Civilisation et diversité culturelle

levi-straussClaude Lévi-Strauss

Nous avons vu, à l’occasion de l’étude du texte de Rousseau que la spécificité de l’homme était la liberté entendue comme distance vis-à-vis de la nature, ce qu’on peut appeler aussi le fait culturel. C’est sur cette valeur accordée à la culture d’ailleurs que l’humanisme rendait justifiable le fait de ne pas traiter de la même manière les animaux et les hommes. Mais nous allons voir que cette considération de la culture mènera Lévi-Strauss à de toute autres conclusions que celles de l’humanisme.

Le point de départ sur la question de la culture, c’est qu’il existe de fait une diversité culturelle. Et on sait que cette diversité culturelle est un aspect essentiel de l’histoire humaine, allant des découvertes mutuelles et des échanges les plus bénéfiques jusqu’aux guerres les plus dévastatrices. L’attitude la plus courante, la plus spontanée est cependant la méfiance, et la non-reconnaissance de la valeur des autres cultures. Une forme que prend ce rejet est le racisme. Quand bien même la science a révélé que du point de vue biologique, la différence entre les races est infime, au point que le concept de race en vienne à ne plus avoir de contenu scientifique en anthropologie, le racisme demeure, et c’est pourquoi Levi-Strauss dans son livre Race et Histoire considère qu’au fond du racisme, il y a surtout une question de rejet, de mépris des cultures autres que celle à laquelle on appartient.
Et de fait, nous sommes nous-mêmes assez habitués à effectuer une hiérarchie entre les cultures, considérant qu’il existe une culture avancée, la culture occidentale, et puis d’autres « en voie de développement », et d’autres encore totalement archaïques, comme si celles-ci n’étaient pas encore sorties, ou du moins restaient très proche d’un mode de vie naturel. C’est contre cette conception que Levi-Strauss se porte à faux dans son livre, et ce dans un raisonnement suivi qui embrasse six arguments principaux.

1/ Ethnocentrisme et faux-évolutionnisme

Si nous considérons que certaines cultures sont moins avancées que d’autres, c’est parce que nous utilisons pour les évaluer et les juger des critères qui appartiennent en propre à notre propre culture. C’est ce qu’on appelle l’ethnocentrisme (mettre les valeurs de notre peuple comme aune à laquelle on mesure les autres). C’est ainsi que se produit le « faux-évolutionnisme », qui est déjà une forme larvée de racisme. Faux évolutionnisme, parce qu’on sous-entend ainsi qu’il y aurait une voie unique de progrès pour les sociétés, et que sur cette voie-là, les autres cultures ont fait moins de chemin que nous (que telle ou telle société est simplement « en retard », vivant comme nous il y a cinquante ans, ou comme au Moyen-âge, ou même notre préhistoire). Qu’ils ont un mode de production, de commerce qui était le nôtre au début du siècle, une religion officielle comme nous avant nos réformes, etc. A cela, Levi-Strauss répond que tout cela n’est qu’une question de perspective, et que nous avons tort de projeter sur un axe temporel ce qui est diversité spatiale. Egalement qu’il est naturel que nous ne voyions pas les progrès que fait une culture si ceux qu’elle fait nous sont étrangers. Par exemple celui du rapport à son propre corps, comme la culture des yogis indiens la développe, ou l’organisation familiale, objet de continuelles réflexions pour les Aborigènes d’Australie. Ainsi, ne voyant pas en quoi consistent les progrès des autres cultures, nous considérons qu’ils n’en font pas, et les rejetons ainsi comme ayant une vie « purement naturelle », peu civilisée.

2/ L’attraction du modèle occidental en question

A quoi on objecterait : « Mais tout de même, il semble patent que l’occident est à la pointe du progrès, preuve en est que les autres sociétés envient dans leur grande majorité le mode de vie occidental, et n’aspirent qu’à l’atteindre – c’est donc qu’il est le meilleur ».
A cela, LS répondrait premièrement que cet engouement pour le « mode de vie occidental » n’est peut-être qu’un phénomène relativement passager au regard de l’histoire, que rien ne permet d’affirmer qu’il continuera à l’être dans les décennies à venir. De plus qu’il n’est pas certain que les cultures du monde entier se soient tournées de leur plein gré vers le modèle occidental, et qu’il semble qu’elles y aient plutôt été forcées, par la violence des colonisations, lesquelles ont détruit les cultures locales au point qu’elles n’aient plus eu d’autre recours que d’adopter le mode de vie de leurs « civilisateurs ». Le propre de la civilisation occidentale a peut-être été seulement, comme le disait Marx dans le Manifeste du parti communiste, d’avoir été une société bourgeoise, laquelle se caractérise par la destruction systématique des traditions, afin de conquérir et d’exploiter la totalité du monde considéré comme ressource de développement économique (industriel et commercial). L’occident n’aurait donc eu comme seul « supériorité » d’être plus conquérant que les autres.

3/ La dette reniée

Ayant ainsi su conquérir le monde, l’Occident aurait également une tendance à mal reconnaître sa dette vis-à-vis des sociétés ainsi conquises, et se donner l’apanage de l’inventivité. Ceci est dû au fait qu’on assimile certaines découvertes qui ne sont pas de notre fait à un simple au hasard, ou à la chance d’avoir eu tel contexte naturel offrant ces biens. Des denrées de base de notre propre alimentation (pomme de terre, tomate, soja, etc.), des inventions primordiales (le papier, la poterie, etc.) sont considérées comme exigeant peu de culture pour être mises à disposition (alors que ce serait beaucoup plus difficile d’obtenir les biens produits par l’occident, inventions issues de la science moderne utiles à l’industrie). Mais pour LS, aucune société n’est jamais plus inventive qu’une autre. Il est fort difficile de maîtriser l’art de la poterie, et il n’est pas étonnant qu’il puisse falloir des siècles pour cela – puisque la maîtrise des techniques de base ne peut pas se reposer sur des techniques antérieures. Les premières inventions sont donc extrêmement fastidieuses. Et par la suite, on peut dire qu’on ne fait que dégager les intérêts des inventions précédentes, et les intérêts s’accumulant, les dernières civilisations semblent beaucoup plus inventives alors qu’elles n’ajoutent pas plus d’inventivité que les précédentes.

4/ Part du hasard

Ceci dit, on peine encore à accepter cette égalité de toutes les cultures dans leur contribution à la civilisation, vu le caractère colossal du bouleversement mondial apporté par les quatre derniers siècles de développement occidental et de sa suprématie. Mais cela aussi, LS le relativise en disant que les progrès de civilisation ne sont pas linéaires, qu’ils fonctionnent par à-coups, par révolutions, et que pour qu’une révolution ait lieu, il faut un certain nombre de paramètres simultanés qui permettent une « réaction en chaîne », comme en chimie. Ainsi, il a pu arriver de nombreuses fois que d’autres cultures frôlent ce stade de la réaction en chaîne (pensons à la Chine qui invente la poudre à canon, élément fondamental de la conquête du monde par l’occident, mais qui ne franchit pas le dernier pas, celui de l’utiliser pour des armes à feu). Comme si dans une loterie, le fait d’avoir 6 bons numéros permettaient de tout remporter, alors que 5 ne donneraient rien, faut-il que celui qui a eu le dernier numéro en plus se targue d’une différence considérable par rapport à celui qui n’en a eu que 5?

5/ La vaine querelle de la préséance

Enfin, et puisque c’est toujours le point qui nous intéresse, celui de la suprématie de la civilisation occidentale, et quand bien même on considérerait que ce sont bien les occidentaux qui sont à l’origine de cette révolution mondiale, n’y a-t-il pas une certaine vanité, dans les deux sens du terme, et surtout pour dire que cela est vain, à insister sur cette simple question de préséance. Y aura-t-il la moindre importance, pour les historiens à venir dans deux millénaires, de savoir qui a commencé, à quelques siècles ou décennies près, à rentrer dans le monde industriel et technique que nous connaissons, dans la mesure où en si peu de temps, c’est la totalité de l’humanité qui a été emportée par ces bouleversements?

6/ « Le barbare, c’est celui qui croit à la barbarie »

De toute façon, et c’est là son dernier argument pour contrer ceux qui veulent voir dans l’Occident une « culture supérieure », LS considère qu’il ne peut pas y avoir de culture supérieure, dans la mesure où une culture ne trouve sa force que dans la multiplicité des échanges qu’elle entretient avec d’autres cultures. Une culture « pure » et développée est une contradiction dans les termes. La force de l’occident aurait alors plutôt été de savoir au mieux favoriser les échanges culturels, et donc en même temps qu’on voudrait faire l’éloge de l’Occident pour la réussite de son développement, il faudrait alors faire l’éloge de toutes les autres qu’il a su mettre à contribution.

C’est le sens de la phrase célèbre de Lévi-Strauss : « Le barbare, c’est celui qui croit à la barbarie », c’est-à-dire qu’on appelle barbare celui à qui on refuse l’existence culturelle, mais précisément, ce fait de refuser l’existence culturelle des autres sociétés, c’est ce qui a toujours fait le propre des nations barbares, qui ne voulant pas échanger, en restaient à un stade de développement frustre. Donc, qui considère l’autre comme barbare, l’est lui-même.

Textes étudiés en classe :

L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés jans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages cela n’est pas de chez nous « ,  » on ne devrait pas permettre cela « , etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire  » de la forêt « , évoque aussi un genre de vie animale, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit. […] Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était ou non, sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d’autres formes) : c’est dans la mesure même où l’on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l’on s’identifie le plus complètement avec celles qu’on essaye de nier. En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou  » barbares  » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.

Race et histoire

Ce qu’il faut comprendre dans ce texte, c’est le raisonnement suivant :

1/ Les termes « barbare » et « sauvage » renvoient étymologiquement à la nature, c’est-à-dire que celui qu’on traite ainsi, c’est celui qu’on considère comme n’ayant pas de culture, comme étant resté à l’état fruste de la naturalité

2/ Mais considérer l’autre comme barbare, c’est l’attitude la plus ancienne, la plus spontanée, autrement dit la plus naturelle en tout un chacun

3/ Et par conséquent, celui qui considère l’autre comme barbare a cette attitude naturelle en reprochant à l’autre de vivre selon la nature.

Bref, être barbare, c’est considérer l’autre comme barbare.

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Le texte suivant étudié en classe est très nettement polémique, et il y ait exposé le rapport que Levi-Strauss entretient avec l’humanisme :

On m’a souvent reproché d’être anti-humaniste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce contre quoi je me suis insurgé, et dont je ressens profondément la nocivité, c’est cette espèce d’humanisme dévergondé issu, d’une part, de la tradition judéo-chrétienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renaissance et du cartésianisme, qui fait de l’homme un maître, un seigneur absolu de la création. J’ai le sentiment que toutes les tragédies que nous avons vécues, d’abord avec le colonialisme, puis avec le fascisme, enfin les camps d’extermination, cela s’inscrit non en opposition ou en contradiction avec le prétendu humanisme sous la forme où nous le pratiquons depuis des siècles, mais dirais-je, presque dans son prolongement naturel, puisque c’est en quelque sorte d’une seule et même foulée que l’homme a commencé par tracer la frontière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes et s’est ensuite trouvé amené à reporter cette frontière au sein de l’espèce humaine, ses parents, certaines catégories reconnues seules véritablement humaines, d’autres catégories qui subissent alors une dégradation conçue sur le même modèle qui servait à discriminer entre espèces vivantes humaines et non humaines, véritable pêché originel qui pousse l’humanité à l’autodestruction.

Claude Lévi-Strauss, entretien ARTE

Largement polémique, car il est clair qu’affirmer que, contrairement à ce qui semble être le credo de l’humanisme (égalité de droit entre tous les hommes, abstraction de la nature de chacun pour considérer la personne morale et juridique), Lévi-Strauss laisse entendre que le racisme, dont les formes ont pu prendre le mépris dans le colonialisme pour les « primitifs » et l’extermination dans le nazisme procèdent de cette culture humaniste, dans la mesure où l’humanisme ayant commencé à marquer des hiérarchies entre les êtres vivants (l’homme au-dessus des autres êtres vivants), que ce serait la même logique de hiérarchisation qui aurait prévalu pour opérer des discriminations à l’intérieur de l’espèce humaine…

Entendre ainsi que l’humanisme, trouvant ses racines dans l’universalisme stoïcien, dans le christianisme et dans l’idéologie des Lumières sont les premiers pas qui mènent sur le chemin du nazisme, voilà qui évidemment peut faire débat… comment au moins formellement articuler ce débat?

Si nous reprenons notre idée première, si nous définissons l’homme comme liberté, c’est-à-dire comme écart par rapport au déterminisme naturel, nous pouvons en tirer deux conclusions qui finissent par être diamétralement opposées :

Soit ce que nous opposons à la Nature, c’est la conscience, à la manière dont le fait Sartre, mais aussi plus généralement à la manière dont le fait le rationalisme. Pour celui-ci, il y a la nature qui signifie surtout les instincts et tout ce qui relève du sensible, et de l’autre côté la pensée rationnelle, celle qui s’élève au-dessus de cette diversité. C’est ainsi que le rationalisme découvre l’universalité des idées (dans les mathématiques, les sciences) et cherche du côté des idées abstraites la possibilité d’une morale tout aussi universelle (qui sera érigée sur les principes de la justice, c’est-à-dire de l’égalité en droits). C’est ce qu’on entend classiquement par humanisme.

Mais ce qu’on peut vouloir d’abord opposer à la Nature, c’est la culture. Mais alors, il s’avère que l’existence se décline immédiatement en diversité culturelle (tous les animaux d’une même espèce vivent de la même manière à travers le temps et l’espace – alors que les Hommes, vivant culturellement, vivent différemment selon le lieu géographique et l’époque historique). Par conséquent, on peut comprendre qu’un humanisme en un sens « non dévergondé » selon Levi-Strauss, consiste à faire de ce fait de la diversité culturelle la première caractéristique humaine , et donc du respect de cette diversité le premier impératif moral. Et de ce point de vue, on peut alors considérer que l’humanisme universaliste et le nazisme ont en commun le non-respect de la diversité, de la différence.

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