Le travail

L’inspiration de ce cours est le livre de D Meda : Le travail, une valeur en voie de disparition

Vous avez une vidéo où D Meda s’exprime sur les perspectives du travail aujourd’hui :

Introduction

Quand on demande spontanément ce qu’on entend par « le travail », la première idée qui vient majoritairement, c’est le métier, l’emploi, la vie professionnelle. Nous allons nous attacher à montrer que cette définition spontanée est symptomatique de notre société occidentale moderne, et en réfléchissant à l’origine de cette idée, nous allons mieux comprendre ce qui fait le propre du monde qui est le nôtre, car le travail en est un élément central, constitutif.
On assimile donc « travail » et « emploi » de manière massive, pourquoi? On a l’idée un peu angoissante que celui qui ne travaille pas est un exclu de la société, de ses relations humaines et de la richesse qu’elle procure. Bref, le travail, c’est une préoccupation très concrète pour la très grande majorité des habitants des pays occidentaux modernes, bien plus finalement que les autres notions qu’on a pu aborder dans le cours de philosophie (l’art, la religion, la conscience… tout cela, c’est un peu du luxe, alors que le travail, on ne rigole pas avec ça, et on y consacre une grande partie de ses facultés).
Il est donc très problématique, voire tragique, dans notre société, de ne pas travailler. Nous avons « inventé » le travail comme moyen de réalisation de soi et comme facteur principal du lien social. D’où cela vient-il?

I Petite histoire du travail à travers les âges pré-modernes

Alors que le travail est ce qui pour nous permet l’insertion « réelle » dans la vie sociale, la participation effective à la société, ainsi que le moyen de survivre, nous allons voir qu’il n’en a pas toujours été ainsi, loin s’en faut.
De plus, le mot »travail » renvoie pour nous à différentes facettes (effort, satisfaction des besoins, production-transformation, artifice, échange, rémunération), comme s’il s’agissait d’un terme tellement polysémique qu’on aurait affaire à des homonymes (quel rapport y a-t-il en soi entre « faire un effort », « répondre à ses besoins », « s’intégrer dans la société » ?…), et c’est là qu’on voit quelque chose d’assez intéressant : le fait que nous utilisions le même mot pour des différents aspects révèle que dans notre société, ces différents aspects sont liés, et unifiés par le concept de travail. Aussi est-il difficile de parler du « travail » dans des sociétés anciennes, dans la mesure où ce terme pour nous regroupe tout cela, et que pour elles, ce n’était pas regroupé (autrement dit, que le « travail » n’existait pas). Il y avait des mots pour effort, mais qui n’étaient pas du tout ceux qui allaient avec satisfaction des besoins, ou avec production, etc.
Sans doute faut-il commencer par se défaire d’une tendance spontanée que nous aurions à l’anachronisme (c’est-à-dire projeter dans le passé des valeurs, des critères et des termes qui ne valent que pour notre présent). L’une de ces idées sans doute anachronique est celle qui veut que les sociétés anciennes auraient été écrasées par le travail, un effort harassant pour subvenir difficilement à ses besoins et sortir à peine de la pauvreté crasse – et qu’une libération progressive du joug du travail aurait été permis par les gains de productivité obtenus par le progrès technique. Par exemple, dans son livre Age de pierre, Age d’abondance, Marshal Sahlins affirme que dans les sociétés traditionnelles, les « primitifs » travaillaient relativement peu, quelques heures par jour pour subvenir à leurs besoins immédiats, et le reste du temps était voué à la vie sociale, au repos, etc. Il faudrait plutôt chercher au19ème siècle LE siècle du travail, celui des journées de travail pleines, et cela pour les services de l’industrie capitaliste. . Cf annexe : l’évolution du temps de travail, infra.
A/ Sociétés traditionnelles :pas de « logique du travail » selon laquelle on travaille pour dégager un bénéfice individuel, un gain. Le travail (les tâches) sont des contraintes sociales rituelles, les activités que chacun fait en rapport avec son rang, et le bénéfice est l’objet d’un partage purement politique, au sein d’une communauté naturellement hiérarchisée. Le travail est une activité purement de démonstration sociale, une compétition ludique, une manière d’être bien considéré – et pas du tout à l’accumulation des biens.
Donc, pas d’individu, pas d’échanges économiques car peu de division du travail, peu de besoins naturels, pas d’idée d’accumulation
Voyez le texte de Sahlins à la page 172 de votre manuel.
B/ Antiquité grecque :
Pas de notion de « travail » qui englobe les différents « producteurs ». Et tout cela est méprisé. Surtout parce que travail entraîne échange, et que c’est la dépendance à autrui qui est méprisable. La liberté et la dignité sont dans l’indépendance. Et puis le travail est le lieu de la soumission aux besoins, à l’économie, qui n’est pas le lieu de réalisation de l’humanité en chaque homme.
Lire le texte de Gorz dans les textes distribués.
C/ Moyen-âge :
Vision un peu morale du travail : le travail permet de se concentrer, de lutter contre la mauvaise rêverie, contre les tentations qui détournent de l’essentiel : la prière (le travail des moines). Mais il y a un mépris des travaux à but lucratifs. Surtout les spéculateurs, qui spéculent sur ce qui n’appartient qu’à Dieu : le temps. Il est comme hérétique de faire des spéculations sur l’avenir. Nous sommes entre les mains de Dieu, et spéculer sur ses intentions, c’est blasphématoire. L’enrichissement est aussi mal considéré (parce que la richesse est aussi une manière de prévenir, et donc de se défier de la fortune que Dieu peut vouloir nous faire?)
On a en tout cas le sens du « tripalium », cet instrument de torture qui aurait donner étymologiquement son nom au « travail » : le travail n’a de valeur qu’en tant qu’il est une activité d’ascèse.

II – La modernité et l’invention du travail.

Au milieu du 18ème siècle, la richesse matérielle est posée comme un bien absolument désirable (abondance, prospérité économique, etc. ), et le travail commence à en être perçu comme un moyen – un moyen impressionnant avec les gains de productivité conçus par la division sociale du travail (les épingles de Smith, les gains de productivités indéfinis qui émeuvent aux larmes les philanthropes…).
Pour Smith, le travail est Le producteur de la valeur. Il est donc le cœur de cet idéal d’enrichissement. Il faut donc le définir. En faire un concept. Parce que les activités diverses des hommes divers, c’est trop de singularités incommensurables, c’est « leur vie naturelle ». Il faut « inventer » le concept de travail, pouvoir le mesurer, le rationaliser.
L’habileté étant difficile à évaluer, on « écrase » l’évaluation du travail sur le temps. Cela homogénéise, quantifie cette activité. On « travaille » en général. L’objet devient moins essentiel, ainsi que l’accomplissement. Premier pas vers la marchandisation des activités en « travail ». Et il va ainsi pouvoir fonder l’échange, le rendre mesurable.
De plus, on tend à ne considérer comme travail que les activités qui s’inscrivent dans les choses, donc la production matérielle. L’important, c’est de mesurer la richesse. Est alors considéré comme « travail » exclusivement ce qui concourt à cette production de bien matériel et marchand. Le travail est donc « désubjectivé », il n’est plus une question de morale comme il pouvait l’être au moyen-âge. Ce qui compte est purement économique : l’augmentation de la valeur, de la richesse.
Et socialement, le « travail » concourt à la fois à la suppression des solidarités et ententes traditionnelles, car la base de la société, c’est l’individu en tant qu’il apporte le bien essentiel : sa force de travail. Les liens politiques, religieux, traditionnels, sont déclassés par rapport à la valeur du travailleur, de sa contribution à la richesse de la société, et à son implication dans ce qui est devenu le « monde du travail ». Mais le lien social ainsi constitué par le travail est un lien marchand, et comme le dira Marx, l’activité laborieuse de l’homme (ce par quoi il manifestait son humanité créatrice) devient ce par quoi il s’intègre dans la vie sociale en la vendant.

III Les raisons de l’invention moderne du travail

L’invention du travail, au sens moderne, c’est-à-dire une activité matérielle, quantifiable et marchande, s’est faite parce qu’elle constituait une solution à un problème très général, celui du fondement du nouveau lien social, suite à l’effondrement des fondements traditionnels.

1 – La question du « fondement »

On peut toujours considérer que cette question des fondements n’est pas très importante, qu’on s’en moque un peu, de « fonder », qu’on est au-dessus de ça, penser que nous maintenant, on n’a plus besoin de tels repères, qu’on est libres, grands… que les fondements, c’est pour se rassurer, c’est un peu rassurer. Mais c’est sans doute parce qu’on pense « qu’avant », ils avaient besoin de fondements, de type religieux au sens large, alors que nous, non. Mais on s’aperçoit vite qu’on en a beaucoup aussi. Et en particulier celui dont on parle peut-être. On se moque un peu des fondements religieux, politiques, ils nous paraissent abstraits – mais c’est parce qu’on les a justement remplacés par d’autres qui nous en tiennent lieu, et en particulier le fondement du travail. Il faut travailler, voilà le nouveau Dieu, les nouvelles tables de la loi, les nouveaux droits de l’Homme…
Non pas qu’on ait le choix individuellement (parce qu’individuellement, il faut travailler pour subsister, ou alors c’est compliqué), mais dire que c’est toute la société qui est organisée sur ce principe, ce but – ou du moins c’en est un principe structurant, le « côté boulot », qui fait qu’à côté, il y aura aussi la vie, le « côté loisirs, côté cœur… », mais justement cette séparation, et le « côté boulot », c’est le côté insertion dans la Société, participation. La Société, c’est concrètement le monde du travail. La politique, franchement, pas tellement. La Politique, c’est juste le lieu de l’émission d’opinions, de discussions assez ponctuelles, mais la Politique a rejoint la Religion dans le domaine des « opinions privées » – et non pas de l’intégration sociale. Politique et Religion donc, on en parle, mais ce n’est pas notre vie sociale. On en parle dans nos « communautés privées », dans nos cercles privés, restreints. Alors que la Société, ça n’est pas la Communauté. La Société, c’est le tout, le « public ». Et alors, c’est étrange, mais la Politique, c’est plutôt maintenant « privé », alors que le travail, la vie économique, c’est du domaine public. (Et c’est pour cela sans doute que les hommes politiques ne parlent que d’économie, que de travail).

2- La révolution moderne et les nouveaux fondements de la société

Tout cela provient de la révolution moderne, commencée vers le 17ème siècle, celle qui a bouleversé la face de la Terre – la seconde révolution humaine, après celle du néolithique en – 10 000.
Remarque : On prend donc une perspective très large historiquement (c’est difficile, de se mettre à un point de vue aussi élevé, surplomber les siècles, parce qu’on a du mal à intuitionner cela : 3 siècles, ça fait combien de temps intuitivement. Et puis quand on est aussi haut, on ne sait plus trop où on est soi-même. Il faut prendre beaucoup de distance par rapport à soi-même. On parle de sociétés dont les catégories de pensée ne sont pas les mêmes – or, peut-on penser en dehors de nos propres catégories de pensée?… Comment ils pensaient avant?… ça n’est pas bien difficile de faire des « reconstitutions historiques », il suffit de changer les costumes, les décors… mais en général, on commet d’énormes fautes, des anachronismes, comme les films hollywoodiens, qui projettent des passions toutes modernes sous la toge de César, de Ben Hur, du roi Arthur… et qui écrasent ce qui fait l’histoire, l’histoire des idées, des catégories de pensée. Mais il est beaucoup plus difficile d’opérer en soi le décentrement que suppose le fait de se représenter le monde en changeant de paradigme.
Bref, en quoi consiste cette révolution moderne, pourquoi est-ce que le travail peut être considéré comme la valeur qu’a en propre cette modernité occidentale, ce qui fait sa spécificité parmi toutes les autres?
 A/ La valorisation de la richesse matérielle
De l’essence de la société occidentale moderne. Qu’est-ce qui la caractérise. J’ai parlé de Lévi-Straus dans le chapitre Les Cultures.  Quand il parle des critères de la culture, qu’il dit que celui de l’Occident, c’est la richesse matérielle au bout du compte. Commençons donc par là : alors comment est-ce qu’on en est venus à valoriser cette richesse matérielle?
– Il y a des explications matérialistes, marxistes on dira : il s’avère qu’il y a eu des découvertes techniques, la possibilité de gains de productivité, qui donneraient l’idée d’un enrichissement indéfini. Mais là, est-ce que ça peut faire une cause? Car ce n’est pas parce qu’on peut créer de la richesse matérielle qu’on va le faire (la technique, c’était vu auparavant comme des curiosités, mais on ne pensait pas à l’exploiter… à améliorer les conditions de vie. Les conditions, elles étaient comme ça, on avait notre lot, c’est tout).
-L’explication par les mentalités, Weber et le capitalisme, sa thèse (un peu tordue…?) : les Protestants certes ne valorisent pas les œuvres, mais introduisent l’idée d’un sacerdoce terrestre, faire le royaume de Dieu sur Terre, comme Dieu a créé le Monde, poursuivre sa démarche, et accomplir l’Esprit, pour l’instant incarné comme Nature, et lui donner sa forme aboutie par le Travail. Finie la contemplation de Dieu, il faut prolonger son geste. Donc mystique du travail.  Le travail, avant, c’était la corvée, ou bien c’était « sa vie », son occupation, enfin, c’était naturel. Et puis c’est devenu une activité sociale, et quelque chose de très important, un peu mystique même, dans la mesure où c’était aussi le but de la vie, sa mission. Le fameux « Beruf » de Luther, la vocation, ce par quoi on se réalise. Ce n’est plus ce qu’on est qui compte, mais ce qu’on fait et qu’on devient par le travail.
– La recherche de la paix, autre explication de l’essor de l’Economie, de l’idéal de la Richesse : il faut contrer les passions par d’autres passions, plus pacifiques. Face à la violence, l’esprit de conquête, on trouve l’intérêt, égoïste. Chercher son intérêt propre dans la collaboration avec autrui. Et l’idée du « doux commerce » de Montesquieu, toujours soucieux d’équilibrer les forces (par exemple pour lui, l’économique contre-balance la quête du pouvoir politique.

Mais l’explication doit être plus globale, elle tient aux bouleversements fondamentaux de la modernité.

B/ La place de l’homme dans la nature, l’Héliocentrisme.
Avec lui, une nouvelle représentation de la place de l’homme dans la nature. Qu’est-ce que la nature dès lors? Elle est homogène, vide, transparente. Il n’y a plus de lieux, de hiérarchies, tout est partout pareil, c’est de la matière, point. Un désert de formes diverses. Pas de lieux marqués par un certain esprit, par des récits qui les enchantent. Juste des formes étendues. Face à ce désert, à la fois réaction de peur, de désarroi (Pascal angoissé par les infinis, monde froid, indifférent, vide, sans signes) – et d’enthousiasme (Descartes : il va être possible de comprendre de manière concrètement utile tout cet agencement de formes, et les tourner à notre profit). Fin de la métaphysique, qui cherchait à établir des théories, c’est-à-dire au fond des images de l’univers – ce qui restait contemplatif. La « science » devient ce qui permet d’agir, de construire des artifices utiles, des choses qui « marchent ». Connaître la nature, c’est la maîtriser.
Et donc le moyen de la connaître, c’est le travail. Il faut l’éprouver, la tester, la manipuler. On n’avait pas l’idée de cela avant. Avant, on l’utilisait après observation, mais on ne l’expérimentait pas, elle donnait ce qu’elle voulait. Là, on va la chercher, la traquer
    C/ Aspect politique : La fin des communautés naturelles.
Effondrement des justifications traditionnelles de l’ordre social. Justification religieuse, tout pouvoir vient de Dieu, est donc absolu et naturel. Tout le monde est à sa place. Mais cette justification traditionnelle se voit remise en cause, et il faut donc trouver de nouveaux fondement à l’ordre social et à l’obéissance à des hiérarchies politiques . La société va devoir se trouver un fondement plus légitime, qui sera celle du « contrat social. Reportez-vous pour cela au chapitre « politique » du cours, et à la page : « légitimité de l’autorité »
C’est là que le « travail » intervient. Car s’il y a une réponse politique à l’unité de la société avec les théories du Contrat Social, l’organisation hiérarchique par les rapports de travail peut aussi constituer une réponse, économique cette fois », à ce problème d’unité de la société. Ainsi, la valorisation du travail est la réponse du libéralisme de Smith, qui ne fait pas reposer le lien social sur cette adhésion politique au corps social, mais sur le seul égoïsme individuel, et la recherche présupposée universelle de l’abondance. « Ce n’est pas de la bienveillance de mon boucher que nous attendons notre dîner… ».
Dominique Méda résume cette solution du fondement de la société par le travail ainsi :
« Le travail est au centre de la mécanique sociale, il est son instrument de prédilection : il est à la fois l’effort humain qui transforme et l’instrument de mesure qui indique, scientifiquement, combien vaut cet effort, c’est-à-dire contre quelle somme d’argent ou quel autre produit il peut être échangé. Il est le rapport social central 1/parce qu’il est le moyen concret par lequel on poursuit l’abondance, 2/parce qu’il est un effort toujours destiné à l’autre 3/et surtout parce qu’il est la mesure générale des échanges et des rapports sociaux. Il détermine le prix de toute chose et garantit l’intangibilité de l’ordre social.
Ce dernier est donc déterminé des deux côtés par le travail : par la dynamique des besoins et de l’interdépendance, par la mesure et la comparaison des efforts. Par lui, les individus non seulement sont tenus ensemble, obligés à la sociabilité, mais de surcroît leurs échanges sont réglés. Le cœur de la réponse économique à la question de l’ordre social, c’est le travail matériel et marchand et l’échange. »
                                                                                    D. Méda, Le travail
La conclusion de ce fondement, c’est évidemment que le travail du coup est au cœur de la sociabilité, et donc s’il est si essentiel (ce que dit Nietzsche d’une certaine façon dans le texte de la liste proposée), il faut bien continuer à produire, échanger, travailler… comme disait V., la jeune femme du film de Pierre Carles, qui avait retiré ses billes du marché du travail : « Je me disais pourtant : bon, il faut bien que je participe à tout ça… »

 

Annexe : Le temps de travail dans l’histoire.
Quant à l’amélioration du travail qu’on assigne au progrès technique, elle est à la fois une possibilité logique et une impossibilité réelle. En effet, on peut avec John Stuart Mill considérer qu’il y a plusieurs variables dans ce qu’on nomme le progrès technique, à savoir le temps passé à produire et la quantité produite.
Logiquement donc, rien n’interdit que le progrès technique permette de diminuer le temps de travail, sa pénibilité et libère du temps pour permettre à chacun de se cultiver. Bref, logiquement, la scholè ou l’otium des Anciens, réservés aux maîtres, pourraient être le lot de tous. Non pas d’ailleurs que le travail disparaîtrait, mais il serait limité quant au temps. Cet idéal, Bergson l’exprimait dans les Deux sources de la morale et de la religion. Il y voyait l’aspect positif du machinisme.
Mais ce n’est pas du tout ce qui se passe dans la réalité. D’une part, le temps de travail s’est accru avec la révolution industrielle. Il n’a donc pas commencer par diminuer. Pire, au moyen âge, il y avait environ 141 jours chômés si l’on en croit Hannah Arendt (The Human condition, § 17, note 85). Marx remarquait dans le livre I du Capital que les serfs travaillaient moins dans l’Est féodal de l’Europe que les prolétaires de l’Ouest. Toutes les études quantitatives sur le temps de travail chez les peuples primitifs montrent qu’ils travaillent peu. On peut estimer à environ trois heures par jour le temps de travail des plus primitifs (Cf. Marshall Sahlins, Age de pierre, âge d’abondance – l’économie des sociétés primitives, 1972, traduit de l’anglais par Tina Jolas, Paris, Gallimard, 1976).
D’autre part, l’organisation du travail, c’est-à-dire la division du travail, le rend pénible, d’autant plus qu’il ne s’agit jamais directement d’en diminuer la pénibilité mais d’en augmenter la productivité. Cette pénibilité est augmentée par le non sens que comprend la division du travail au sens précis qui amène chaque travailleur à répéter le même geste.
Quant à la libération que la machine permettrait par rapport à l’outil, elle est éminemment discutable.
En effet, la machine est étymologiquement dérivée du terme grec “méchanè” qui signifie ruse, invention. Le mot français a encore ce sens au xvii° siècle comme en témoignent La Fontaine ou Molière. Dans « La tortue et les deux canards » des Fables (X, 2, 1679) du premier, la « machine » (v.16) qui permet aux canards de transporter la tortue est un bâton. Dans Les fourberies de Scapin de Molière, Octave demande à Scapin de « trouver quelque invention, forger quelque machine » (Acte I, scène 2) pour le sortir de la situation difficile où il s’est placé en se mariant sans l’autorisation de son père.
Dans la mesure où elle se distingue de l’outil fondamentalement parce qu’elle implique une autonomie énergétique par rapport au vivant, y compris les animaux, on admet qu’elle économise de la peine.
Il n’en reste pas moins vrai que le travail mécanique sur la chaîne de montage, le taylorisme et la dépendance du travailleur par rapport à la machine rend ce prétendu progrès pour le moins ambivalent. Hannah Arendt a raison de considérer qu’il y a une liberté dans l’usage de l’outil qui disparaît avec la machine. La destruction des machines par les ouvriers anglais au début du xix° siècle n’est-elle pas la preuve que si les machines semblent libérer les hommes, ce n’est que dans la représentation du philosophe qui réfléchit dans son cabinet … de travail ?
Over blog, la philodepicasso

Un commentaire sur “Le travail

  1. Pourriez-vous préciser pourquoi vous trouvez la thèse de Weber / à « la valorisation de la richesse matérielle » « un peu tordue…? » ?
    Attention danger travail : un bon doc qui fait bien réfléchir. Vous connaissez sans doute, dans un tout autre registre, Vivre de Kiyoshi Kurosawa, je recommande !

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