La voix de la conscience

La conscience, ce dialogue de soi à soi, cette « voix qui nous parle en dedans », et qui est tout aussi bien nous-même, est-elle un guide fiable auquel on puisse se fier quand il s’agit de prendre une décision?

Deux philosophes s’opposent sur ce point, dans deux textes que nous mettons en regard.

Rousseau

J.J.Rousseau

Il est au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises, et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience (…). Quant tous les philosophes du monde prouveraient que j’ai tort, si vous sentez que j’ai raison, je n’en veux pas davantage. Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons avant de connaître; et comme nous n’apprenons point à vouloir notre bien et à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la nature, de même l’amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l’amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments.

Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe.

J.J.Rousseau, Profession de foi d’un vicaire savoyard.

nietzsch[1]Friedrich Nietzsche

 Donc quand un homme décide « ceci est bien », quand il conclut « c’est pour cela qu’il faut que ce soit » et qu’il fait ce qu’il a ainsi reconnu bien et désigné comme nécessaire, alors l’essence de son acte est moral ?. Mais, cher ami, pourquoi tenez-vous « ceci » pour bien plutôt qu’autre chose ?

« Parce que ma conscience me le dit ; et la conscience ne dit jamais rien d’immoral, puisque c’est elle qui détermine ce qui est moral ! »

Mais pourquoi écoutez-vous la voix de votre conscience? Qu’est-ce qui vous donne le droit de croire que son jugement est infaillible ? Cette croyance, n’y a-t-il plus de conscience qui l’examine ? N’avez-vous jamais entendu parler d’une conscience intellectuelle? D’une conscience qui se tienne derrière votre « conscience » ? Votre jugement « ceci est bien » a une genèse dans vos instincts, vos penchants et vos répugnances, vos expériences et vos inexpériences; « Comment ce jugement est-il né? » C’est une question que vous devez vous poser, et, aussitôt après, celle-ci « qu’est-ce exactement qui me pousse à obéir à ce jugement? » Car vous pouvez suivre son ordre comme un brave soldat qui entend la voix de son chef. Ou comme une femme qui aime celui qui commande. Ou encore comme un flatteur, un lâche qui a peur de son maître. Ou comme un imbécile qui écoute parce qu’il n’a rien à objecter. En un mot vous pouvez écouter votre conscience de mille façons différentes.

Or il se peut que vous entendiez dans tel et tel jugement la voix de votre conscience, — que vous trouviez bien telle ou telle chose, — parce que vous n’avez jamais réfléchi à vous-même et que vous avez accepté aveuglément ce qu’on vous a donné comme bien depuis votre enfance ; ou parce que le pain et les honneurs vous sont venus jusqu’ici de ce que vous appelez votre devoir. Mais la fermeté de votre jugement moral pourrait fort bien être la preuve de la pauvreté de votre personnalité, d’un manque d’individualité ; votre « force morale » pourrait avoir sa source dans votre entêtement, ou dans votre impuissance à concevoir de nouveaux idéaux !

F. Nietzsche, Le gai savoir.

Commentaire :

Rousseau : La moralité comme intimité de la conscience

Rousseau demande comme critère de la vérité de ce qu’il dit que le lecteur  » sente « , éprouve comme vraie sa thèse. Pour lui, la conscience morale n’est pas une affaire  » compliquée « , elle est au contraire très simple, trop simple même pour des hommes qui, noyés par des  » maximes  » issues de la réflexion, du rabachage social, des sermons de toute sorte, on perdu le contact avec leur intériorité, leur nature spontanée, infaillible pourtant d’après lui pour ce qui est de savoir le bien et le mal.

On voudrait pourtant faire un certain nombre d’objections à Rousseau, à propos de cette  » voix de la conscience  » qui parlait universellement en chacun.

L’argument par l’expérience d’un sentiment

Objection 1 : l’absence de démonstration

On pourrait toujours dire que du coup, ceux qui sentent cette voix sont d’accord, les autres non, et on en reste donc à des  » opinions « , en tout cas que son propos n’a pas de caractère démonstratif, comme il semble que ça soit demandé en philosophie…

Rousseau rétorquerait sans doute à cela que les démonstrations n’ont jamais convaincu que les convaincus (encore faut-il déjà bien vouloir la faire… et puis on peut sans doute prouver tout et son contraire …) Et puis allons jusqu’au bout : peut-être qu’une démonstration qui ne touche pas n’a pas d’effet. Rousseau le sachant irait alors directement au sentiment, sans la fausse médiation des démonstrations rationnelles.

Objection 2 : la pétition de principe, la circularité de l’expérience de ce sentiment

De plus, peut-être que quiconque essaie de ressentir la voix de la conscience morale l’entend-il forcément en lui, puisqu’elle consiste dans cet essai de l’entendre. Là, il y a un cercle… celui qui ne l’entend pas, on peut toujours lui dire que c’est qu’il n’a pas essayé.  » Mettez-vous à genoux et vous croirez « . Il y a mille histoires de ce type, où on s’aperçoit à la fin que le but était le chemin qui y mène. Le laboureur et ses enfants. La quête du Graal… Dieu c’est la foi même… et donc ici, si je prends l’attitude de recueillement intérieur pour entendre ma conscience morale, je l’entends forcément, puisque je l’ai mise en marche pour l’entendre.

Ainsi, ce texte n’est pas une affirmation selon laquelle chacun possède une conscience, mais plutôt une invocation à écouter sa conscience (et donc en un sens à la créer). D’où d’ailleurs le ton lyrique, tout plein de points d’exclamations, qui marque le second paragraphe.

Mais sans doute Rousseau trouve-t-il déjà que nous retombons dans le travers qu’il dénonçait, la complication excessive alors qu’au contraire, pour comprendre ce qu’il dit, il faut savoir en revenir à une certaine simplicité, à une spontanéité du cœur.

Il dirait qu’il n’argumente pas beaucoup rationnellement, parce que ce dont il parle n’est pas de l’ordre des arguments : c’est parce que c’est la voix de la nature en nous. La nature en nous nous dit notre bien, et elle nous dirait aussi notre devoir. Rousseau se défie de la pensée, ratiocinante, bavarde, égarante parce que nous éloignant de nous-même.

Pour comprendre ce texte, il faut donc surtout s’être imprégné des œuvres littéraires de Rousseau, pensez aux Confessions que vous connaissez, où Rousseau dresse le portrait de Jean-Jacquess, cet homme sensible, gauche, lent, naïf,  » idiot  » (au sens de la grande proximité avec soi-même), ridicule même – enthousiaste, totalement indifférent au monde

Nietzsche : la défiance vis-à-vis de la conscience

Nous avons présenté la période moderne (qui s’étend du 17ème siècle à la fin du 19ème) comme l’apparition de la subjectivité individuelle comme fondement de la morale. La Nature comme Cosmos (antiquité) et la Nature créée par Dieu (Moyen-âge) étant dénigrées par la science moderne, qui n’y voit qu’un réseau de forces mécaniques aveugles, dénuées de sens, on a fondé la Morale moderne sur ce qui restait inébranlable : ma subjectivité (cogito). (CF cours sur les 3 âges de la pensée occidentale). A partir de là, les valeurs sont la conscience intime, la bonne volonté. Rousseau conserve quelque chose de l’idée de nature pour sa morale, mais il fonde tout de même celle-ci sur le sentiment personnel, sur l’intériorité. D’autres penseurs modernes insisteront davantage sur la rationalité qu’on trouve en nous pour fonder la morale (Kant – cf plus bas).

Toujours est-il que cette période moderne peut être qualifiée de triomphe de l’humanisme. La nature n’est plus rien, les animaux sont destitués de tout droit (alors qu’au Moyen-âge, on intentait encore des actions juridiques contre les animaux nuisibles, qui avaient leurs avocats…), l’observance des dogmes religieux sont peu à peu destitués de leur fonction de critère de moralité. L’humanisme met l’homme au centre de l’univers comme valeur (en même temps qu’il le destitue de sa centralité physique dans l’univers) – Cf Pascal : le roseau pensant qui n’est rien physiquement, et tout par la pensée – et la conscience au centre de l’homme. « Qu’est-ce que je suis? » demande Descartes dans les Méditations? Une chose qui pense, et dont tout l’être est de penser. Voilà donc le Moi souverain qui se découvre dans sa conscience. Je suis ma conscience.

Or, l’histoire des idées détermine une quatrième période, qu’on appelle « période contemporaine », et qui caractérise le Xxème siècle. Pourquoi une nouvelle période? C’est parce qu’on y trouve encore une révolution de pensée, disséminée dans plusieurs tendances, mais qu’on peut qualifier d’anti-humaniste. On lui donne comme figures de proue des philosophes, caractérisés communément comme « philosophes du soupçon » : Nietzsche, Marx, Freud.

Soupçon, défiance vis à vis de quoi? Eh bien précisément défiants vis à vis de la valorisation de la conscience. Ils prennent tous la conscience, non pas comme le cœur de mon être, ce que j’ai de plus intime, mais plutôt comme un effet assez secondaire de ce qui se passe réellement en moi. Ce qui arrive à ma conscience, ce ne sont que des représentations qui ont des causes ou une histoire enfouies en moi, bref, inconscientes. Et je suis dans mes pensées mêmes déterminé par ces facteurs.

Marx par exemple considère que la conscience n’est qu’un reflet secondaire des conditions matérielles et économiques d’existence. Si je pense ceci et cela, c’est que mes pensées dérivent de ma vie matérielle, de mes conditions de travail essentiellement, lesquelles engendrent des rapports sociaux (puisque toute société se structure selon la lutte des classes, qui caractérise les rapports de travail, de production). Pour plus de développements, voyez ici.

Freud pour sa part considère que notre conscience, notre « Moi conscient » est un compromis entre des forces inconscientes qui sont en conflits, les pulsions libidinales (sexuelles au sens large) et les interdits, le « ça » et le « surmoi ». Ainsi, lorsque je désire quelque chose, lorsque je pose des valeurs, lorsque j’ai des opinions, tout cela n’est que le produit de ces pulsions inconscientes ayant rencontré des interdits, et qui se manifestent sous des formes acceptables (compromis). Mais « le Moi n’est pas le maître dans sa propre maison »… (tout ceci sera repris dans le cours de psychanalyse)

Nietzsche, dans ce texte du Gai savoir, où nous le faisons répondre à Rousseau, lequel disait qu’être moral, c’est écouter la voix de sa conscience, Nietzsche donc répond que cette « moralité »-là n’est qu’une espèce de naïveté. Et qu’il n’y a pas beaucoup de moralité à être naïf. Aussi crible-t-il de questions l’apôtre de « l’intime conviction », en lui demandant d’où provient donc cette voix qui parle en nous, ce « Moi »… et pourquoi est-ce que je devrais suivre cette voix du Moi (donc suivre mes propres opinions…), disant que derrière ce Moi psychologique doit être placé une « conscience intellectuelle », autrement dit une faculté abstraite et impersonnelle d’analyse, qui vise à la complète lucidité – cette lucidité dût-elle laminer ce Moi psychologique qui faisait notre identité.

A la limite, on pourrait tirer de cette injonction de Nietzsche à l’esprit critique et analytique une nouvelle forme de moralité : est moral non pas celui qui fait ce qui lui semble bon, mais celui qui accepte de passer au crible de la critique ses propres opinions, qui est sans pitié avec lui-même, qui craint surtout le mensonge à soi-même, qui ne se raconte pas d’histoires. Qui a pour souci avant tout comme le dira Sartre : l’authenticité.

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Ajout en vue du traitement de la question de l’immoralité éventuelle à faire souffrir :

Kant : le devoir moral peut-il reposer sur un sentiment? (compassion…)

Un acte qui est motivé par une émotion quelle qu’elle soit n’a pas de valeur morale. Il peut être objet de louange, mais pas d’estime. Car rien n’implique dans tel mouvement de la générosité sensible qu’elle soit juste. Kant considère toujours que le sentiment relève de l’emportement personnel, et qu’il est donc arbitraire. On ne peut pas fonder une morale sur quelque chose d’aussi labile. Et qui ne relève pas de ce que je peux vraiment maîtriser. Ce que je maîtrise en moi, ce qui est même la faculté de toute maîtrise en moi, c’est la volonté rationnelle. Seule ma volonté dépend de moi, comme le disent les stoïciens. La morale dont donc être jugée à l’aune de la bonne volonté. Laquelle est l’activité de la raison pratique (appliquée à l’action). Et le but de la raison, faculté qui évalue, qui calcule, c’est plutôt la justice. Ainsi, pour Kant, on agit davantage selon la morale quand on est juste que quand on est charitable. La charité est un élan du cœur, qui donne sans compter. Mais la justice, c’est l’égalité. Donc la fermeté gardée sur des principes valables pour tous. Morale de la conviction. Il ne faut pas mentir, et un mensonge, même bien intentionné, est toujours un mensonge, donc une entrave à la morale. Rigorisme moral, figure intransigeante de la loi morale.

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