Textes étudiés sur le travail

TEXTE 1 : La dévalorisation antique du travail            

Ainsi, [dans la Grèce antique] la sphère privée, celle de la famille, se confondait avec la sphère de la nécessité économique et du travail, tandis que la sphère publique, politique, qui était celle de la liberté, excluait rigoureusement les activités nécessaires ou utiles du domaine des « affaires humaines ». Chaque citoyen appartenait simultanément à ces sphères soigneusement séparées, passant continuellement de l’une à l’autre, et s’efforçait de réduire au minimum le fardeau des nécessités de la vie, d’une part en s’en déchargeant sur ses esclaves et sa femme, d’autre part en maîtrisant et limitant ses besoins par une discipline de vie frugale. L’idée même de « travailleur » était inconcevable dans ce contexte : voué à la servitude et à la réclusion dans la domesticité, le « travail », loin de conférer une « identité sociale », définissait l’existence privée et excluait du domaine public celles et ceux qui y étaient asservis.

André Gorz, Métamorphoses du travail

André Gorz montre que la valeur accordée au travail est une invention assez récente, liée à la modernité, à la montée de la bourgeoisie qui fondait la propriété sur le travail, mais que dans d’autres sociétés socialement organisées autrement, le travail était plutôt considéré comme une malédiction infâmante caractérisant la condition de l’esclave.

Alors que pour nous modernes, le travail est le moyen essentiel de la socialisation, de la participation à la société « réelle » qui est celle du monde du travail (les autres sociabilités, religions, associations, etc. étant considérées comme privées) – pour les Grecs, c’était l’inverse, puisqu’on n’accédait à la vie publique qu’à la condition de la dimension du travail qui caractérisait la réclusion dans la sphère privée, domestique.

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TEXTE 2 : L’humanisation par le travail

Chez Hegel, le Travail « apparaît » pour la première fois dans la Nature sous forme du travail servile imposé par le premier Maître à son premier Esclave (qui s’est, d’ailleurs, soumis à lui volontairement, puisqu’il aurait pu échapper à la servitude et au travail en acceptant la mort dans le combat, ou en se suicidant après sa défaite). Le Maître fait travailler l’Esclave pour satisfaire par son travail ses propres désirs, qui sont en tant que tels des désirs « naturels » ou animaux (le Maître, en les satisfaisant, ne diffère de l’animal que par le fait qu’il les satisfait sans faire d’efforts, l’effort nécessaire ayant été fourni par l’Esclave ; c’est ainsi qu’à la différence de l’animal le Maître peut vivre en « jouisseur »). Mais pour satisfaire les désirs du Maître, l’Esclave a dû refouler ses propres instincts (préparer une nourriture qu’il ne mangera pas tout en désirant la manger, etc.), il a dû faire violence à sa « nature », se nier donc ou se « supprimer » en tant que donné, c’est-à-dire en tant qu’animal. Par conséquent, étant un acte auto-négateur, le Travail est un acte auto-créateur : il réalise et manifeste la Liberté, c’est-à-dire l’autonomie vis-à-vis du donné en général et du donné qu’on est soi–même; il crée et manifeste l’humanité du travailleur. Dans et par le Travail, l’Homme se nie en tant qu’animal, tout comme dans et par la Lutte. C’est pourquoi l’Esclave travailleur peut transformer essentielle-ment le Monde naturel où il vit, en y créant un Monde spécifiquement humain de la technique.
Kojève, Introduction à la lecture de Hegel

Le point de départ de la réflexion de Kojeve, commentant Hegel, est donc celui des conditions d’apparition du travail dans la nature (les végétaux, les animaux ne travaillent pas à produire ce qu’ils produisent), cette « violence faite à sa nature ». Parce que le travail, c’est d’abord l’aliénation (passer dans son autre) – la dialectique du « se soumettre pour dominer ». Si je rêvasse, je ne travaille pas, je laisse libre cours à ma nature. Mais si on se met au travail, c’est qu’on s’aliène à une contrainte d’abord extérieure. Se mettre à écrire ses pensées, c’est se soumettre à l’ordre du langage, écouter un discours, c’est d’abord recevoir une autre pensée que la sienne. Mais c’est bien en même temps se soumettre, c’est-à-dire que le soi n’est pas anéantit – mais précisément, il travaille, c’est-à-dire qu’en lui, « ça travaille » (ça se recombine, ça intègre, ça assimile – bref ça se transforme).

Dans le travail, je me transforme en intégrant autre chose que moi, ce que Kojève dit quand il dit que le travail est auto-créateur. La définition du travail a donc un versant subjectif (quand on dit que personne ne peut travailler à ma place), qu’un travail est travail sur soi. Mais le travail, c’est quand le subjectif va dans le sens d’une objectivation (assimilation de la contrainte). Dans les deux sens plutôt, si on veut être plus hegelien : le travail est réalisation, et aux deux sens de la réalisation (accomplir et prendre conscience), je m’apparais dans mon œuvre, je suis donc plus réel, et en même temps plus conscient de ce que je suis donc. Ainsi, une machine ne travaille pas, car il n’y a pas objectivation d’une subjectivité. La subjectivité qui se travaille dans l’objectivation, ça n’est donc pas non plus le fait du travail aliéné (mécanique) – si je déroule ce que je suis là en train de dire, ça ne me travaille pas, je ne travaille pas. Que dire, j’exécute. Et si je suis au contraire dans une apparence de travail sur soi, doutant et incapable de poser quelque chose, sans doute ne travaillé-je pas non plus. Parce que la subjectivité pure, c’est aussi la belle âme, abstraite, qui refuse tout simplement toute compromission avec la réalité, c’est soumission. La violence en ce sens ne travaille pas, elle veut garder la pureté de ses intentions.

Retenir donc de ce texte son idée principale : Le travail consiste en une certaine perte, celle de son identité première, naturelle (travaiil « auto-négateur »), mais c’est lui qui permet en même temps d’accroître sa puissance en sortant de soi, par assimilation de l’extérieur (travail « auto-créateur »). Travailler, c’est se soumettre pour mieux diriger.

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Texte 3

L’ouvrier devient d’autant plus pauvre qu’il produit plus de richesse, que sa production croît en puissance et en volume. L’ouvrier devient une marchandise d’autant plus vile qu’il crée plus de marchandises. La dépréciation du monde des hommes augmente en raison directe de la mise ne valeur du monde des choses. Le travail ne produit pas que les marchandises ; il se produit lui-même et produit l’ouvrier en tant que marchandise, et cela dans la mesure où il produit des marchandises en général […]
La force de travail est donc une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi la vend-il? Pour vivre. Mais la manifestation de la force de travail, le travail, est l’activité vitale propre à l’ouvrier, sa façon à lui de manifester sa vie. Et c’est cette activité vitale qu’il vend à un tiers pour s’assurer les moyens de subsistance nécessaires. Son activité vitale n’est donc pour lui qu’un moyen de pouvoir exister. Il travaille pour vivre. Pour lui-même, le travail n’est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. C’est une marchandise qu’il a adjugée à un tiers. C‘est pourquoi le produit de son activité n’est pas non plus le but de son activité. Ce qu’il produit pour lui-même, ce n’est pas la soie qu’il tisse, ce n’est pas l’or qu’il extrait de la mine, ce n’est pas le palais qu’il bâtit. Ce qu’il produit lui-même, c’est le salaire, et la soie, l’or, le palais, se réduisent pour lui à une quantité déterminée de moyens de subsistance, peut-être à un tricot de coton, et à un logement dans une cave. Et l’ouvrier qui, tant d’heures durant, tisse, file, perce, tourne, bâtit, manie la pelle, taille la pierre, la transporte, etc., regarde-t-il ces douze heures de tissage, de filage, de perçage…comme une manifestation de sa vie, comme sa vie? Bien au contraire. La vie commence pour lui où cesse cette activité, à table, à l’auberge, au lit. Par contre, les heures de travail n’ont nullement pour lui le sens de tisser, filer, percer, etc., mais celui de gagner ce qui lui permet d’aller à table, à l’auberge, au lit. Si le ver à soie tissait pour subvenir à son existence de chenille, il serait un salarié achevé.

Marx, Travail salarié et capital.

Dans ce texte, Marx affirme deux choses. D’abord, il montre le fonctionnement du système capitaliste, lequel instaure un marché d’échanges libres – cette liberté signifiant essentiellement la liberté du commerce (suppression des modes d’échanges traditionnels, des modes de production traditionnels, corporations, guildes, etc.). Ainsi, c’est le marché libre qui prime, c’est-à-dire aussi que les biens deviennent des marchandises – c’est-à-dire aussi que leur valeur est leur valeur d’échange (leur comparaison avec d’autres produits sur le marché), et non plus leur valeur d’usage (la satisfaction réelle qu’on retire de l’usage du bien). Les producteurs, les travailleurs deviennent eux-mêmes de telles marchandises (on achète leur force de travail). Ce que dit Marx par la suite, c’est que le capitaliste achète l’ouvrier à sa valeur d’échange, mais qu’il tire de lui sa valeur d’usage – et que cette valeur d’usage étant supérieure à sa valeur d’échange, le capitaliste tire une plus-value à partir du travail de l’ouvrier, autrement dit que le capital s’enrichit sur le dos du travail. D’où la légitimité selon lui de la réappropriation par les travailleurs du capital.
Ensuite, Marx montre que s’il accepte la thèse théorique de Hegel, selon laquelle le travail est l’accomplissement du travailleur, c’est pour cela qu’il est d’autant plus scandaleux que ce soit ainsi le travail qui soit aliéné (on prend à l’homme ce qui fait son essence). Parce que le travailleur vend ce qui fait son essence de travailleur (son activité vitale) contre de simples moyens de survie.

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Texte 4

Dans la glorification du «travail», dans les infatigables discours sur la «bénédiction du travail», je vois la même arrière-pensée que dans les louanges des actes impersonnels et d’un intérêt général : à savoir la peur de tout ce qui est individuel.
On se rend maintenant très bien compte, à l’aspect du travail – c’est-à-dire ce dur labeur du matin au soir – que c’est là la meilleur police, qu’elle tient chacun en bride et qu’elle s’entend rigoureusement à entraver le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance.
Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, il retire cette force à la réflexion, à la méditation, aux rêves, aux soucis, à l’amour et à la haine, il place toujours devant les yeux un but mesquin et accorde des satisfactions faciles et régulières.
Ainsi une société où l’on travaille sans cesse durement jouira d’une plus grande sécurité : et c’est la sécurité que l’on adore maintenant comme divinité suprême»
Nietzsche, Aurore

Plusieurs points à retenir de ce texte. La thèse d’abord, un peu paradoxale, selon laquelle le travail ne contribue pas au déploiement des capacités de l’individu, mais qu’au contraire, il lui fait perdre sa singularité pour le réduire à une simple force de travail impersonnelle. En cela, Nietzsche va dans le sens du texte précédent de Hegel, au sens de la perte initiale de soi que constitue le travail, mais il ne garde pas le second moment positif que notait Hegel, celui de la création de soi par soi.

Notre auteur poursuit plutôt son idée par une justification de la valeur-travail qu’il trouve dans l’organisation sociale : « le travail est la meilleure des polices », c’est-à-dire que s’il est institué et si valorisé, c’est qu’il permet la grégarisation des individus et leur mise au pas, par leur exténuation, et l’écrasement de leur spontanéité. Il va même jusqu’à laisser entendre que cet anéantissement de sa propre créativité est aimé par le travailleur, qui y trouve une satisfaction « mesquine » : sa sécurité.

On voit donc qu’ici, le travail est considéré comme une aliénation, qui, au prix de la sécurité qu’il fait gagner, rend incapable d’être l’acteur de sa propre vie.

2 commentaires sur “Textes étudiés sur le travail

  1. Très cool tous mes amis à Abidjan qui passent le bac cette année m’ont tous remercié et même gratifier de leur avoir partagé le lien
    Continuer ainsi à envoyer des sujets afin d’aider les candidats au bac
    JE VOUS REMERCIE AUSSI !!!

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