La question de l’inconscient

Faut-il reconnaître la présence de l’inconscient dans notre pensée?

Outre sa pratique psychanalytique, Freud est évidemment un théoricien. On lui doit le sens de la plupart des concepts de psychologie qui sont maintenant passés dans le langage courant : névrose, psychose, narcissisme, complexe, libido, etc. Mais s’il est un théoricien de la psychologie pratique, il a aussi développé une métapsychologie, où il spécule plus généralement sur la nature de l’esprit humain. Et c’est là qu’il se confronte à la philosophie.

En premier lieu, son concept métapsychologique essentiel est celui d’inconscient. Il affirme qu’une part de la pensée humaine, et même la plus grande, se déroule de manière en nous :

Tu es assuré d’apprendre tout ce qui se passe dans ton âme, pourvu que ce soit assez important, parce que, alors, ta conscience te le signale. Et quand dans ton âme tu n’as reçu aucune nouvelle de quelque chose, tu admets en toute confiance que cela n’est pas contenu en elle. Davantage, tu vas jusqu’à tenir  » psychique  » pour identique à  » conscient « , c’est-à-dire connu de toi, malgré les preuves les plus patentes que dans ta vie psychique, il doit en permanence se passer beaucoup plus de choses qu’il n’en peut accéder à ta conscience. Accepte donc sur ce point de te laisser instruire ! Le psychique en toi ne coïncide pas avec ce dont tu es conscient ; ce sont deux choses différentes, que quelque chose se passe dans ton âme, et que tu en sois par ailleurs informé. Je veux bien concéder qu’à l’ordinaire, le service de renseignements qui dessert ta conscience suffit à tes besoins. Tu peux te bercer de l’illusion que tu apprends tout ce qui revêt une certaine importance. Mais dans bien des cas, par exemple dans celui d’un conflit pulsionnel de ce genre, il est en panne, et alors, ta volonté ne va pas plus loin que ton savoir. Mais dans tous les cas, ces renseignements de ta conscience sont incomplets et souvent peu sûrs; par ailleurs, il arrive assez souvent que tu ne sois informé des événements que quand ils se sont déjà accomplis et que tu ne peux plus rien y changer. Qui saurait évaluer, même si tu n’es pas malade, tout ce qui s’agite dans ton âme et dont tu n’apprends rien, ou dont tu es mal informé ? Tu te comportes comme un souverain absolu, qui se contente des renseignements que lui apportent les hauts fonctionnaires de sa cour, et qui ne descend pas dans la rue pour écouter la voix du peuple. Entre en toi-même, dans tes profondeurs, et apprends d’abord à te connaître, alors tu comprendras pourquoi tu dois devenir malade, et tu éviteras peut-être de le devenir.

(Freud, Une difficulté de la psychanalyse)

Sur ce terrain, Freud rencontrera les métaphysiques rationalistes, issues du cartésianisme, pour lesquelles l’idée d’une « pensée inconsciente » est un non-sens, une contradiction. Rappelons que pour Descartes, toute la nature de l’âme consiste à penser. Elle n’est rien d’autre que cela, pas une chose qui par ailleurs pourrait penser ou non. La démarche du doute qui mène au Cogito était bien la suivante : Peut-être bien que tout ce que je pense est faux, que tout ce que je crois exister n’existe pas, mais une chose est certaine, c’est que je pense, que ce que je pense, je le pense, quand bien même ça ne renvoierait à rien de réel. Donc la première certitude, c’est la pensée. Et ce qui n’est pas pensé, pensé actuellement, c’est du corps, de la matière.

Ce fameux dualisme cartésien âme/corps fait que les substances à l’état pur, le plus « réel » donc, c’est d’un côté la pensée rationnelle pure, l’esprit auprès de lui-même, et la matière entendue comme étendue (forme dans l’espace, et donc lois, rapports géométriques). Le reste, les sensations, les sentiments, etc. ne sont que des effets embrouillés de leur rencontre, qui n’ont pas de dignité ontologique, et relèvent plutôt de l’illusion, de l’idée obscure.

Le texte d’Alain suivant exprime ainsi les arguments qu’on peut opposer à l’hypothèse de l’inconscient psychique avancée par Freud :

L’homme est obscur à lui-même ; cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme d’inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l’inconscient est un autre Moi; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu’il n’y a point de pensée en nous sinon par l’unique sujet, Je ; cette remarque est d’ordre moral. Il ne faut point se dire qu’en rêvant on se met à penser. Il faut savoir que la pensée est volontaire; tel est le principe des remords : « tu l’as bien voulu! ».
On dissoudrait ces fantômes en se disant simplement que tout ce qui n’est point pensée est mécanisme, ou encore mieux, que ce qui n’est point pensée est corps. C’est-à-dire chose soumise à ma volonté ; chose dont je réponds […]. L’inconscient est une méprise sur le Moi, c’est une idolâtrie du corps. On a peur de son inconscient ; là se trouve logée la faute capitale. Un autre Moi me conduit qui me connaît et que je connais mal. On s’amuse à faire le fou. Tel est ce jeu dangereux. On voit que toute l’erreur ici consiste à gonfler un terme technique, qui n’est qu’un genre de folie […]. Au contraire, vertu, c’est se dépouiller de cette vie prétendue, c’est partir de zéro. « Rien ne m’engage. » « Rien ne me force. » « Je pense donc je suis ». Cette démarche est un recommencement. Je veux ce que je pense, et rien de plus.
En somme, il n’y a pas d’inconvénient à employer couramment le terme d’inconscient; c’est un abrégé du mécanisme. Mais, si on le grossit, alors commence l’erreur; et bien pis, c’est une faute.

Alain, Eléments de philosophie,

Alain reconnaît donc comme Freud que nous ignorons les raisons qui nous poussent parfois à agir, qui font que nous avons tel ou tel sentiment, attachement, pourquoi nous sommes déprimés, angoissés, etc. mais ces causes, ça n’est pas moi, elles sont extérieures, elles proviennent du « corps ». Et mon corps, ça n’est pas moi… D’ailleurs, ce qu’est vraiment le Moi est ramené par Alain à la seule volonté. « Il faut savoir que la pensée est volontaire ». C’est-à-dire que quand une pensée « me vient », une image, une idée, ça n’est pas encore là une pensée, puisque « ça me vient ». « Penser, c’est juger » dit Alain ailleurs. Penser à proprement parler, c’est quand « on pense que… », et non pas qu’on « pense à… ». Autrement dit, il y a pensée quand il y a maîtrise et conduction de la pensée, jugement (c’est-à-dire attribuer avec attention un attribut à un prédicat, dire « ceci est cela »). Un rêve, cette pensée qui me vient, n’est donc pas du tout une pensée, puisqu’elle n’a pas de sujet qui la dirige. Elle ne mérite donc aucune attention.

Et c’est justement cela qu’Alain reproche à la psychanalyse : qu’elle incite à prêter attention, à donner de la valeur à ce qui ne le mérite pas, étant simplement du « corps », c’est-à-dire de l’extériorité à moi, qui ne veut rien, qui ne fait que suivre les lois du déterminisme universel. Pour Alain, être attentif à ses pensées spontanées comme le prône la psychanalyse, c’est « faire le fou ». Et à faire ainsi le fou, on a vite fait de le devenir.

Il va même jusqu’à dire qu’il ne s’agit pas là seulement d’une erreur (une erreur étant un mauvais jugement intellectuel), mais que c’est une faute. C’est-à-dire qu’en faisant cela, on déroge à la moralité, à ce qui fait que l’idée d’humanité est soutenue par notre volonté, qui affirme et maintient des principes. Ecouter son inconscient, pour un esprit, c’est seulement capituler devant le corps, alors que l’humanité se définit précisément comme cette affirmation de l’esprit (de la volonté), sur le corps.

La différence fondamentale entre le rationaliste et le freudien tient à la valeur accordée au désir. Pour le premier, il n’est rien d’essentiel pour la personnalité, seulement un appétit du corps, alors que pour le second, il est le coeur de notre être, son moteur – bref qu’on ne comprend pas un homme en fonction de ses pensées conscientes (qui ne sont qu’un arrangement social secondaire avec la réalité), mais en fonction de ses désirs.

Un autre texte du même auteur, où il reprend les mêmes thèses :

Dans les disputes sur l’Inconscient, je ne cède jamais un pouce de terrain. Qu’un mécanisme semblable à l’instinct des bêtes nous fasse souvent parler et agir, et par suite penser, cela est connu, et hors de discussion. Mais il s’agit de savoir si ce qui sort ainsi de mes entrailles, sans que je l’aie composé ni délibéré, est une sorte d’oracle, c’est-à-dire une pensée venant des profondeurs ; ou si je dois plutôt le prendre comme un mouvement de nature, qui n’a pas plus de sens que le mouvement des feuillages dans le vent.

Par ma structure d’homme tous mes mouvements sont des signes, et tout mes cris sont des sortes de mots. Dois-je croire que tout cela a un sens, et traduit à moi-même mes propres pensées, pour moi secrètes, de moi séparées, et qui vivent, s’élaborent, se conservent dans mes profondeurs ? Je suis naturellement porté à le croire ; toutes les passions se nourrissent des signes qu’elles font. Ainsi ce qui n’était peut-être que fatigue, petite fièvre, ou mal d’estomac, devient à vos propres yeux votre chère et première pensée.

En tous les penseurs prétendus, qui tiennent pour l’Inconscient, ou le subconscient, et autres fantômes mythologiques, je remarque cette complaisance à eux-mêmes. Mais nos pensées, hors de notre extrême attention, ne sont rien ; elles périssent, bien loin de croître et de prospérer ; il n’en reste que le squelette, ou, si l’on veut, la coquille, c’est-à-dire les mots ; et les mots, même conservés, même jurés, même arrivant en bon ordre, sont stupides sans le jugement qui les démonte et les reconstruit. Le fou se croit lui-même ; avertissement pour l’homme moyen de ne pas se croire

Alain, Propos, janv. 1931

On peut ainsi imaginer un dialogue qui se continuerait entre Alain et Freud. Par exemple, Freud répondrait sans doute à Alain que son assimilation du Moi à la seule Volonté risque, par ce refus continuel de ce que l’on est (la volonté, c’est bien de s’opposer aux désirs, et « penser, c’est dire non » dit Alain), par ce refus continuel donc, on risque de provoquer des « retours du refoulé », c’est-à-dire que contrairement à Alain qui pense que « ce qui est régulièrement comprimé finit par disparaître », Freud estime que le refoulé refait toujours surface, et cela sous des formes d’autant plus préjudiciables à l’individu que la répression a été sévère. De plus, à ainsi refuser cette part non-volontaire de soi-même, on se prive de l’énergie que procure la libido, la seule dont nous disposions (la volonté étant une énergie seulement réactive), et qu’ainsi on risque de tout simplement s’étioler, de se flétrir comme un stoïcien sacrifiant toute pulsion vivante en lui (« qui ne dépend pas de lui ») sur l’autel de sa volonté. Certes, les pulsions ne sont pas toutes souhaitables, au moins socialement parlant, mais il faut alors savoir les guider, les orienter vers des buts compatibles avec la vie sociale, plutôt que de s’acharner à les écraser. Il écrit par exemple :

«Une violente répression d’instincts puissants exercée de l’extérieur n’apporte jamais pour résultat l’extinction ou la domination de ceux-ci, mais occasionne un refoulement qui installe la propension à entrer ultérieurement dans la névrose. La psychanalyse a souvent eu l’occasion d’apprendre à quel point la sévérité indubitablement sans discernement de l’éducation participe à la production de la maladie nerveuse, ou au prix de quel préjudice de la capacité d’agir et de la capacité de jouir la normalité exigée est acquise. Elle peut aussi enseigner quelle précieuse contribution à la formation du caractère fournissent ces instincts asociaux et pervers de l’enfant, s’il ne sont pas soumis au refoulement, mais sont écartés par le processus dénommé sublimation de leurs buts primitifs vers des buts plus précieux. Nos meilleurs vertus sont nées comme formations réactionnelles et sublimations sur l’humus de nos plus mauvaises dispositions. L’éducation devrait se garder soigneusement de combler ces sources de forces fécondes et se borner à favoriser les processus par lesquels ces énergies sont conduites vers le bon chemin.»
FREUD

A cela, un rationaliste répondrait que, etc. etc…

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