La technique

I/ Définition générale de technique :

1/ Une technique, c’est un savoir faire (technique pour allumer le feu, tailler les pierres jusqu’à la technique du saut à la perche ou la construction d’une maison … ). « Avoir une bonne technique » … Ce sens s’apparente à celui de « art » en général. C’est une pratique, par opposition à tout ce qui est théorique.

2/ Une technique, c’est un ensemble de procédés (un ordre des actions à faire pour arriver à une fin, un découpage méthodique). Ici, c’est plus théorique. On peut connaître la technique, mais ne pas avoir la technique. Le sens de technique est plus désincarné.

3/ Les objets techniques sont des objets inventés par l’homme, montés, et qui sont des moyens pour arriver à certaines fins. Ils sont de plus en plus construits à partir de connaissances, de la science, de théorie donc. Et nécessitent pour leur usage plutôt des connaissances théoriques que de la pratique (machines plutôt qu’outils). A terme, ils permettent précisément de ne plus avoir besoin de savoir-faire, puisque c’est la machine qui travaille.

Qu’y a-t-il de commun à tout cela? C’est que la technique a toujours pour but de se substituer à l’effort humain, et en particulier à l’effort d’invention. Le propre d’une technique, c’est que ça marche tout seul. Une technique, c’est un automatisme. Dans nos trois exemples:

– savoir faire: c’est-à-dire une habitude contractée, à laquelle on n’a plus à penser

– un ordre méthodique à respecter, qui permet donc aussi à ne plus à penser non plus

– les objets techniques, qui font le travail à notre place.

 

II Ambivalence du rapport entre l’homme et la technique

 

La problématique autour de la notion de technique revient toujours à celle de l’ambivalence de la technique vis à vis de l’homme.Car on ne sait jamais si elle est une manifestation de l’humain ou une aliénation. Nous rencontrerons donc cette ambivalence sous de nombreuses formes.

A/ Conscience et automatisme.

D’un côté, les automatismes libèrent l’homme des servitudes, des tâches ingrates. L’idéal est que les « navettes filent toutes seules » comme le disait Aristote, et que les hommes puissent se consacrer à des activités plus nobles, avoir le loisir de penser, de choisir, pendant que les machines exécuteraient.

Mais d’un autre côté, si toute technique consiste en un automatisme, cela induit que nous perdions la conscience de ce qui nous entoure. Car tout ce qui est fait automatiquement est fait, par définition, dans conscience.

Bergson Qu’arrive-t-il quand une de nos actions cesse d’être spontanée pour devenir automa­tique ? La conscience s’en retire. Dans l’apprentissage d’un exercice, par exemple, nous commençons par être conscients de chacun des mouvements que nous exécutons, parce qu’il vient de nous, parce qu’il résulte d’une décision et implique un choix; puis, à mesure que ces mouvements s’enchaî­nent davantage entre eux et se déterminent plus mécaniquement les uns les autres, nous dispensant ainsi de nous décider et de choisir, la conscience que nous en avons diminue et disparaît. Quels sont, d’autre part, les moments où notre conscience atteint le plus de vivacité ? Ne sont-ce pas les moments de crise intérieure, où nous hésitons entre deux ou plusieurs partis à prendre, où nous sentons que notre avenir sera ce que nous l’aurons fait ? Les variations d’intensité de notre conscience semblent donc bien correspondre à la somme plus ou moins considérable de choix ou, si vous voulez, de création, que nous distribuons sur notre conduite. Tout porte à croire qu’il en est ainsi de la conscience en général. Si conscience signifie mémoire et anticipation, c’est que conscience est synonyme de choix.

Bergson, L’énergie spirituelle

B/La raison, la mesure.

Il y a la raison qui vise le comportement rationnel, ce terme voulant dire qu’on optimise les rendements, qu’il n’y a pas de perte, de reste, d’inutile. Le but recherché est l’efficacité, l’efficacité étant le minimum de travail pour le plus grand résultat.

En ce sens, on peut dire que la technique participe de cette rationalité, puisqu’elle vise (surtout au sens 2 et 3) à une plus grande efficacité, et en un agencement réglé, ordonné, rationnel, des actions.

Mais il y a aussi la raison qui vise le comportement raisonnable, ce dernier terme insistant sur le fait de ne pas franchir certaines limites, d’éviter les excès. Il s’agit là d’un sens plus ancien du terme, et on y retrouve les idéaux antiques de la modération, du juste milieu, de la prudence, par opposition à l’hybris, à la démesure.

Or, en ce sens, le propre de la technique est de difficilement intégrer le concept de sa propre limite. Les progrès techniques semblent être en eux-mêmes potentiellement infinis.

On trouvera la même ambivalence avec le concept de mesure

  L’esprit technicien est celui qui introduit la mesure, au sens où il calcule, où il analyse et schématise (sens 2 vu dans les définitions), mais ce souci de l’analyse et de la mesure fait oublier l’autre sens de la mesure (être mesuré = modéré). C’est ainsi qu’on dit que l’ambition prométhéenne de l’homme (grâce à la technique, déployer un monde artificiel totalement émancipé des normes naturelles) consiste en l’introduction démesurée de la mesure technicienne dans notre existence.

 

C/ La contreproductivité et le passage à la limite.

L’ambivalence réside dans le problème de la limite à assigner à l’emprise de la technique sur notre existence.

La première limite est interne à la recherche de l’efficacité : à partir d’un certain stade, un développement devient contreproductif, c’est-à-dire que le coût marginal devient supérieur au bénéfice marginal (on appelle « marginal » l’évaluation pour chaque unité supplémentaire). C’est la loi générale de la baisse tendancielle du taux de profit. Paradigmatiquement, elle prend la forme d’une « courbe en cloche ». Par exemple si je suis entrepreneur, mon premier employé me fait gagner 2 unités, mon second m’en fait aussi gagner 2, mais le troisième (parce qu’il y a des interférences possibles sur le travail, de nouveaux frais, etc.) m’en fait gagner 1 seulement. Et à un moment, mon 10 ème employé peut très bien me faire perdre des unités, je ne dois donc pas l’employer.

 

Ainsi, on peut appliquer à l’organisation économique ce problème de la technicisation, entendue alors comme « Division du travail social ».

 

Pour résumer :

La technique est une automatisation. Dans le domaine de la production économique, l’automatisation entraîne la concentration de la production et va de pair avec la division du travail social. On peut alors se demander jusqu’où se processus doit aller, si l’automatisation peut progresser indéfiniment, ou bien si elle ne risque pas de devenir improductive.

Vous pouvez suivre une illustration de cette problématique avec ce texte de Simone Weil

D/ Les moyens et les fins.

On pense traditionnellement que la technique consiste en l’usage de moyens qui permettent d’atteindre plus efficacement nos fins. Seulement, on rencontre une forme de contreproductivité lorsque les moyens finissent par nuire à l’obtention de la fin. Soit que leur efficacité décroit, comme vu précédemment, soit qu’ils obscurcissent la fin elle-même, et finissent par la faire perdre de vue. C’est alors que ce qui était un moyen devient sa propre fin (comme quand on téléphone finalement juste pour téléphoner, pour faire usage de la technique, sans en avoir une réelle utilité)

Une manière de conceptualiser ce rapport de moyen à fin est proposée dans le texte suivant de JP Dupuy. Il oppose « l’autonomie », qui consiste à déployer son existence propre, à « l’hétéronomie » qui consiste à avoir recours à des adjuvents extérieurs pour nous aider à ce déploiement. Par exemple prendre un professeur, avoir recours à l’école, plutôt que d’apprendre au fil de sa vie – faire des gammes pour un pianiste plutôt que de jouer librement, etc.

On peut appeler « techniques » tous ces adjuvents extérieurs, et la contreproductivité apparaît quand les adjuvents deviennent des opposants.

TEXTE : La technique comme substitut hétéronome

 

 jean-pierre-dupuy

 Jean-Pierre Dupuy

         Toute valeur d’usage peut être produite de deux façons, en mettant en œuvre deux modes de production : un mode autonome et un mode hétéronome. Ainsi, on peut apprendre en s’éveillant aux choses de la vie, dans un milieu rempli de sens ; on peut aussi recevoir de l’éducation de la part d’un professeur payé pour cela. On peut se maintenir en bonne santé en menant une vie saine, hygiénique ; on peut aussi recevoir des soins de la part d’un thérapeuthe professionnel […]

         Il ne s’agit pas de nier que la production hétéronome peut vivifier intensément les capacités autonomes de production de valeurs d’usage. Simplement, l’hétéronomie n’est ici qu’un détour de production au service d’une fin qui ne faut pas perdre de vue : l’autonomie. […] mais passés certains seuils critiques de développement, la production hétéronome engendre une complète réorganisation du milieu physique, institutionnel et symbolique, telle que les capacités autonomes sont paralysées. Se met alors en place ce cercle vicieux qu’Illich a nommé contreproductivité. L’appauvrissement des liens qui unissent l’homme à lui-même, aux autres et au monde devient un puissant générateur de demande de substituts hétéronomes, qui permettent de survivre dans un monde de plus en plus aliénant. Résultat paradoxal : passés certains seuils critiques, plus la production hétéronome croît, plus elle devient un obstacle à la réalisation des objectifs qu’elle est censée servir : la médecine corrompt la santé, l’école bêtifie, le transport immobilise, les communications rendent sourd et muet, les flux d’information détruisent le sens, l’alimentation industrielle se transforme en poison, etc.

                                    Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, 2002

Il faut alors remarquer que cette technique, nommée « rapport hétéronome » à soi tend à créer une addiction à ce substitut à notre propre vie autonome. Les objets techniques nous servent, certes – mais on voit aussi que nous sommes complètement aliénés aux objets techniques, et c’est la panique quand ils ne marchent plus, au point que nous consacrons une grosse partie de notre vie à les entretenir.

 

III/  HOMO FABER – La technique comme destin de l’humanité

A/ Le matérialisme historique

Marx

Le matérialisme historique d’après Karl Marx

TEXTE : Bergson : Homo faber

HBergson

En ce qui concerne l’intelligence humaine, on n’a pas assez remarqué que l’invention mécanique a d’abord été sa démarche essentielle, qu’aujourd’hui encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication et de l’utilisation d’instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progrès en ont aussi tracé la direction. Nous avons de la peine à nous en apercevoir, parce que les modifications de l’humanité retardent d’ordinaire sur les transformations de son outillage. Nos habitudes individuelles et même sociales survivent assez longtemps aux circonstances pour lesquelles elles étaient faites, de sorte que les effets profonds d’une invention se font remarquer lorsque nous en avons déjà perdu de vue la nouveauté. Un siècle a passé depuis l’invention de la machine à vapeur, et nous commençons seulement à ressentir la secousse profonde qu’elle nous a donnée. La révolution qu’elle a opérée dans l’industrie n’en a pas moins bouleversé les relations entre les hommes. Des idées nouvelles se lèvent. Des sentiments nouveaux sont en voie d’éclore. Dans des milliers d’années, quand le recul du passé n’en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos révolutions compteront pour peu de chose, à supposer qu’on s’en souvienne encore ; mais de la machine à vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cortège, on parlera peut-être comme nous parlons du bronze ou de la pierre taillée; elle servira à définir un âge. Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber.

Bergson, L’évolution créatrice

B/ Le développement autonome de la technique

La technique, il semble que ça soit de la pensée et du travail humain objectivés. Les premiers hommes doivent la faire advenir, et ensuite ce travail est fixé dans les choses, et tourne tout seul. Mais en regardant l’histoire de l’humanité, on aurait presque tendance à dire les choses autrement. Que montre l’histoire de l’humanité: un progrès continuel des techniques, incontestable, qui se déploie avec constance, et une certaine linéarité, au point qu’on y verrait comme des convergences vers des formes idéales … voir les appareils de transport, avion, automobiles, bateaux, qui tendent vers la forme idéale (les instruments de musique, les appareils ménagers, etc. tous les mêmes, ce qu’on impute à une « standardisation », mais qui relève plutôt de la perfection atteinte).Cf Simmondon et l’individuation technique.

– Remarquons aussi que cette évolution des objets techniques s’autonomise (les objets techniques sont construits par des objets techniques, ce sont les ordinateurs qui calculent, etc.).

TEXTE : Jacques Ellul – Le déterminisme technique

Jacques EllulIl y a donc quelque chose qui est absolu, inattaquable, contre quoi on ne peut strictement rien, à quoi l’homme doit simplement obéir, c’est la croissance technicienne (car bien entendu, dans notre société, le progrès se ramène à cette croissance…). Autrement dit il n’y a aucune possibilité pour l’homme. Il n’a aucune espèce de liberté en face de la technique, car la liberté ici consiste à dire oui ou non, simplement. Et voyez-vous… qui dira « non » aux sondes spatiales ou au génie génétique? C’est là et là seulement que nous découvrons un déterminisme absolu pour l’homme (et non dans ses gènes ou dans sa culture!). Et c’est l’origine, la clé du désespoir fondamental de l’homme moderne. Il est désespéré parce qu’il ne peut rien et qu’il le ressent vaguement, sans en prendre conscience.

Jacques Ellul, Le Bluff technologique.

Donc il y aurait comme un retournement, la technique est conçue comme devant servir l’homme, mais le développement autonome de la technique nous fait penser que tout se passe comme si c’était l’homme qui servait le développement technique.

C/ L’homme, simple usager.

Nous ne sommes plus qu’abstraitement à l’origine des machines, puisque c’est vrai, c’est l’homme qui les a toutes inventées – mais actuellement, il nous serait impossible de les réinventer sans ces machines. Nous sommes donc en grande partie des utilisateurs plutôt qu’encore des inventeurs. La conséquence, c’est que nous ne maîtrisons pas depuis le début le monde des objets (et même, nous n’y comprenons à peu près rien) »~’è

 D/ L’homme, simple développeur.

Il n’est pas certain que la technique soit au service des besoins humains, dans la mesure où elle a son développement propre. Telle découverte technique en entraîne une autre, les possibilités techniques apparaissent, en lien avec les découvertes scientifiques, et les besoins, les modes de vie se calquent sur ces découvertes.

 E/ La technique comme destin de l’humanité

La technique est la fin de l’humanité, dans tous les sens du terme. La fm, son but depuis toujours, ce qui travaille en elle / Son terme, accessoire (la destruction par accident, guerre, cataclysme)

Terme au sens de la mise au’ second plan des « humains » par rapport aux machines. (remarque sur ce dernier point: de manière étonnante, l’homme se comprend et se considère lui-même à partir du paradigme des machines qu’il a lui-même inventées. La médecine mécaniste, et maintenant l’intelligence artificielle qui explique notre pensée avec des concepts tirés de l’informatique. Et on a même des mouvements (ex : transhumanisme) qui vise à faire évoluer les hommes en cyborgs.

Sur cette idée que le développement technique est une destinée générale prise par le sens de l’histoire humaine, voir Heidegger, qui suggère ce retournement, quand il dit que ça n’est pas le barrage qui prend place dans le fleuve, mais plutôt le fleuve qui est pris dans le dispositif du barrage, dispositif qui consiste à saisir ce fleuve sous l’angle de l’énergie exploitable.

Plus généralement, Heidegger appelle Technique le projet général d’arraisonnement du monde (c’est-à-dire le prendre sous l’angle du calcul afin le soumettre à la raison et à l’exploitation).

IV Le progrès technique en question :  Performance et ingéniosité

Revenons maintenant au texte d’Ellul. Ce second texte insiste sur l’idée que ce progrès technique, synonyme moderne d’avancée dans la civilisation, prend la forme d’une logique inéluctable. Et donc, comme il était dit précédemment dans le cours, qu’il y aurait depuis toujours une « essence de la technique » à l’oeuvre dans la civilisation occidentale, laquelle se serait présentée longtemps comme une libération, une émancipation des conditions naturelles, mais qui montrerait maintenant son véritable visage de système global de rationalisation et de course à la puissance. Son idée, c’est en quelque sorte que tout ce déploiement des améliorations techniques devaient bien advenir, que tôt ou tard, les machines devaient bien devenir de plus en plus performantes, qu’il est « dans la nature des choses » que par exemple, les ordinateurs, les machines de calcul, se développent depuis les engins à cartons troués jusqu’au systèmes interconnectés-miniaturisés-hyperpuissants que nous connaissons maintenant. Bref, qu’il y a comme une ligne droite du progrès technique, la ligne du gain d’efficacité, que cette ligne est comme un destin, inscrit en quelque sorte déjà en puissance dès les premières inventions. Et que donc, quiconque conteste de-ci de-là qu’une « amélioration » technique constitue un progrès se voit taxé de passéiste, puisque cette voie du progrès est linéaire, selon le critère de la performance, de la puissance. « On ne va pas revenir au transport à cheval… » quand on a inventé l’automobile, « on ne va pas revenir au lavoir » quand on a inventé la machine à laver, « on ne va pas revenir à la photo argentique » quand on a le numérique, etc.

Or, un point de discussion peut pourtant avoir lieu à propos de cet argument de la « performance » des objets techniques qui irait toujours croissant.

Les arguments principaux de la contestation de cette augmentation de la performance vont dans deux sens principaux :

1/ Les « machines à feu »

D’abord, on confond souvent performance et ingéniosité. C’est-à-dire que si les objets techniques modernes sont beaucoup plus performants que les objets traditionnels, c’est qu’ils disposent de la puissance du feu, c’est-à-dire de l’énergie, laquelle est essentiellement et risque de demeurer l’énergie résultant de la combustion des réserves fossiles (charbon, gaz, pétrole) – lesquelles ne sont pas inépuisables. En l’absence de ce carburant, tous ces objets n’ont absolument plus aucune utilité. (comme le porteur d’un fusil-mitrailleur qui est brutalement beaucoup plus mal armé qu’un escrimeur dès qu’il n’a plus de munitions…). La performance de tout l’attirail technique moderne est donc très relative, et suspendue à cette condition de l’énergie.

2/ La « performance en soi »

Ensuite, il est problématique de parler d’une « performance » en soi d’un objet technique. L’estimation de la performance est déjà très relative aux attentes qu’on peut en avoir. Voltaire faisant le trajet de Paris à Berlin était enchanté qu’avec ces nouvelles calèches, ces nouvelles routes, on relie ces deux villes en trois semaines seulement. « Et qu’est-ce que c’est que trois semaines dans une vie?… » disait-il? Quand de nos jours, le voyageur enrage de ce que son avions ait un quart d’heure de retard.

Pour garder cet exemple de la vitesse, il n’est pas du tout certain que le plus rapide soit le meilleur. Cela suppose par exemple qu’on considère que le temps du voyage lui-même est une corvée dont on essaie le plus possible de réduire la longueur – alors qu’on peut aussi considérer que le trajet fait partie du séjour, auquel cas, la vitesse n’est plus un critère.

Texte : Alain, L’utilité du progrès technique

Alain 1

     J’ai vu une des nouvelles locomotives de l’Ouest, plus longue encore, plus haute, plus simple que les autres ; les rouages en sont finis comme ceux d’une montre ; cela roule presque sans bruit ; on sent que tous les efforts y sont utiles et tendent tous à une même fin ; la vapeur ne s’en échappe point sans avoir usé sur les pistons toute l’énergie qu’elle a reçue du feu ; j’imagine le démarrage aisé, la vitesse régulière, la pression agissant sans secousse, et le lourd convoi glissant de deux kilomètres en une minute. Au reste le tender monumental en dit long sur le charbon qu’il faudra brûler.

      Voilà bien de la science, bien des plans, bien des essais, bien des coups de marteau et de lime. Tout cela pourquoi  ? Pour gagner peut-être un quart d’heure sur la durée du voyage entre Paris et Le Havre. Et que feront-ils, les heureux voyageurs, de ce quart d’heure si chèrement acheté ? Beaucoup l’use­ront sur le quai à attendre l’heure ; d’autres resteront un quart d’heure de plus au café et liront le journal jusqu’aux annonces. Où est le profit  ? Pour qui est le profit  ?

         Chose étrange, le voyageur, qui s’ennuierait si le train allait moins vite, emploiera un quart d’heure, avant le départ ou après l’arrivée, à expliquer que ce train met un quart d’heure de moins que les autres à faire le parcours. Tout homme perd au moins un quart d’heure par jour à tenir des propos de cette force, ou à jouer aux cartes, ou à rêver. Pourquoi ne perdrait-il pas aussi bien ce temps-là en wagon  ?

Alain, Propos

3/ Les nouvelles formes de sociabilité

De plus, il y a des incidences sociales qu’on ne soupçonne pas dans la recherche de l’augmentation de la vitesse de transport. Je vous invite à ce propos à lire l’intégralité du texte d’Ivan Illitch dont vous avez lu un extrait plus haut à propos de la performance des automobiles. Vous trouvez ce texte ici.

Mais il faut encore insister sur ce point que la performance en soi d’un objet technique n’a pas beaucoup de sens. Prenons l’exemple le plus indéfendable… le progrès technique que représente la machine à laver, le fait de ne plus avoir la corvée de lavoir, la libération des femmes. Nous avons sans doute trop tendance à penser que c’est le progrès technique, qui serait une force autonome, un pur bienfait de l’inventivité des ingénieurs, qui engendrerait les améliorations de nos conditions de vie. Et certes, la machine à laver libère le temps de la ménagère, mais ça n’est quand même pas non plus parce qu’on a inventé et pu produire en masse des machines à laver que du coup, les femmes on pu accéder aux revendications égalitaires, etc. C’est quand même bien parce que l’organisation sociale du travail et des conceptions dans les mœurs étaient prêtes à cette organisation égalitaire qu’on a lâché la production des machines à laver. Donc la machine à laver n’est pas séparable d’une évolution des moeurs qui tend à la libération de la femme. Ceci dit, il faut encore se demander ce qu’implique cette libération : par exemple, le lavoir (l’esclavage féminin) avait une fonction sociale (échange d’informations, fabrication d’opinions), qu’il était un instrument de pouvoir et de communication – et que c’est peut-être une inflexion dans la conception du politique (individualisme…) qui a mené à la « destruction des lavoirs comme lieux politiques » à coups de machines à laver… Cet exemple est évidemment très polémique, mais il y en a mille autres. Ceux qui estiment que l’apparition d’Internet a fait voler en éclat l’intimité du foyer en faisant entrer les gens à tout moment dans la maison, ceux qui se rendent compte que les téléphones portables sont aussi des mouchards, ceux qui pensent que les progrès de la médecine ont aussi pour contrepartie de nous rendre moins résistants, et qu’en général, la perfection de nos objets se paye bien souvent du prix de la réduction de nos propres facultés (plus besoin d’avoir de la mémoire puisqu’il y a google…).

Texte : Carnino et Michéa : Les nouvelles formes de sociabilité numérique

Michea

Jean-Claude Michéa

Pour Jean-Claude Michéa on ne peut faire société que s’il « nous est donné de vivre avec des êtres que nous n’avons pas choisis et pour lesquels, par conséquent, nous n’éprouvons pas forcément de sympathie particulière. » Cette analyse peut-être étendue au fantasme véhiculé par les nouvelles technologies. Fustigeant les adeptes des « nouvelles normes de sociabilité » (comprendre Internet, mobile,blog, chat, forum, etc.), ils évoquent « La perspective de voirle monde social prendre la forme d’une technosphère déresponsabilisée, où le zapping affectif est érigé en norme, et où la plupart des contraintes associées à la sociabilité réelle peuvent être balayées d’un simple “clic” […]».

L’idée est tristement simple : le fantasme véhiculé par les promoteurs des nouvelles technologies est celui d’une société où les individus se connecteraient les uns aux autres le temps d’un échange (sur le modèle économique), échange qui les dédouanerait de toute obligation ultérieure : on peut bien envoyer un mail à des amis en Australie, mais on ne parle plus à ses voisins, et on est libre d’y répondre… Le fantasme qui hante la société du numérique n’est autre que celui de sa propre fin : plus aucune obligation sociale, puisque les technologies font écran (au sens propre) entre les individus ; plus aucune attache à autrui, puisque toute relation est susceptible d’être annulée par un simple « clic » ; plus aucune dimension réellement politique, au sens où la politique (étymologiquement issue de la polis– la cité – antique) n’aura plus lieu d’être dans un monde d’individus atomisés, où la seule cité réelle sera virtuelle. Le fantasme ultralibéral et technocratique ne vise rien d’autre que la fin du politique, c’est-à-dire la fin du « vivre ensemble », condition même de toute sociabilité humaine et épanouissante, mais aussi de toute lutte émancipatrice.

 Guillaume Carnino, Revue Offensive n°8

 4/ Le fantasme technologique et la dématérialisation.

Bref, il n’est pas toujours avéré, loin s’en faut, que le progrès technique constitue en même temps un progrès humain, et il faut bien reconnaître que si nous gardons une certaine fascination pour l’innovation technique, pour les performances de ces objets, ce n’est plus guère en vue de notre usage réel, mais au simple titre de la fascination pour… la perfection et la puissance, qui sont les caractéristiques principales des objets techniques, plus au fond que leur utilité réelle – et il faudrait donc concevoir que la technique remplit une fonction plus psychologique que vitale, une fonction de type fantasmatique, à mettre en relation avec une pulsion peut-être morbide pour les êtres parfaits

Texte : Le fantasme de la dématérialisation

 De même que le nucléaire reporte sur les générations futures ses coûts et la gestion de ses déchets, la modernité capitaliste externalise les dégâts collatéraux de sa boulimie énergétique, dans les pays périphériques et dans l’avenir. « Après nous le déluge », nous ne devons rien à personne, nous sommes sans origine, vivons dans le présent et n’allons nulle part. Le self-made man est son modèle d’humanité. La coupure à l’égard de la réalité (de son inscription dans le temps, de sa dimension naturelle comme sociale) est à son comble, parce que nous ne percevons cette dernière qu’à travers le prisme de fantasmes puissants.

La société de consommation crée le fantasme d’une vie hors sol, dans un néant de réalité, elle est à proprement parler nihiliste. Elle ne peut pas empêcher la réalité d’exister, mais la dénie au profit d’un récit angélique et dépolitisé (« Tous consommateurs !). Alimentés en énergie par les installations nucléaires, nous dépendons d’abstractions mathématiques devenues réalités. Le pétrole est plus concret, mais lui aussi recèle une puissance considérable, qu’on libère aujourd’hui sans y penser, notamment pour nous déplacer. Le numérique prolonge ce mouvement d’abstraction, jusqu’à la dématérialisation finale. Nous sommes donc installés dans un milieu feutré, libéré de la pesanteur et de l’inertie, et nous pouvons nous adonner librement à la jouissance de la consommation, sans temps mort, mais non sans déception et inquiétude.

 Florent Bussy, revue Les z’indignés

V La « Mega-machine », nouveau paradigme de la technique

Enfin, il faut bien prendre acte que quand on parle aujourd’hui de « la technique », il ne s’agit plus d’abord de toutes les définitions qu’on a pu donner :

– Les savoir-faire physiques sont délaissés, supplantés par les machines

– La pensée méthodique est rare dans la mesure où nous sommes plutôt utilisateurs d’objets techniques plus que concepteurs

– On n’utilise plus beaucoup d’outils

– Et même ce qu’on appelait les « machines » n’est plus vraiment ce qui a lieu, car une machine est un « individu » fonctionnant de manière automatique et autonome, alors que les objets techniques qui nous entourent sont essentiellement inter-connectés.

– D’abord parce qu’ils se produisent eux-mêmes (des machines produisent des machines, des machines extraient l’énergie nécessaire à ces machines qui produisent des machines, etc.) donc il faut bien se dire qu’essentiellement, comme le disait Ellul, la technique, ce sont DES objets techniques qui font un « système technicien ».

–Ensuite parce qu’on voit bien que toutes ces machines sont pratiquement toujours compatibles entre elles (tailles, logiciels, etc.) et donc qu’il y a une unicité du système, des monopoles.

La conséquence de ce « système technicien », c’est :

1/ que les individus n’ont quasiment aucune action possible sur ce système, c’est à chacun de s’y adapter, de se mettre à une place de ce système qu’il ne maîtrise pas. Donc pas d’autonomie dans le travail.

2/ Ce système est énorme, et la question est de savoir si l’intégration des systèmes ne doit pas avoir une limite, sous peine d’être improductifs (Cf Simone Weil) et fragiles.

3/ Son talon d’Achille, c’est qu’il est énergivore.

Apparait alors une nouvelle préoccupation contemporaine, aux antipodes du mouvement de progrès techniquequi a porté toute la modernité, et qui divise aujourd’hui les « technophiles » et les « technophobes » : ne faut-il pas prendre des distances vis-à-vis du système technicien, s’en déprendre, pour éviter d’en être trop dépendant, pour aménager des espaces de résilience pour se protéger à l’avance (précaution) d’éventuelles catastrophes technologiques.

TEXTE : Alain Gras, La mégamachine

Alain gras

Notre époque se présente comme l’ère de l’individualisme et de la liberté, du moins dans l’ « américano-occident ». L’avancée sur la route du progrès technique, que d’aucuns voient s’ouvrir dès l’aube de l’humanité, semble annoncer ce destin. Mais notre vie quotidienne étant entièrement immergée dans le fait technique, […] l’être humain n’a précisément jamais été aussi dépendant des autres et aussi peu « individuel ». Les grands systèmes, avec toute leur panoplie de réseaux que je nomme macro-systèmes techniques, « mégamachines » constituent de nos jours la seule toile de fond sur laquelle se décline l’activité quotidienne de l’homme moderne. Bien rares sont les activités qui n’ont pas besoin d’une « machine » pour simplement leur permettre d’exister. L’être moderne respire par un poumon artificiel qui l’a, en fait, coupé de toutes les autres formes de vie.

Il faut donc prendre le problème à l’envers et se poser d’emblée la question : Peut-on se débrancher de la mégamachine lentement construite depuis la révolution industrielle comme seul moyen d’existence « honnête » ?

Alain Gras, Sortir des mégamachines

 

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