Autrui (L)

Autrui, c’est tous les autres pour moi. Comme je suis autrui pour les autres…

Mais les autres quoi ? Les autres humains, pense-t-on. Et en effet, on n’applique pas le terme « autrui » pour les animaux par exemple. Quand on dit : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse », on n’a pas en tête des animaux. Alors pourquoi les humains? Parce qu’autrui, d’abord, ce sont mes semblables.

Mais mes semblables, ce sont d’abord ceux avec qui je suis dans le semblant. C’est-à-dire que tous ces autres auxquels je suis mêlé depuis le début constituent un monde ambiant duquel je ne me distingue pas. Il n’y a ainsi ni vraiment de MOI, ni vraiment Autrui. Ce « non-rapport » avec autrui comme tel, Heidegger l’a appelé le « On ».

1/ Le rapport de confusion, « Moi mêlé aux autres », le ON

Le « on », c’est tout le monde et personne, c’est l’indifférentiation entre moi et les autres, chacun a ses particularités, les uns à côté des autres, comme des choses juxtaposées, et puis globalement aussi, on se ressemble, il y a des choses communes, les lieux communs. C’est donc une sorte de norme générale et impersonnelle qui règle les rapports de vie commune, on dit ce qui se dit, on fait comme ça se fait, il est malséant de parler « en son nom propre », parce que personne n’existe vraiment. Tout est donc joué d’avance, les rapports sociaux, les sujets de conversation, les paroles d’usage. Et il y a même un certain plaisir à bien le faire.

Texte d’illustration : Etre au milieu des autres

    Comment alors caractériser « les autres » ? Heidegger apporte une réponse très intéressante : « […] cela ne désigne pas simplement : tous ceux qui restent en dehors de moi, ce dont s’extrait le je ; les autres, ce sont plutôt ceux dont la plupart du temps on ne se distingue pas, parmi lesquels on est aussi. » Comprenez qu’autrui vit avec moi au beau milieu du monde.
      Le Dasein se tient au contact du monde ambiant, à proximité, préoccupé. Il se tient même dans le « souci mutuel » Car, cela n’occulte en aucune manière les rivalités, la compétition et le besoin de se distinguer des autres. Mais tout cela est réalisé collectivement, c’est-à-dire sur le mode du « On ». La course aux distinctions est livrée au « On » : on brigue les mêmes diplômes, les mêmes concours, les mêmes grandes écoles, les mêmes postes prestigieux, les mêmes prix honorifiques. Le « je » ayant été ainsi confisqué par le « On ». Voilà pourquoi « On fait partie des autres et on renforce leur puissance. » Parce que la dictature du « On » a tout envahit.
      Lorsqu’on visite la ville de Florence par exemple, on ne manque pas de faire un tour par La Galerie des Offices ; on accepte de sagement patienter des heures entières dans des files d’attente interminables, et ce, même si l’on ne goûte rien à l’art, et que l’on ne se sent point ému par une quelconque toile de maître. On lit les auteurs à la mode, on en écoute les musiques. On pense selon les codes moraux ambiants. Et l’on se révolte par ce que l’on dit révoltant. « Le on qui n’est rien de déterminé et que tous sont, encore que pas à titre de somme, prescrit le genre d’être à la quotidienneté. »
Jean-Pierre Denis, Entretiens sur Heidegger

COMMENTAIRE LITTERAL

Comment alors caractériser « les autres » ? Heidegger apporte une réponse très intéressante : « […] cela ne désigne pas simplement : tous ceux qui restent en dehors de moi, ce dont s’extrait le je ; les autres, ce sont plutôt ceux dont la plupart du temps on ne se distingue pas, parmi lesquels on est aussi. » Comprenez qu’autrui vit avec moi au beau milieu du monde.
« au beau milieu du monde », cela signifie qu’on se considère objectivement, comme un être parmi les autres, qui aurait seulement tels ou tels qualités, goûts… qui le caractérisent. Mais cela s’oppose à « être au-monde », qui veut dire se projeter dans son existence, s’y investir et s’y engager en son nom propre.
Le Dasein se tient au contact du monde ambiant, à proximité, préoccupé
« préoccupé », ça veut dire que ce sont les choses environnantes qui le déterminent dans ses actions et ses « choix ». L’actualité, la mode, ce que font les autres. Son esprit est pris par les choses qui sont autour de lui (mais être pris par sa « vie intérieure », ce ne serait pas très différent…)
. Il se tient même dans le « souci mutuel » Car, cela n’occulte en aucune manière les rivalités, la compétition et le besoin de se distinguer des autres. Mais tout cela est réalisé collectivement, c’est-à-dire sur le mode du « On ».
On ne pense qu’aux autres (se comparer, se situer en permanence par rapport aux autres)
La course aux distinctions est livrée au « On » : on brigue les mêmes diplômes, les mêmes concours, les mêmes grandes écoles, les mêmes postes prestigieux, les mêmes prix honorifiques. Le « je » ayant été ainsi confisqué par le « On ». Voilà pourquoi « On fait partie des autres et on renforce leur puissance. » Parce que la dictature du « On » a tout envahit
Evidemment, car si on suit ainsi cette logique de « faire en fonction des autres et pour les autres », on est aussi un autre pour les autres, et donc on renforce cette tendance. .
Lorsqu’on visite la ville de Florence par exemple, on ne manque pas de faire un tour
Expression qui renvoie, avec ses guillemets, au fait 1/qu’on répète des expressions toutes faites (pour marquer son intégration au groupe 2/ la curiosité : on ne fait que survoler, mais pas question d’avoir son destin transformé par une expérience de ce genre. Attitude qui ne s’engage pas dans ce qu’elle fait, qui s’accroche à son anonymat, condition d’appartenance au ON.
par La Galerie des Offices ; on accepte de sagement patienter des heures entières dans des files d’attente interminables, et ce, même si l’on ne goûte rien à l’art, et que l’on ne se sent point ému par une quelconque toile de maître
1/Pour faire comme tout le monde donc 2/ Et même pour fuir son individualité, toujours aller se cacher dans la foule, dans les manifestations collectives où tout le monde peut tranquillement n’être personne.
On lit les auteurs à la mode, on en écoute les musiques. On pense selon les codes moraux ambiants. Et l’on se révolte par ce que l’on dit révoltant.
Bien remarquer que même l’anticonformisme est une sorte de conformisme inversé (puisque c’est encore agir en fonction des autres, pour être « comme tout le monde différent de tout le monde »
« Le on qui n’est rien de déterminé et que tous sont, encore que pas à titre de somme, prescrit le genre d’être à la quotidienneté. »
Quotidienneté, parce qu’ à ce train-là, on ne construit pas son propre destin, sa vocation, et on piétine donc dans un quotidien rythmé par les événements extérieurs (les horaires de la journée, les scansions de l’année, les âges de la vie)

2/ L’intersubjectivité, le conflit des consciences – « Moi face à autrui »

… Mais si seul l’autre humain est « autrui », c’est parce qu’il a une conscience, dit-on spontanément.

Et c’est là qu’on voit que « autrui », ça n’est pas si simple… parce que tous les êtres, on peut dire qu’ils sont des objets pour moi dans mon monde (il y a des tables, des maisons, des paysages, de être vivants… tout cela, c’est dans mon monde, je peux les voir, les toucher, me les représenter, etc.), mais la conscience des autres, je ne peux pas en faire l’expérience, je ne peux pas savoir ce qui se passe « dans la tête » des autres directement – je peux m’en douter, je peux en voir les effets objectifs dans ses paroles, ses attitudes – mais je ne peux pas me mettre dans son esprit (et même si on conçoit qu’il puisse y avoir de la télépathie, c’est quand même toujours Moi qui penserait ses pensées, et donc ça n’est pas la même chose que si c’est lui qui les pense…).

Donc ce qui est étrange, avec autrui, c’est qu’il est à la fois un objet (un corps parlant dans mon monde), et que je sais aussi qu’il est un sujet, c’est-à-dire un être pour qui il y a aussi un monde. Qui est en partie le même que le mien, mais est aussi un peu différent .

Autrui comme sujet, on en fait l’expérience si on fixe quelqu’un dans les yeux, ou dans ce petit choc lorsque des regards savent qu’ils se sont croisés. Il explique peut-être le malaise qu’on peut éprouver en voyant une foule, qui n’est pas tant perturbante par les désagréments objectifs qu’elle peut occasionner (bruit, danger potentiel) que devant l’idée de tous ces regards, toutes ces « vies intérieures », bref toutes ces consciences qui sont chacune un monde, et de voir autant de mondes rassemblés au même endroit.

On rencontre aussi autrui comme sujet lorsqu’on fait l’expérience d’être objectivé par un regard, quand je suis pris de honte lorsque je me sais vu par quelqu’un alors que je faisais une action sans me représenter ce que je faisais. L’autre me fige dans mon être. D’où la « lutte des consciences » dont parle Sartre, où chacun, pour ne pas être objectivé par l’autre, tente d’objectiver les autres (quand on les catégorise par exemple, quand on voit le plaisir qu’on a à les mettre à leur place, avec des qualités et des défauts objectifs, un « caractère », etc.). Sartre décrit aussi la relation amoureuse comme une lutte des consciences complexe. L’être aimé est un sujet posé comme essentiel (son regard compte plus que tout, ce qu’il pense, etc.), mais comme il est le sujet essentiel, je vais pouvoir ensuite, en l’emprisonnant, en l’objectivant, faire que tout regard posé sur moi (lui étant le seul regard qui compte) ne soit plus un regard qui m’objective et me juge librement. Alors je vais le séduire, le charmer, faire naître en lui un sentiment (amoureux) qui le rendra captif. Les relations sexuelles sont elles-mêmes des moyens qu’on a de réduire l’autre à une chose objective. En lui procurant du plaisir, le but essentiel est de le posséder, de réduire son être à n’être plus qu’un corps jouissant – ce pour quoi l’essentiel dans l’acte sexuel, c’est le plaisir (la captivation) de l’autre, et pas le sien. Bref, la possession.

Voilà donc ce qu’on peut dire sur la problématique du rapport à autrui : il est une conscience, et donc à la fois un objet et un sujet, et donc s’instaure une dialectique, une lutte des conscience – ce pour quoi Sartre disait : « L’enfer, c’est les autres ».

Nous avons compris que d’un côté (avec l’exemple de la honte), nous atteignons ce que nous sommes par la médiation d’autrui, ce qui veut dire plus généralement que la conscience de notre identité passe par la reconnaissance du regard, du jugement porté par les autres sur moi. Je suis bien ce que les autres font de moi, c’est eux qui détiennent les clés de mon objectivité. (au point que bien souvent, je ne fais qu’essayer de devenir ce que les autres pensent de moi, je deviens ainsi quelque chose de reconnu. Cf Genêt qui a entendu le « tu es un voleur », et qui le deviendra.

Mais d’un autre côté, je m’apparais moi-même intimement comme étant un sujet, une liberté. Et ce regard des autres nie ma subjectivité puisqu’il m’objectivise. Cette contradiction entraîne donc le conflit. Ce conflit que nous avons vu, en parlant de la conscience, entre l’être pour soi et l’être en soi, est en fait médié par la présence d’autrui qui constitue mon « en soi » par son regard.

Texte d’illustration :

     Par le je pense, contrairement à la philosophie de Descartes, contrairement à la philosophie de Kant, nous nous atteignons nous-mêmes en face de l’autre, et l’autre est aussi certain pour nous que nous-mêmes. Ainsi l’homme qui s’atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu’il ne peut rien être (au sens où on dit qu’on est spirituel ou qu’on est méchant, ou qu’on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l’autre. L’autre est indispensable à mon existence, aussi bien d’ailleurs qu’à la connaissance que j’ai de moi. Dans ces conditions, la découverte de mon intimité me découvre en même temps l’autre, comme une liberté posée en face de moi, qui ne pense et qui ne veut que pour ou contre moi. Ainsi, découvrons-nous tout de suite un monde que nous appellerons l’intersubjectivité et c’est dans ce monde que l’homme décide ce qu’il est et ce que sont les autres.

J.P Sartre, L’être et le néant

Mais cette conception du rapport à autrui comme « face à face », de sujet qui objective l’autre, ou qui entre en conflit avec l’autre sujet, cette conception décrit-elle l’essentiel du rapport à l’autre? Certes, dans cette relation du face à face, je reconnais autrui comme sujet, je suis face à quelqu’un, pas comme dans l’ambiance anonyme du « ON », du « Les autres en général ». Mais ce face à face présente autrui comme conflit potentiel, alors que le plus souvent, je suis en collaboration avec autrui.

3/ La collaboration : Moi avec autrui

A/L’être en commun avec autrui

Cette collaboration, cet « être avec », et mieux encore cet « être ensemble » est décrit par exemple par Merleau-Ponty dans l’expérience que l’on fait du dialogue

Dans l’expérience du dialogue, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu’un seul tissu, mes propos et ceux de l’interlocuteur sont appelés par l’état de la discussion, ils s’insèrent dans une opération commune dont aucun n’est le créateur. Il y a là un être à deux, et autrui n’est plus ici pour moi un simple comportement dans mon champ transcendantal, ni d’ailleurs moi dans le sien, nous sommes l’un pour l’autre collaborateurs dans un réciprocité parfaite, nos perspectives glissent l’une dans l’autre, nous coexistons à travers un même monde. Dans le dialogue présent je suis libéré de moi-même, les pensée d’autrui sont bien des pensées siennes , ce n’est pas moi qui les forme, bien que je les saisisse aussitôt nées ou que je les devance, et même, l’objection que me fait l’interlocuteur m’arrache des pensées que je ne savais pas posséder, de sorte que si je lui prête des pensées, il me fait penser en retour.

C’est seulement après coup, quand je me suis retiré du dialogue et m’en ressouviens, que je puis le réintégrer à ma vie, en faire un épisode de mon histoire privée, et qu’autrui rentre dans son absence, ou, dans la mesure où il me reste présent, est senti comme une menace pour moi. La perception d’autrui et le monde intersubjectif ne font problème que pour des adultes. L’enfant vit dans un monde qu’il croit d’emblée accessible à tous ceux qui l’entourent, il n’a aucune conscience de lui-même, ni d’ailleurs des autres, comme subjectivités privées, il ne soupçonne pas que nous soyons tous et qu’il soit lui-même limité à un certain point de vue sur le monde. C’est pourquoi il ne soumet à la critique ni ses pensées, auxquelles il croit à mesure qu’elles se présentent, et sans chercher à les lier, ni nos paroles. Il n’a pas la science des points de vue.

Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception. P407.

Quand on parle avec quelqu’un, il n’y a plus deux sujets qui s’objectivent, les pensées fusionnent, c’est un dialogue. On oublie qui pense a pensé quoi. C’est la différence entre une discussion, où deux personnes se rencontrent (ou s’affrontent) sur un objet de discussion et le dialogue. Dans la discussion, chacun arrive avec ses idées. Alors que dans le dialogue se constitue cet « être à deux » qu’il faut entendre comme « un sujet collectif », comme s’il y avait fusion, et non plus deux personnes séparées.

– « Champ transcendantal » : les catégories transcendantales que le sujet connait, c’est-à-dire l’ensemble des choses qu’il lui est a priori possible d’apercevoir. C’est donc le champ de mon possible. Mon monde si on veut. Or, quand un dialogue « prend », c’est que je ne suis plus dans les limites habituelles de mon monde, je ne donne plus « mes » opinions. On peut soutenir que ça n’est plus moi qui parle, ni toi, mais « nous qui monologuons ».

B/ Autrui comme structure.

Cet « être avec », cet « être en collaboration » peut être décrit plus radicalement encore, en disant que je ne suis pas l’unique Sujet de mon Monde, contrairement à la description classique que l’on peut faire (je perçois un Monde, et tout ce qui advient prend place dans ce champ perceptif qui est le mien). Autrui est aussi « sujet de mon monde », c’est-à-dire un autre point de vue où je peux aussi me placer pour percevoir les choses comme lui. Je ne regarde pas le Monde et les Autres, mais le Monde avec le regard des autres.

Texte :

En comparant les premiers effets de sa présence et ceux de son absence, nous pouvons dire ce qu’est autrui. Le tort des théories philosophiques, c’est de le réduire tantôt à un objet particulier, tantôt à un autre sujet (et même une conception comme celle de Sartre se contentait, dans l’Être et le Néant, de réunir les deux déterminations, faisant d’autrui un objet sous mon regard, quitte à ce qu’il me regarde à son tour et me transforme en objet). Mais autrui n’est ni un objet dans le champ de ma perception, ni un sujet qui me perçoit, c’est d’abord une structure du champ perceptif, sans laquelle ce champ dans son ensemble ne fonctionnerait pas comme il le fait.
Que cette structure soit effectuée par des personnages réels, par des sujets variables, moi pour vous, et vous pour moi, n’empêche pas qu’elle préexiste, comme condition d’organisation en général, aux termes qui l’actualisent dans chaque champ perceptif organisé le vôtre, le mien. Ainsi Autrui-a-priori comme structure absolue fonde la relativité des autruis comme termes effectuant la structure dans chaque champ. Mais quelle est cette structure ? C’est celle du possible. Un visage effrayé, c’est l’expression d’un monde possible effrayant, ou de quelque chose d’effrayant dans le monde, que je ne vois pas encore.

Gilles Deleuze

On voit donc que Deleuze part de la critique de la description « d’autrui » faite telle que dans notre 2ème partie (Moi face à l’autre) :

Le tort des théories philosophiques, c’est de le réduire tantôt à un objet particulier, tantôt à un autre sujet (et même une conception comme celle de Sartre se contentait, dans l’Être et le Néant, de réunir les deux déterminations, faisant d’autrui un objet sous mon regard, quitte à ce qu’il me regarde à son tour et me transforme en objet).

Et contre cette catégorisation d’autrui comme sujet/objet, Deleuze avance maintenant sa propre thèse :

Mais autrui n’est ni un objet dans le champ de ma perception, ni un sujet qui me perçoit, c’est d’abord une structure du champ perceptif, sans laquelle ce champ dans son ensemble ne fonctionnerait pas comme il le fait.

« Autrui est une structure du champ perceptif ». Voilà qui nécessite d’être expliqué.

Qu’est-ce qu’une structure ? C’est la forme essentielle de quelque chose, sa base, son squelette (la structure d’une maison est donnée par son plan, dessinée d’abord par les fondations, la charpente… et ensuite, on ajoute la matière, on remplit les trous, etc.). La structure d’un devoir, c’est son plan. Etc Alors la structure d’un champ perceptif, c’est ce qui en dessine la forme, la manière avec laquelle il est organisé.

Le « champ perceptif », c’est tout ce que je vois depuis mon point de vue. C’est mon monde possible. Si je suis capable de percevoir un comportement de type hystérique chez quelqu’un, alors cela fait partie de mon champ perceptif. Sinon, c’est quelque chose que je ne peux pas percevoir .

Et donc, Deleuze dit qu’autrui, ce n’est pas quelqu’un qui est dans mon champ perceptif, dans mon monde, parmi les autres objets – ça, ce sont « les autres hommes » que je vois en effet défiler tous les jours devant moi. Mais qu’autrui, il conditionne mon champ perceptif, il en dessine la structure, c’est-à-dire qu’il contribue à la manière avec laquelle je perçois le monde en général. Et donc que sans lui, je ne percevrais pas le monde de la même manière.

Bon, on comprend un peu mieux.

Le visage effrayé comme expression d’un monde possible effrayant. L’important ici : l’expression d’un certain monde effrayant, d’une certaine signification du monde, unique, qui ne peut pas être saisie en dehors de l’expression particulière que prend autrui. Je peux être dans un monde triste (tout est terne, sans contrastes, sans avenir) mais je lis sur le visage joyeux d’autrui qu’il y a pourtant dans ce monde-ci la possibilité pour moi de choses joyeuses. Mais je neles vois pas, il faut qu’autrui me les montre. C’est une autre face du même monde, une autre manière de le voir, mais qui n’est pas la mienne. Je ne savais pas que le monde pouvait être joyeux, que cela était possible, et autrui me le montre.

On s’imprègne ainsi de façons de voir le monde. C’est par exemple le rôle de la culture. L’homme cultivé a en lui des possibilités multipliées de déchiffrer la signification du monde. Il peut voir un paysage Baudelairien, un visage à la Modigliani, une tempête Wagnérienne etc…choses qu’il n’aurait pas vues sans ces regards d’autrui. Mais j’ai vu ce monde là sur la poésie de Baudelaire, et je ne peux à mon tour l’exprimer qu’en me rappelant certains vers, certains mots privilégiés. Le spleen ou la mort de Baudelaire, le soleil noir de Nerval, l’azur de Mallarmé, j’y accède quand je me coule dans leur regard.

« se couler dans un regard ». Cf l’espèce de mimétisme sur l’autre que l’on opère pour le comprendre. On réalise qu’on a contracté le tic de quelqu’un, et on comprend alors quelle vision du monde il incarne. Ce que signifie la phrase : « Quand je saisis à mon tour… ». « réaliser… » est pris dans ses deux sens de prendre conscience et de faire exister. Insister ici sur la notion de dévoilement. Le monde ne s’ouvre que par des possibilités que j’y projette, et qui lui donne sens. Si le monde a un sens, c’est parce que je l’ai organisé, mis en perspective par mes projets d’y exister. Alain : « il faut reconstruire le monde tous les matins. »Le monde n’est pas un état de choses brutes, ou alors c’est le monde de celui qui précisément ne projette rien. L’opacité du monde au réveil, avant de l’avoir reconstitué selon la prise de conscience de notre avenir. Le monde de celui qui ne projette rien est celui du non-sens (exp. de l’ennui).

D’où le terme de structure. Structurer, c’est mettre en forme, poser une certaine organisation qui crée le sens, articuler le donné compact selon des perspectives.

D’où la phrase de conclusion : autrui est structure, ie structuration, dotation de signification du monde qui s’effectue dans et par son existence, sa façon d’exister, de voir le monde. Et « l’exprimé saisi comme n’existant pas encore hors de ce qui l’exprime », ie l’ouverture d’une possibilité humaine, donc potentiellement la mienne, mais pas actuellement

 

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Décrivez le rapport à autrui que Heidegger caractérise comme étant le « On ».

Pourquoi, d’après JP Sartre, autrui constitue-t-il pour moi une menace ?

En quoi consiste pour JP la « lutte des consciences » ?

Pourquoi la connaissance de mon identité ne précède-t-elle pas celle que j’ai des autres ?

Qu’est-ce qui distingue une discussion et un dialogue ?

 

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