ailleurs, peut-on dire qu’on ait des  » sensations visuelles  » ? Avec les yeux, on ne  » sent  » pas, on perçoit. Avec l’ouïe non plus. Si on peut avoir une sensation avec les yeux ou les oreilles, c’est à la limite quand une sensation est celle de douleur (et précisément, dans la douleur visuelle ou auditive, on ne voit plus ni n’entend vraiment). Donc avec la vue et l’ouïe, on parle plutôt de la perception, donc de quelque chose d’extérieur à nous. On perçoit un objet. Par contre, on parle naturellement de sensations tactiles, olfactives, gustatives, et pour ces sens, on ne parle pas de beauté ou de laideur, mais en termes de bon et mauvais. Le beau plat est celui qu’on voit, le bon plat est celui qu’on mange. Pourquoi ? Est-ce parce que ces trois derniers sens ne sont guère des sens perceptifs, et qu’ils correspondent davantage à un état de mon propre corps ? Je m’objecte à moi-même : mais on dit que  » je perçois telle odeur, je perçois une table par le toucher « , donc ces trois derniers seraient aussi des sens perceptifs. C’est vrai. Alors encore une fois, pourquoi dit-on là  » beau  » et là  » bon  » ? Est-ce que finalement, il n’y a rien à chercher là-dessous, c’est un usage langagier tout simplement : on dit beau pour la vue et l’ouïe, bon pour les autres sens, mais c’est tout : ces cinq sens n’ayant pas de différence particulière (tous seraient perceptifs, donc objectivants), beau et bon c’est la même chose, c’est quand le sens est satisfait, éprouve du plaisir. La beauté, c’est donc tout simplement le plaisir dont sont capables la vue et l’ouïe.

– La chose bonne, la représentation belle

Mais quand même, on a bien l’idée que les plaisirs du toucher, du goût et de l’odorat sont des plaisirs plutôt  » physiques « , et que les plaisirs de la vue et de l’ouïe des plaisirs plutôt  » spirituels « . Cette  » idée  » est-elle défendable ? L’agréable serait physique, le beau spirituel. On pourrait répondre qu’il y a de la spiritualité dans l’odorat par exemple, telle odeur qui évoque en moi la mémoire d’un lieu, d’une expérience passée… mais là, on ne parle plus de bonne ou mauvaise odeur, c’est que l’odeur est évocatrice ou non, et qu’elle soit bonne ou mauvaise n’entre pas en considération. En tant qu’elle est bonne, l’odeur n’évoque rien – en tant qu’elle est bonne, on la prend précisément pour ce qu’elle est physiquement, réellement, présente. A l’inverse, quand pour la vue une chose est belle, il semble que ça soit précisément pour sa puissance évocatrice, c’est-à-dire qu’elle semble au contraire s’effacer comme chose réelle derrière un monde imaginaire qui se déploie à partir d’elle. Si une peinture est dite belle, n’est-ce pas qu’on a précisément cessé de la voir comme objet réel (une toile de telle taille, des pigments de couleur, etc.) pour la saisir comme image ? Pas nécessairement image de quelque chose (figuration – une peinture n’est pas jugée comme belle à l’aune de la qualité de sa figuration d’un objet réel par ailleurs – et d’ailleurs, la musique ne représente rien de spécial). Non, image, ça n’est pas forcément représentation, représentant de… c’est un mode d’être particulier.

Pour la clarté, posons cette hypothèse : Ce qui est beau ou laid, c’est une image – ce qui est bon ou mauvais, c’est une chose réelle. Et ceci expliquerait alors pourquoi on parle en termes de beauté ou laideur pour les objets visuels et auditifs, de bon pour les autres sens : c’est parce que la vue et l’ouïe sont des sens plus imageants, alors que les autres sens sont plus réalisants. (pour savoir si un objet est bien réel, le premier réflexe est de vouloir le toucher…, et même le sentir, pour bien sentir sa présence…).

C – Le réel et la représentation

La thèse serait donc que ce qui peut être beau, c’est une image, une représentation, alors que l’agréable, c’est la chose réelle, existante. Cherchons à mieux nous en convaincre.

Encore une fois, de quoi dit-on communément que « c’est Beau »? Pascal écrivait : « quelle vanité que la peinture qui attire admiration par la ressemblance des choses dont on admire point les originaux », et c’est vrai qu’il n’y a pas là, dans cette admiration pour la ressemblance, un réel jugement esthétique (c’est beau) qu’une admiration technique (« c’est bien fait, bien rendu! »). Ceci dit, il se peut bien aussi, contrairement à ce que dit Pascal, qu’en effet nous puissions trouver belle une Nature Morte alors qu’on n’admirait pas la beauté des fruits qui ont servi de modèle. Et ce que ce ne serait pas seulement une admiration technique. Mais ce serait parce que, de fait, les fruits peints sont bien des images, alors que les fruits réels ne le sont pas. (précisons que nous verrons tout à l’heure qu’une « image » n’est pas un certain type d’être, mais un certain type de conscience, qui se rapport à l’objet comme n’étant pas là – mais peu importe ici, il suffit de dire qu’une peinture nous permet plus facilement d’adopter ce que nous appellerons la conscience imageante, conscience qu’on peut aussi adopter devant un objet réel, mais cela demande une certain changement « d’optique mentale ».

Autre exemple : on trouve très communément « beaux » des paysages, des couchers de soleil, la Lune sereine dans la nuit. Est-ce parce que ces éléments nous écrasent de leur grandeur apparente, et nous font éprouver le sentiment du sublime (Kant), qui serait un peu distinct du sentiment esthétique? Peut-être, mais on dit pourtant bien « c’est beau », et il ne semble pas que le sentiment soit extrêmement différent devant un vrai coucher de soleil et une peinture, ou une photo de celui-ci. Ce serait donc plutôt parce que la distance de ces éléments nous font encore les percevoir comme « en dehors de notre portée », de notre monde, bref, « nulle part », ce qui est la même définition que l’image.

Autre exemple encore : « une belle femme, un bel homme », qu’on dira donc particulièrement beaux, le sentiment qu’on éprouve devant eux n’est-il pas assez trouble, parce que précisément, ils semblent ne pas appartenir au monde réel, au monde quotidien, comme si leur perfection les faisait se détacher de la réalité? Pensez au film de Bertrand Blier « Trop belle pour toi », ou Gerard Depardieu ne peut plus vivre aux côté de sa femme, Carole Bouquet, parce qu’elle est trop belle, comme pas de ce monde, intouchable, irréelle… et il trouve la joie de vivre avec Josiane Balasko…

La beauté est une figure idéale qui semble ne pas pouvoir prendre place dans la réalité

Beauté et idéal :

Description de la Beauté idéale par Baudelaire :

Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris;
J’unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d’austères études;

Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!

Où on voit que la Beauté est dépeinte comme une Idée platonicienne, céleste, hors de notre monde, échappant au temps, à la corruption, au mouvement.

(Et d’ailleurs, n’est-ce pas là un trait frappant de la beauté, qu’elle semble transcender le temps et l’usure qu’il fait subir à toute chose. Les oeuvres qu’on dit belles sont celles dont on ne se lasse pas, des peintures frappantes d’éclat, des musiques toujours au même point envoûtantes). C’est ainsi que Kandinski donnait pour conseil, afin de savoir quelles oeuvres ont avait plus ou moins aimé lors de la visite d’un musée, d’une exposition, de tout simplement sortir, et d’attendre que le temps fasse son oeuvre d’érosion, afin qu’apparaisse la représentation qui aura résisté à cette usure. Alors on saura qu’on l’a trouvée belle.

2- L’oeuvre d’art est une image, un irréel

A- Conscience imageante – conscience réalisante

Premier constat évident : une oeuvre d’art n’est pas un objet visé par une conscience réalisante : si on veut être tout à fait rigoureux, on ne peut que partir du cogito, ie analyser nos pensées comme elles se donnent à nous. Quand on dit : cet objet existe, ça ne peut que vouloir dire :  » j’ai conscience de cet objet posé comme existant. sinon on retombe dans la  » thèse naturelle du monde  » (Husserl) qui font abstraction de l’acte de conscience lui-même. On ne peut concevoir ce qu’est le monde du soi, sans la conscience : on ne décrit pas un objet en soi, mais simplement  » comment  » il se donne à la conscience (il se donne comme existant, comme non existant, comme n’existant plus…).

Une conscience réalisante est une conscience qui vise son objet comme réel. Devant une oeuvre d’art, une peinture, la conscience réalisante vise évidemment l’objet réel : une toile, un chassis, de la peinture, comme n’importe quel autre objet du monde, un crayon, une table…Mais une peinture est une image, et ceci est un objet de nature toute différente qu’un objet réel, ie qu’il ne mobilise pas le même type de conscience.

Attention cependant : la conscience réalisante n’est pas la pure sensibilité : devant une feuille d’arbre, on ne voit pas les qualités sensibles pures  » du vert, une forme dentelée… « , on voit d’abord une feuille. Ie que dans la perception du réel, il y a d’emblée une synthèse, ie que pour percevoir du réel, il intervient autre chose que la pure sensibilité : poser l’objet comme réel, c’est déjà y introduire l’idée de la substance. La substance n’est rien de perceptible, elle est l’idée pure de l’existence objective de l’objet, et on ne peut pas en faire l’économie dans l’analyse du réel…+ toutes les autres catégories de l’objectivité (Cf. table de Kant). De même, pour percevoir le réel intervient l’imagination (dire : perception = sensation + imagination + raison pure). Considérer ce mur comme réel, c’est imaginer en même temps l’autre face de façon implicite, et également le couloir, et le lycée, et finalement la réalité totale (le monde).  » La réalité totale ne fait l’objet d’aucun acte spécial de mon attention mais elle est co-présente comme condition essentielle d’existence de la réalité actuellement perçue « . Husserl. Rétention et protention.

En dernière instance, ce qui est irréel, c’est ce qui est séparé, isolé, (abstrait…). L’image : on peut percevoir l’image comme réelle, comme objet réel : on dit : c’est une image ; par exemple une photo sur la table à côté des revues, mais alors on ne la considère pas comme image au sens où on aurait une conscience spécifiquement imageante. Pour la conscience réalisante, une carte postale ressemble plus à l’enveloppe qu’au paysage dépeint.

B L’image.

En quoi consiste alors la cs spécifiquement imageante? Elle consiste tout d’abord à nier justement le caractère réel de l’objet, ne plus voir ce qui est donné comme présent (la carte,  » l’image « ), ne plus relier cet objet implicitement avec tous les autres du monde, mais l’isoler, sur un fond indifférencié. Cf. le rêve : on peut rêver d’un lieu, mais c’est encore une lieu visé en lui-même, sans lien avec tout le reste qui le constitue. Une scène sans horizon. (paysages du peintre surréaliste Tanguy). Et le réveil :  » où suis-je?  » : retrouver le réel en posant la totalité du monde, le monde comme totalité (Alain : il faut reconstruire le monde tous les matins). Donc la cs imageante apparaît par la négation de la réalité, de la présence et de ses contours : une image, c’est un objet donné comme absent. On dit qu’une image est nécessairement image de qqch, mais ça n’est pas parce qu’elle représente par imitation qqch de réel qui serait ailleurs. Ceci n’est qu’un cas particulier. (une toile abstraite est une image).  » Image de qqch  » signifie que la cs de l’image contient en elle-même cette irréalité, si on veut cette non-existence au sens de : ce qui est visé par la cs est autre que ce qui est simplement donné.

Voilà pourquoi Kant dit que dans la représentation esthétique, l’existence est indifférente, puisque justement celle-ci est mise entre parenthèses par la cs imageante. Le domaine de l’agréable est alors celui du réel, celui du beau est celui de l’image. C’est pourquoi pour trouver beau qqch de réel (un paysage), il faut porter sur lui une conscience imageante. Ie y introduire des médiations, qu’il soit image de qqch (le penser comme une photo, comme la représentation allégorique d’un état, etc…symbolisme).

> L’oeuvre d’art est un irréel. Elle manifeste un monde irréel que la réalité ne peut pas atteindre parce que elle n’est pas du même ordre. Exemple pour distinguer les deux ordres : la lumière du tableau : lumière réelle, j’éclaire la toile, mais je peux l’éclairer tant que je veux avec le projecteur, je n’atteins pas la lumière imaginaire, qui fait que le tableau est sombre, tamisé, etc…La lumière réelle est la condition de l’apparition de la lumière imaginaire, comme la peinture est l’occasion (on verra la notion d’analogon) de l’apparition de l’image. La bougie du tableau de De la Tour éclaire le visage, et ma bougie éclaire la toile. Le monde imaginaire est inaccessible, inaltérable (la cristallisation de l’image, la peinture sèche une fois pour toutes), intemporel (c’est la toile qui se désagrège…)

C’est pourquoi il ne faut pas dire que le peintre réalise une image qu’il avait en tête. Le peintre ne passe pas de l’irréel au réel, il ne quitte pas l’imaginaire, l’irréel. Le réel, c’est ce qui est là donné comme présent, ie coups de pinceau, peinture, vernis…mais ce n’est pas cela qui est l’objet d’une satisfaction esthétique (ie en Beau ou en Laid), mais seulement de l’agréable. Tout le  » réel  » du tableau n’est pas fait pour lui-même, ce n’est qu’un moyen qui peut permettre à l’irréel de les manifester. C’est la même chose avec la peinture abstraite, quoi que ça puisse paraître ambigu, et il semble que la peinture abstraite veuille nier cela, puisque la peinture revient à ses propres conditions matérielles, et apparemment ne vise que de la pure sensualité visuelle réelle (rétinienne). (Les artistes en mal d’inspiration travaillent  » la matière, le grain, les couleurs…mais une matière, une couleur ne sont pas belles en elles-mêmes, elles sont seulement agréables). Elles ne sont belles qu’en tant qu’images, il n’y a que l’image qui puisse être belle. Exemples ambigus : les monochromes de Klein, image?. La couleur pure peut-elle devenir image?

Dire que la peinture abstraite est une image, par opposition à la décoration qui n’est que du réel. La réalité dans le tableau n’est pas l’essence du tableau, elle n’en n’est que l’analogon, ie ce par quoi l’imaginaire se manifeste. Le tableau manifeste des objets imaginaires, qui ne sont pas réellement dans le tableau mais se manifestent par lui. Question : où est l’image? autant demander où est l’idée…dans la tête?…

Que l’oeuvre d’art soit un irréel peut paraître ambigu pour la peinture. Ca l’est moins pour d’autres arts, le roman, poésie, art dramatique. Il est évident que ça n’est pas la réalité du roman qui importe, ni non plus le mot dans sa réalité. Le mot dans la prose est signe – mais alors le problème de la beauté de la prose est difficilement pensable (Cf Sartre). Pour la poésie, on retrouve la notion d’analogon, dans le symbole. Ce n’est pas la réalité du vers qui est belle (les mauvaises études sur les allitérations :  » pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes? … « Cf cours sur le langage.

Exemple de l’art dramatique : le débat sur la distanciation : l’acteur doit-il croire qu’il est le personnage pour bien le jouer ie éprouver réellement les émotions de joie, tristesse, colère et haine, ou au contraire qu’il s’en distancie et ne fasse que les feindre, les jouer de l’extérieur. Dans le premier cas, on ne voit en fait que l’acteur, trépigner, geindre et rire, on le voit jouer, ce qui n’a aucun intérêt. Le personnage n’existe pas. Dans l’autre, la neutralité purement technique, le personnage n’apparaît pas non plus, il n’y a qu’un savoir-faire froid…Ni l’un ni l’autre en fait, ce problème est mal posé. On se demande si l’acteur réel, comme personne, doit croire qu’il est le personnage et éprouver intérieurement les mêmes choses que lui, ou non, alors qu’en fait, l’acteur réel n’existe plus comme réel, il est tout entier sur le mode imaginaire, et ce qu’il y a de réel en lui n’existe que comme analogon, comme moyen de manifestation, qui réellement peut signifier tout autre chose (ce qu’on appelle les  » appuis de jeu « . L’acteur saisit le réel en lui pour figurer l’irréel qui le mène. (utiliser son trac pour jouer, un caractère physique pour lui donner un sens…). L’émotion est du côté du réel. L’acteur, quand il est dans l’imaginaire, a la  » tête froide « , mais il canalise les émotions réelles pour les irréaliser dans le personnage. Sartre :  » Ce n’est pas le personnage qui se réalise dans l’acteur, mais l’acteur qui s’irréalise dans son personnage « 

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