Freud et la psychanalyse

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Freud et le positivisme.

L’atmosphère intellectuelle dans laquelle Freud commence sa carrière est celle du positivisme. Ce dernier considère que le but de la science est de ramener tous les phénomènes à des lois, et il privilégie pour cela le modèle des sciences physiques, appuyées sur les mathématiques. En ce qui concerne la psychologie, on s’efforce donc à cette époque d’expliquer les symptômes des maladies nerveuses à la physiologie. Une certaine morale est attachée à cette exigence intellectuelle de réductionnisme : on pense accorder toute sa valeur à l’esprit quand on le définit par sa liberté, qui se manifeste par sa volonté. Ce volontarisme moral qui imprègne les valeurs de cette société positiviste fait que les malades nerveux sont rapidement considérés soit comme manquant de volonté (le dépressif est celui qui se laisse aller à ses imaginations), soit comme déterminé absolument par une déficience physique (génétique, héréditaire). Ainsi, la condition des malades nerveux était elle assez terrible, puisque soit on les internait en les soignant seulement par des médicaments, soit ils étaient l’objet d’une réprobation morale.
Certaines expériences ont amené Freud à penser autrement. Le traitement des hystéries par le docteur Charcot fut un révélateur. L’hystérie se caractérise par des symptômes spectaculaires physiquement parlant : paralysies, insensibilité totale à la douleur, aphasies, crises convulsives, etc. Or, Charcot montrait régulièrement à l’hôpital de la Salpetrière qu’en mettant les sujets hystériques sous hypnose, et donc par la force de suggestion de l’hypnotiseur, il pouvait faire disparaître, le temps de l’hypnose, tous ces symptômes. Ce qui prouvait au moins que l’origine des symptômes n’était pas organique, physiologique, mais d’origine psychique. Quant à l’argument de la simulation, on ne peut pas nier qu’il était tout de même peu convaincant.
Freud va donc pratiquer l’hypnose à son tour, mais sera vite insatisfait de cette méthode (parce que si on supprime les symptômes, c’est provisoire, et puis surtout on n’est pas plus avancé pour comprendre leur origine). Le traitement d’Anna O. avec le Dr Breuer sera le premier acte de la naissance de la psychanalyse.
Cette patiente aura l’intelligence de suggérer elle-même à Freud de ne plus l’hypnotiser, mais seulement de la laisser parler, le plus spontanément et librement possible. Et par cette « cure par la parole », il s’avérera que par une sorte de catharsis (« purgation des passions par leur représentation »), des souvenirs reviendront à la patiente, et que par cette simple réminiscence, les symptômes hystériques disparaîtront. Ainsi, son hydrophobie disparaîtra quand elle se souviendra de cette scène où elle s’éveillait et voyait son chien qui, « de manière répugnante » buvait le verre d’eau sur sa table de chevet – son strabisme disparaîtra quand elle se rappellera ses veilles au chevet de son père mourant alors qu’elle « louchait » de manière coupable sur l’horloge qui devait annoncer la fin de sa pénible heure de garde, etc.

La première intuition de Freud est donc que les maladies psychiques sont dues à l’histoire du patient, à des traumatismes qui auraient été refoulés, et qui se manifestent sous la forme de ces symptômes, physiques chez les hystériques. Il découvre de surcroît que la réminiscence, le retour à la conscience de ce souvenir refoulé permet la guérison.

Sexualité

Freud entreprend donc ses premières « cures par la parole », et obtient certains succès. Il découvre alors au fur et à mesure de ses séances qu’à chaque fois, les maladies nerveuses de ses patients ne sont pas dues à n’importe quel traumatisme passé, mais qu’à chaque fois, elles se ramènent à un trouble de la fonction sexuelle. C’est donc toujours dans cette direction de l’histoire sexuelle de son patient que Freud va rechercher l’origine du mal dont il souffre.
On a par la suite souvent reproché à Freud son « pan-sexualisme », le fait qu’il insiste systématiquement sur l’origine sexuelle des névroses. Mais que veut dire « sexuel » pour Freud?

En psychanalyse, le terme de « sexualité » comporte un sens bien plus large, il s’écarte tout à fait du sens populaire et cette extension se justifie au point de vue génétique (c’est-à-dire de la genèse de ce qu’on appelle couramment la sexualité). Nous nous servons du mot « sexualité » en lui attribuant le sens élargi du mot allemand lieben (aimer) et nous savons depuis longtemps qu’un manque de satisfaction psychique, avec toutes ses conséquences, peut exister là même où les relations sexuelles normales ne font pas défaut. »
Freud, en évoquant donc la sexualité, désigne la libido, cette pulsion en chacun qui lui fait rechercher le plaisir, et le fait tout simplement aimer ceci plutôt que cela. Et de fait, nous ne savons souvent pas pourquoi nous aimons ceci plutôt que cela – et pour Freud, ces attachements de la libido s’expliquent par une histoire. L’histoire précisément des satisfactions trouvées sur lesquelles on s’est fixé, celles d’où la libido a été délogée par des interdits.
Freud se représente donc la libido de chacun comme un fleuve s’écoulant continuellement, et auquel seraient opposés des barrages (interdits), le fleuve prenant alors un autre cours, ou bien se fixant avant le barrage (régression). Le travail du psychanalyste sera donc de reconstituer ce cheminement de la libido, de la libérer des impasses dans laquelle elle a pu se trouver prise, pour lui donner le cours le plus fluide possible.

Les perversions sont un tel exemple de fixation de la libido. Un pervers, c’est quelqu’un qu’on considère comme ne trouvant pas une satisfaction sur des voies normales. La zoophilie, la pédophilie, le fétichisme, les sexualités partielles (orales, anales), pour certains même l’homosexualité, sont ainsi considérés comme des perversions de la fonction sexuelle (laquelle normale devrait converger peu à peu vers le but du coït hétérosexuel). Freud est-il en ce sens normatif? Sans nier que ces perversions résultent de certains blocages de la fonction sexuelle, Freud n’en montre pas moins que ce que justement on appelle la « sexualité normale » n’est pas une donnée de nature, mais qu’elle se construit par des étapes – et donc que ceux pour qui certaines étapes ont été des blocages ne sont pas « congénitalement » marginaux, mais le sont à cause de leur histoire. Ce qui constitue déjà une différence avec la conception par l’hérédité qui prédominait auparavant.
Freud va d’ailleurs faire scandale à l’époque en affirmant que la perversion est le stade originaire de notre sexualité, puisqu’elle est le lot de tous les enfants, qu’il appellera « pervers polymorphes ». Il veut dire par là que la libido chez l’enfant se construit peu à peu, et de manière partielle, en s’étayant (s’appuyant) sur les besoins élémentaires. Ainsi, sur le premier besoin, celui de nourriture par l’allaitement, se construira la première pulsion de plaisir, qu’il appellera la sexualité orale, le plaisir du suçotement. Au moment du sevrage, cette satisfaction devra normalement être remplacée par une autre (la libido devra trouver d’autres points de satisfaction), mais il pourra arriver que la libido régresse plus tard ce premier stade, et cela constituera une perversion dans la mesure où cela sera un moyen unique de satisfaction, qui ne sera pas synthétisé dans un ensemble plus vaste. Encore une fois, il y a perversion quand :
– il y a focalisation sur une satisfaction partielle au détriment des autres
– ou quand l’individu ne parvient pas à sortir des satisfactions qui ont été interdites résolument par les sociétés humaines (zoophilie, inceste, etc.). Nous disons bien « à sortir », parce que l’enfant passe par tous ces points de satisfaction : l’enfant ne fait pas de différence de nature entre l’animal et l’homme, l’enfant ne considère pas ses parents comme devant être exclus de son domaine de recherche érotique (au contraire…), etc.

A partir de là, puisque la sexualité de l’homme résulte d’une histoire, plus que d’une nature, il ne faudra pas s’étonner de pouvoir trouver de la sexualité partout. Le fait spécifiquement humain de l’éducation et de la représentation psychique, de la symbolisation (passage dans le langage, dans les signes de communication, dans l’art, etc.) fait que la pulsion sexuelle est d’emblée diffuse dans toute la culture – et il faut donc la voir partout comme mobile déterminant des manifestations culturelles. Dans la parole, dans l’art, les danses, dans les rites religieux, partout, il y a symbolisation de la fonction sexuelle. C’est peut-être même l’essence de la culture que de détourner l’instinct sexuel naturel, en instaurant des interdits et en le canalisant par cette symbolisation. C’est l’interdit qui crée la complexité de la vie psychique de l’homme. C’est l’interdit qui fait que l’homme est homme, qu’il ne résout pas tout son être à satisfaire la pulsion sexuelle (et qu’en ce sens, il n’est pas la simple marionnette de l’espèce, comme le dit Schopenhauer dans sa Métaphysique de l’amour). C’est par l’interdit de la satisfaction sexuelle que l’homme a pu dégager de l’énergie pour se mettre au travail. Etc.

Et donc, si l’interdit sexuel est un fait majeur de la civilisation, il devient moins étonnant que Freud le retrouve partout comme étant à l’origine des comportements névrotiques.

La pathologie

On peut alors classer ces pathologies névrotiques en grandes familles :

1/ Les névroses actuelles
Ce sont des états de nervosité qui proviennent d’un refoulement de la pulsion sexuelle. L’énergie ainsi accumulée se décharge dans des comportements nerveux qui le plus souvent miment dépense sexuelle. Par exemple, l’état général d’angoisse, ou les crises d’angoisse sont de telles décharges substitutives d’énergie sexuelle comprimée. Ou bien les accès chroniques de mauvaise humeur, etc.

2/ Les névroses de conversion
Dans ces névroses, il y a eu élaboration psychique (symbolisation) de l’énergie sexuelle comprimée.
– Cette élaboration peut se faire sur un organe du corps, et on aura affaire à l’hystérie. Ainsi, le symptôme hystérique (bras paralysé, voix qui se fixe dans les aigus, etc.) a une signification. Ce qu’il faut bien saisir ici, c’est qu’un tel symptôme est une substitution au désir refoulé, et donc qu’il en permet une satisfaction substitutive. C’est le gain de la maladie. Qui fait que certains se réfugient donc dans la maladie, car ils y gagnent par là une certaine satisfaction. Par conséquent, si on supprime le symptôme, on supprime aussi la satisfaction qu’il procurait, et on risque bien souvent de voir à sa place resurgir l’angoisse qu’il contribuait à juguler.
Ex : « Certes il arrive tous les jours qu’un mari se tourne vers le médecin avec l’information : Ma femme est nerveuse, ce qui fait qu’elle s’entend mal avec moi ; rendez-lui la santé, que nous puissions à nouveau faire bon ménage. Mais assez souvent, il apparaît que c’est là une mission impossible, je veux dire que le médecin ne peut pas produire le résultat en vue duquel le mari avait désiré le traitement. Aussitôt que la femme est libérée de ses inhibitions névrotiques, la rupture du mariage éclate, son maintien n’ayant été possible que sous la condition de la névrose de l’épouse ». (Freud)
– L’élaboration psychique du refoulé peut aussi se faire par un comportement particulier, qu’on appellera alors « obsessionnel ». Les phobies en sont un exemple bien connu. Mais aussi les idées fixes (quand une idée nous obsède, et qu’on ne comprend pas pourquoi, qu’elle semble pourtant en elle-même anodine, cela signifie qu’une charge libidinale s’est déplacée d’un objet qui a été interdit vers cette représentation anodine, qui s’en retrouve étrangement survalorisée). Pensez aux rituels qu’on certains pour pouvoir s’endormir, aux manies de vérification, de rangement, etc.

3/ Les psychoses.
Alors que les névroses résultent d’un conflit intérieur, entre les pulsions sexuelles et leur possibilité de réalisation, les psychoses sont des incapacités à s’adapter au monde extérieur, et tout d’abord à le reconnaître comme tel. Le psychotique fait mal la distinction entre le réel et l’imaginaire, c’est sa capacité à constituer le monde extérieur comme réel qui est affectée.

Pour résumé, on pourrait dire que :

Les névroses consistent en un écrasement par le Surmoi, par l’Interdit, des pulsions libidinales. Le Moi trouve alors une solution à ce conflit psychique dans une forme névrotique. Il trouve ainsi un compromis entre ces interdits qu’il a intériorisés et les pulsions qui le meuvent.

Les perversions consistent en ce que le Moi ne subit pas les Interdits parce qu’il ne les a pas intériorisés. Mais il les connaît, et sa stratégie consiste alors à jouer avec, à se définir par rapport à ces interdits, mais pour les détourner, les éviter. Il est donc un sujet éclaté, défini de l’extérieur par ces interdits avec lesquels il joue.

Les psychoses consistent en ce que le sujet n’a pas conscience des interdits, lesquels structurent le principe de réalité. Il vit donc en dehors de la réalité, adopte des pensées délirantes.

La cure psychanalytique
Retenons globalement que la psychanalyse ne considère donc pas que la névrose est une maladie qui arrive comme de l’extérieur à l’individu, parce que cette maladie, c’est lui-même, c’est sa propre manière qu’il a trouvé d’exister en fonction des événements de son histoire. Et donc en psychanalyse, on ne se débarrasse pas de la maladie comme on se débarrasse d’une grippe, on se change soi-même tout entier.
On entre en psychanalyse quand la vie n’est plus supportable telle qu’elle est, que les élaborations que nous avons inventées pour trouver un équilibre psychique sont insuffisantes, mal adaptées. Le travail du psychanalyste est alors de faire d’abord se détacher le patient de ses fixations (ce qui veut donc dire abandonner des satisfactions, faire des deuils). Pour cela, il s’effectue un transfert, c’est-à-dire que d’abord, les objets de plaisir du patient se déplacent sur le psychanalyste lui-même (on tombe « amoureux » de son psy – ou plus généralement, on reporte sur lui beaucoup de notre investissement psychique, il devient le sujet (étymologiquement : celui qui porte) de nos préoccupations. Les fixations ayant été ainsi décollées de leurs objets que la réalité rendaient impossible, le psychanalyste peut alors tenter de canaliser ces investissements affectifs sur d’autres objets, ceux-là possibles.
La psychanalyse tente en particulier de faire accéder ses sujets à la sublimation, c’est-à-dire que la libido parvienne à s’assouvir dans des objets socialement valorisés, des objets culturels, qui se substituent aux objets plus explicitement sexuels souvent interdits. On dit ainsi que les artistes, les religieux, les philosophes… sont ceux qui ont détourné leur énergie libidinale des satisfactions corporelles, pour leur trouver un débouché dans les productions de l’esprit.

Psychologie de la vie quotidienne

Fort de cette découverte faite auprès des névrosés : les maladies sont des satisfactions substitutives de la libido qui a été refoulée, détournée de ses premiers objets sexuels, Freud va élargir ce schéma aux phénomènes courants de la vie quotidienne, phénomènes qui sont pour nous l’objet d’interrogations, qui semblent irrationnels et la trace de l’irrationnel en nous.

Les acte manqués :

Ce sont tous les événements étranges et incompréhensibles qui scandent notre vie, et que Freud postule avoir un sens. Ce peut être des lapsus, des oublis, des pertes d’objets, des destructions d’objets, des erreurs de lecture, etc.

Le rêve
Exemple du théâtre à 1fl50

1- Enoncé du contenu manifeste :
Elle se trouve avec son mari au théâtre, une partie du parterre est complètement vide. Son mari lui raconte qu’Elise L. et son fiancé auraient également voulu venir au théâtre, mais ils n’ont plus trouvé que de mauvaises places (3 places pour 1fl50 kreuzer) qu’ils ne pouvait pas accepter. Elle pense d’ailleurs que ce ne fut pas un grand malheur.

2- Principe du découpage en segments et des associations libres. la patiente dit :
*Elise L., une amie du même âge vient de se fiancer. (prétexte du rêve, occasion).
*Parterre vide : la semaine passée, elle a acheté à l’avance des billets pour une représentation où en fait il n’y avait pas bcp de monde.
*1fl50 : Sa belle-soeur vient de se faire donner 150 florins par son mari, et elle a immédiatement acheté un bijou, ce que la patiente considère comme un bêtise.
*3 places : La patiente hésite, et associe le 3 au fait qu’Elise L. a trois mois de moins qu’elle. (la patiente est mariée depuis 10 ans.
*3 billets pour 2 personnes? : ?…

3- Convergence de champ sémantique : d’ordre temporel : achat trop tôt des billets, trop d’empressement de la belle-soeur à acheter le bijou de peur de le manquer, Elise moins vieille de 3 mois,

4- Interprétation (contenu latent) : « ce fut absurde de ma part de m’être tant hâtée de me marier. Je vois par l’exemple d’Elise que je n’aurais rien perdu à attendre… ». Bref l’idée d’une mésestime de la femme vis à vis de son mari.
Remarque : l’élément essentiel du rêve, la précipitation, n’est pas dans le contenu manifeste, seule l’analyse peut le révéler. Un cas de déplacement du centre de gravité du rêve.
Explication du 3 billets pour deux personnes : c’est absurde, ce que signifie que l’idée du rêve est l’absurdité : « ce fut absurde de se marier si tôt ».
Indications : théâtre symbolise le mariage (caractère officiel, scène, public). Rapprochement pour une jeune femme : se marier signifie le fait de pouvoir aller au théâtre, et plus généralement voir les choses, les découvrir. (F : or le théâtre s’est avéré vide, son mariage a été décevant, lui a peu appris).

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