Le désir : Textes étudiés

Etude du texte de Charles Melman, extrait de l’homme sans gravité.

Que désirons-nous?

Nous pourrions dire que notre désir est fondamentalement pervers en tant qu’il est organisé par un état de dépendance à l’endroit d’un objet dont la saisie réelle ou imaginaire assure la jouissance. […] Nous ne saisissons néanmoins pas très bien ce qui fait qu’en tant que névrosés, nous ne soyons pas pour autant pervers, même si nous sommes facilement fascinés par la perversion. La différence tient en ceci : pour le névrosé, tout objet se présente sur fond d’absence, c’est ce que les psychanalystes appellent la castration*. […] Mais les pervers, quant à eux, se trouvent pris dans un mécanisme où ce qui organise la jouissance* est la saisie de ce qui normalement échappe. Ils s’engagent de ce fait dans une économie singulière, ils entrent dans une dialectique, très monotone, de présence de l’objet en tant que total – l’objet absolu, l’objet vrai, véritable – puis de son manque, de son absence. […] Il s’agit en quelque sorte d’une nouvelle relation à l’objet, qui fait que celui-ci vaut non pas par ce qu’il représente, par ce dont il est le représentant, mais par ce qu’il est […].

Ce processus actuel ne dépend de personne, autrement dit, d’aucune idéologie. Il dépend uniquement des peuples dont l’expansion économique, accélérée, magnifique, mondialisée, a besoin pour se nourrir de voir se rompre les timidités, les pudeurs, les barrières morales, les interdits. Cela afin de créer des populations de consommateurs avides de jouissance parfaite, sans limite, et addictives. On est désormais en état d’addiction à l’endroit des objets.

Par exemple, la SNCF a organisé une campagne publicitaire pour les trains. Elle vantait le fait qu’un voyageur voie, chaque jour à 7h32, par la fenêtre de son wagon, une femme chez elle, dans son intimité. On pourrait dire que la métaphore du voyage, du déplacement, est ramenée à son sens à la fois le plus essentiel et le plus primitif, c’est-à-dire : le train comme promesse de rencontre sexuelle. Nos parents, nos grands-parents l’auraient rêve mais non pas conçu. Une étude réalisée par des gens compétents sur la fantasmagorie propre au train dans l’inconscient amène à son exploitation sans fard ; c’est ça le problème! Vous ne pouvez plus fantasmer sur le train une fois que le fantasme* – au sens le plus courant du terme – est là, mis sur l’affiche.

Charles Melman, L’homme sans gravité, pp 63 et sq

* Castration : Freud a identifié l’existence de l’angoisse liée à la menace de castration chez l’homme et à l’absence de pénis chez la femme. D’ores et déjà, il s’agissait de repérer les conséquences subjectives, principalement inconscientes, de la prise en compte de ce manque possible. Lacan, quant à lui, a démontré qu’il ne s’agissait en fait là que des conséquences de la soumission du sujet aux lois du langage et de la parole. Pouvoir parler nécessite l’existence d’un manque comme le jeu de pousse-pousse ou de taquin suppose une case vide. La castration est dès lors devenue synonyme du manque à être qu’implique la prise de chaque sujet dans le langage.

* Jouissance : Si elle a partie liée avec le plaisir, la jouissance est au-delà du principe de plaisir, et ce dernier peut même être une protection contre elle. Ainsi, boire un vin de qualité peut être qualifié de plaisir, mais l’alcoolisme emporte le sujet vers une jouissance dont il est surtout esclave. Par extension, le mot peut être utilisé pour désigner le fonctionnement même d’un sujet en tant que celui-ci répète inlassablement tel ou tel comportement sans savoir ce qui le contraint à rester – telle une rivière – dans le lit de cette jouissance.

* Fantasme : Pour Freud, le fantasme désigne un scénario que l’on se représente, impliquant un ou plusieurs personnages et qui met en scène de façon plus ou moins déguisée un désir. Les fantasmes vont ainsi des rêveries imaginaires conscientes qui nous sont facilement accessibles aux représentations inconscientes qui organisent notre réalité psychique. Lacan a montré l’articulation qu’il y avait entre le fantasme et la « prise » dans le langage. Il a d’abord insisté sur la nature essentiellement langagière du fantasme, pour aller ensuite jusqu’à introduire la notion de « fantasme fondamental ». Celui-ci correspond à la manière dont le sujet répond à ce qu’il suppose que les premiers autres attendent de lui. Par exemple, l’Autre* veut me dévorer et attend de moi que je le nourrisse. A ce titre, le « fantasme fondamental » va constituer pour le sujet le cadre de la fenâtre au travers de laquelle il appréhende le monde.

* Autre : Il s’agit d’un lieu qui est en particulier le lieu du langage, situé au-delà de quiconque et où se situe ce qui est antérieur au sujet et qui néanmoins le détermine. C’est la mère qui fait office de premier Autre pour le sujet, ce qui veut dire que c’est elle qui rend présente à l’enfant cette scène où sa subjectivité va être construite par des paroles extérieures à lui-même avant qu’il ne se les réapproprie.

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Selon l’auteur, l’homme d’aujourd’hui n’a pas de désir. Le désir, c’est l’au-delà, ce qui est attendu, espéré… mais l’homme actuel, hyper-connecté est dans le « présentéisme permanent » dans la mesure où tout est présent, tout est accessible, à portée de main.

Freud a découvert que notre rapport au monde et à nous-mêmes est mis en place non par un objet, mais par le manque d’un objet, et un « objet d’élection », un objet essentiel, objet chéri. Qui est la présence maternelle fusionnelle dont nous avons nécessairement été séparé. C’est la plénitude, la jouissance originelle qui est perdue.

Cette perte de la jouissance, c’est cela qui constitue l’identité du sujet. Et par conséquent, le retour à la jouissance est une désubjectivation. Pendant la jouissance, il n’y a plus de sujet, on est anonyme, la différence entre le soi et l’autre est perdue. Aussi l’idée de jouissance se rapproche-t-elle de l’addiction, de l’idée d’une fusion avec autre chose.

On distingue par là la jouissance, qui est perte de soi, du plaisir, qui est la constitution du sujet hédoniste.

Il est nécessaire que nous soyons arrachés à la jouissance maternelle, premier objet du manque. Dans le schéma familial, c’est le rôle du père, avec l’abstraction du langage, d’arracher l’enfant à la plénitude qu’il entretient avec la mère. La fonction du père est d’incarner l’autorité de la loi. Et ce qui caractérise d’abord l’autorité, c’est son énonciation en son nom propre (le « nom du père » qui est d’abord le « non du père »).

Si l’autorité du père n’est pas de l’autoritarisme, c’est que le père indique seulement, en l’incarnant, en la portant, la fonction de la Loi qui est celle de l’énonciation en son nom propre. Mais il doit en même temps montrer qu’il n’est pas la Loi.

Alors si nous avons de plus en plus de mal à désirer (d’après le diagnostic de ce psychanalyste posé sur notre société), c’est que cet arrachement maternel est de plus en plus difficile à effectuer, puisqu’aujourd’hui, la fonction paternelle est décriée.

certains pères sont absents du schéma familial, cf le taux de divorces. Ou avec des familles monoparentales, il est plus difficile d’assumer la dualité des fonctions maternelle (affective) et paternelle (autoritaire).

Le discours social tend à décrédibiliser le principe de l’autorité.

Or, comme c’est justement le Père qui permet de désirer par la position des interdits, si il n’est plus là, le désir, l’idéal disparaît, et on se retrouve dans un monde de jouissance. Alors apparaît une satisfaction plus perverse, moins névrosée.

Perversion : fixation à des stades primaires et partiels de la libido. C’est ainsi que l’homme contemporain s’auto-érotise, il se procure des plaisirs par tous les orifices sensuels, jusqu’à une saturation des jouissances immédiates – ce qui empêche la centralisation sur le désir sexuel. Le sexuel demeure de l’ordre du désir en tant qu’il est rencontre de l’autre. Sauf à ce que le sexuel tombe lui-même dans le cercle des envies (cf la différence entre désirer quelqu’un et « avoir envie de lui »).

La place du langage est donc primordiale pour le détachement de la plénitude, et la possibilité du désir. Et il est à remarquer comme précisément, la société contemporaine malmène le langage comme système en soi (diversité du vocabulaire, règles syntaxiques, orthographe) et recherche un langage utilitaire, signalétique (le mot ne servant qu’à désigner la chose qui est devenue l’essentiel).

Cf la tripartition de J. Lacan

Symbolique Imaginaire Réel
Le langage, constitué de signifiants qui ne sont rien en soi, mais qui renvoient les uns aux autres indéfiniment. Le vécu, les sentiments, les choses dans la réalité dont on peut jouir Ce qui brise la plénitude de la réalité, qui surgit dans notre existence et la modifie.

On dit que les mots sont des signes, qu’ils renvoient à ce qu’ils désignent de manière pragmatique, à des référents. Le mot « table » renvoie à toutes les tables de la réalité.

Mais le langage n’est pas d’abord une désignation du réel, il est d’abord une parole entendue (par l’enfant de ses parents), et il renvoie à lui-même, au fait que la parole entraîne d’autres paroles, qu’on se parle indéfiniment dans des dialogues. Et puis l’enfant apprend le langage « en soi », il ne connait pas d’abord les choses et se demande ensuite comment on les appelle, il apprend d’abord les mots, les répète, et ces mots font système, les expressions sont « toutes faites ». On dit alors que le langage, ce n’est pas tellement des signes au sens où un signal renvoie à une chose (comme dans le langage animal), mais des signifiants (des unités sonores signifiantes) qui renvoient à d’autres signifiants.

Alors si on abandonne la névrose, le monde symbolique, qui renvoient à une absence idéale, on se retrouve dans la réalité, laquelle est assez plate et monotone, répétitive, dans la juxtaposition indéfinie d’expériences.

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Texte de JP Lebrun : Désir et subjectivité.

On est étonné de retrouver aujourd’hui ce symptôme d’absence à soi-même dans les écoles, un lieu où, de prime abord, on ne s’y attend pas du tout. Les enseignants témoignent souvent de ce qu’ils sont en présence d’élèves qui sont là sans être vraiment là, capables d’appliquer des consignes, de remplir correctement les tâches demandées, mais totalement désinvestis subjectivement […] Cette absence à soi-même semble être paradigmatique de notre temps. Je veux dire par là que notre société semble produire de manière privilégiée ce symptôme ; c’est en cela qu’il m’intéresse. […]

Il faut attendre cette absence à soi-même comme corrélée à son envers, l’addiction. Pour moi, addiction et absence à soi-même sont aujourd’hui comme l’envers et l’endroit de la même médaille. Toutes deux ont trait à ceci : il ne va plus de soi que nous devons payer un prix au langage. Nous sommes condamnés à la parole. C’est une façon de parler, évidemment, car la parole est aussi notre arme, notre avantage sur l’ensemble du règne animal. Mais prendre sa place d’être parlant suppose d’acquitter un certain prix, entre aux celui qui consiste à accepter qu’il y ait des places différentes – celle de celui qui énonce et celle de celui qui écoute. Mais aussi le prix d’une incertitude fondamentale, irréductible, quant à savoir ce que je suis, d’une impossibilité d’être en complète adéquation avec moi-même, autrement dit d’une division subjective toujours à l’oeuvre chez chacun.

La condition humaine n’est pas sans condition, p.45

Le désir, en quoi cette notion est reliée à celle de Sujet (cf programme)

Subjectivité vient de sub-jectum : qui se met dessous, qui soutient, qui assume.

Traditionnellement, on a tendance à penser que le désir nous arrache à nous-mêmes, et est synonyme de passion, d’aliénation. En psychanalyse, on affirme au contraire qu’aujourd’hui, les jeunes ont de la difficulté à devenir un sujet (et donc qu’ils ne désirent pas).

Lebrun écrit Malaise dans la subjectivation. En référence au titre de Freud malaise dans la civilisation, ouvrage où Freud parle des ravages psychiques (névroses) causés par les refoulements excessifs des pulsions. A l’époque de Freud, la religion, la morale très stricte entraîne les symptômes qui sont à l’origine de la psychanalyse, et qu’elle soigne bien.

Mais au Xxème siècle, les refoulements se sont atténués, la libération sexuelle etc. ont changé la donne. Mais du coup, on a comme un contre-coup qui est à présent un malaise dans la subjectivation. Les individus, en tant qu’ils ne sont plus subjectivés par le manque, l’interdit, ont du mal à se connaître, à agir et penser en tant que soi.

JP Lebrun estime par exemple que le totalitarisme au 20ème siècle est un symptome de la difficulté de la subjectivation. C’est un fantasme de la collectivité, de la fusion avec la figure maternelle, omniprésente et omnipotente du leader, qui est différente de celle du despote dans les tyrannies, le despote étant figure plus paternelle.

La science peut aussi être considérée comme symptôme, en tant qu’elle tend à supprimer toute forme de subjectivité (au nom de la recherche de la vérité comme objective. En science, il n’y a pas à proprement parler d’auteur, d’autorité). L’idéal de la science est de parvenir à une énonciation neutre de tout point de vue.

« L’absence à soi-même » engendre le phénomène de l’addiction. Cette dernière est rendue possible par le fait que tout l’objet du désir est un objet réel, et non symbolique. Du coup, on est en effet dépendant de la présence de la chose (structure perverse), alors que dans la névrose, la présence de la chose est bien plus indifférente dans la mesure où la chose n’est, pour le névrosé, qu’un représentant de ce qu’il vise, nécessairement absent, fantasmatique.

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