Etat libéral/Etat républicain

Ce qui distingue ces deux théories politiques, on l’a vu, c’est la question initiale de la propriété. Pour les auteurs anglais Hobbes et Locke, la propriété est le point de départ : je possède des biens, et c’est en cela que je suis menacé par les autres qui tentent de me le prendre. Locke fait même de la propriété un des premiers droits naturels. Le rôle de la politique pour ces auteurs, c’est donc avant tout d’assurer la sécurité de la propriété (et d’ailleurs, c’est bien cela, la propriété, à la différence de la simple possession de fait : je suis propriétaire quand ma possession est garantie par le souverain (acte notarié, recours devant les tribunaux d’Etat, etc. ). Il y a certes de grandes différences entre un Hobbes qui justifie l’omnipotence de l’Etat, qui dit que ce que l’Etat fait est toujours juste puisqu’il est la source de tout droit (il n’y a pas pour lui de droit naturel, puisque la nature, c’est la guerre de chacun contre chacun), et un Locke limite au contraire les prérogatives de l’Etat aux droits naturels de l’individu (cf texte). Cependant, ces théoriciens anglo-saxons ont en commun de légitimer l’autorité politique comme étant avant tout garantie de la sécurité de la propriété privée, L’Etat a pour fonction de protéger les individus – et sont en cela les fondateurs du libéralisme (terme qu’on applique cependant davantage à Locke qu’à Hobbes).
Rousseau pour sa part, dans sa définition de la nature de l’homme, ne part pas de la propriété, qui est pour lui un accident de l’histoire, et toujours au fond une usurpation. Rousseau ne sera jamais du côté des propriétaires privés, et quand il voit l’assujettissement des nomades, des hommes naturels indépendants, quand le « faux contrat » a scellé leur assujettissement, alors il en appellera à un Contrat Social radical, lequel dira que puisque la liberté naturelle est perdue, alors le seul moyen pour conserver la liberté est de dépasser sa propre individualité dans la Volonté Générale, abstraction qui signifie concrètement tout ce qu’on appelle aujourd’hui le domaine public. Rien n’était à personne dans l’état de nature, rien n’est non plus à personne quand tout est devenu un bien public. Pour les anglo-saxons libéraux, les individus restent des individus qui instaurent simplement l’Etat régalien pour qu’il y ait des règles du jeu. La liberté est, pour les libéraux, avant tout liberté du commerce, c’est-à-dire que cela suppose l’existence d’un marché. Mais ce marché lui-même suppose une intervention étatique pour de nombreuses raisons : l’Etat assure donc la sécurité des propriétaires marchands, il homogénéise le territoire par l’imposition de normes, d’étalons de mesure, d’unité de la monnaie, d’une communauté de langue, mais aussi il assure les débouchés de la production par la découverte et la conquête s’il le faut de nouveaux territoires. Pour les rousseauistes (la Révolution Française, et peut-être ce qu’on appelle aujourd’hui le « modèle social français »), c’est par une présence de la République dans beaucoup d’aspects de la vie qui fait que nous sommes des citoyens avant que d’être des individus.
C’est pourquoi on peut parler d’un modèle démocratique-libéral pour les pays libéraux (le pouvoir aux individus qui cherchent le meilleur moyen de cohabiter), alors qu’on parle du modèle républicain en France par exemple, où c’est l’Etat, constitué non pas d’individus mais de citoyens, qui est source de la souveraineté.
Autant le libéral est chatouilleux sur son droit absolu, naturel et inaliénable à la propriété, autant le républicain est sensible à la question de l’égalité (on dit par exemple qu’en France, donc de tradition plus républicaine, les fortes inégalités de revenus choquent davantage que dans les pays à tradition libérale). Mais l’égalité et la liberté pour un républicain est surtout entendue comme liberté et égalité en droit devant la loi. La France s’est dotée d’un code civil, d’un code pénal après la révolution, lesquels affichent clairement les droits et devoirs des citoyens, fixés par l’Etat, alors que les pays anglo-saxons constituent leur droit de manière moins étatique, puisque ce sont les juges qui établissent une jurisprudence ayant ensuite force de droit (donc finalement une sorte de droit coutumier). Quant à la liberté républicaine, elle n’est pas avant tout liberté naturelle (avoir droit à ceci, à cela), mais civile ou positive, c’est-à-dire définie par la loi. Etre libre pour un républicain, c’est avant tout n’être sous la dépendance d’aucun particulier. Quand l’action de chacun est strictement déterminée par la loi, alors nul n’a de pouvoir personnel sur personne, chacun est simplement à sa place et exerce les pouvoirs que lui confèrent l’Etat, seul source d’autorité. Et l’Etat lui-même n’est pas un être particulier, il n’est que la Volonté Générale. Ainsi, pour n’être soumis à personne, il faut se soumettre à tous, à la force PUBLIQUE. (cf texte)
Comme l’écrit Rousseau :
« Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes » (Lettres écrites de la montagne)

Retenez donc que toute la différence entre les deux conceptions politiques, c’est celle de la souveraineté (c’est-à-dire qui peut dire la loi).

Dans le système de Hobbes, qui donne le système libéral, le souverain est un particulier. Ce peut être le roi, mais après tout aussi une aristocratie, une classe. Dans son idée, le peuple lui a donné tout le pouvoir de faire la loi.

Dans le système de Rousseau, la souveraineté est toujours au peuple, elle est la Volonté Générale du peuple. Pour ce qui est du mode de gouvernement, on peut bien avoir un seul homme (un exécutif fort, un Président qui aurait beaucoup de pouvoir), ou bien une assemblée, ou bien une expression encore plus directe du peuple si c’est possible, une « démocratie directe » où le peuple décide directement de mesures à prendre, comme cela est fait quelques fois par les référendums, mais l’essentiel, c’est que le Souverain soit le peuple. D’ailleurs, ce fait du référendum montre bien que nous sommes en République, car devant l’expression du référendum, tout dépositaire du pouvoir, assemblée, président… doivent s’incliner. C’est donc bien le peuple qui est souverain. Et c’est aussi pour cela aussi, et peut-être pas seulement pour des raisons techniques, que des hommes politiques rechignent à utiliser ce moyen : sans doute pensent-ils plutôt comme Hobbes que le peuple, quand il a délégué le pouvoir à des représentants, n’a plus ce pouvoir.

Peut-être voit-on un effet de la théorie libérale dans la science macro-économique, où on présente l’Etat comme étant un agent particulier, à côté des entreprises et des ménages. En le considérant ainsi, on en fait un particulier. Alors que pour Rousseau, vous avez compris que l’Etat est davantage une idée qu’une réalité, il est la réalisation de la Volonté Générale, l’existence réelle du Public, et aucunement une instance qui pourrait être mise au même niveau que les autres de la société civile.

Autre point : s’il y a un peuple (et il s’agit qu’il y en ait un, UN peuple, et non pas une agrégation d’individus qui échangent chacun pour son intérêt particulier), ce peuple ayant donc UNE volonté, qu’on appelle la Volonté Générale, alors se pose la question de la connaître. Que veut le peuple lui-même, sachant que ce qu’on rencontre concrètement, ce ne sont que des individus? Quelle est le meilleur moyen d’organiser les institutions politiques de telle sorte que ça soit bien la Volonté Générale qui s’exprime, et non pas les intérêts particuliers de telle partie de la population?

Nous avons vu que l’idéal, c’est le Référendum (si ça n’est que le choix de la question posée lors de ce référendum peut largement induire la réponse, et donc fausser la libre expression de la Volonté Générale). On pourrait se demander ce que Rousseau penserait de la possibilité technique que nous possédons maintenant d’effectuer des sondages, la science statistique étant assez élaborée pour tendre à pouvoir donner un reflet très représentatif de la Volonté Générale à un moment donné (si on doit se méfier des sondages, ce n’est pas tant qu’ils ne sauraient pas être représentatifs de la population entière, mais encore une fois que la forme de la question induit souvent la réponse).

Pour ce qui est des dirigeants, et donc de leur élection, c’est là la question du mode de scrutin. Question très controversée dans les milieux politiques, car on sait qu’un mode de scrutin influence considérablement les résultats de l’élection et les pouvoirs qui en résultent. Rousseau serait très certainement favorable à un mode de scrutin à la proportionnelle intégrale, par listes – c’est-à-dire que chaque liste aura dans l’assemblée le même pourcentage de représentants qu’elle a eu de pourcentage de votes de la population globale. En rajoutant qu’il faut qu’il y ait un très grand nombre de listes, afin que la diversité initiale des opinions réparties dans le peuple ne soit pas faussée par des appareillages de partis qui caricatureraient cette opinion.

L’inconvénient de la proportionnelle est connu : elle rend difficile la constitution de majorités pouvant voter des lois, et elle fait souvent que les tractations partisanes qui n’ont pas eu lieu avant l’élection se font après. C’est le syndrôme de l’impuissance politique des Républiques, les IIIèmes et IVèmes de notre histoire. Notre Vème République s’étant construite sur une autre idée de l’expression de la Volonté Générale : celle d’un pouvoir présidentiel fort, ce qui suppose que cet homme soit en quelque sorte providentiel, qu’il soit capable d’être au diapason du peuple, de supprimer en lui toute volonté particulière pour être la concrétisation en un homme de la Volonté Générale. Ce qui n’est pas impossible, mais demeure assez aléatoire, le pouvoir personnel risquant toujours de faire que l’individu au pouvoir prenne les mesures en fonction de sa volonté propre plus qu’en fonction de celle qu’il pense être celle du peuple.

Il y a une différence essentielle entre le fait de voter pour un président en pensant : cet homme est le plus à même de diriger le pays – là, on est plutôt Hobbesien – et celui de voter en pensant : cet homme est le plus à même de nous représenter tous, de savoir ce que veut le peuple dans sa globalité et de le réaliser – figure de l’homme d’Etat idéal de Rousseau.

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