La valeur de la conscience

Nous avons vu précédemment que l’époque moderne (17ème siècle) se caractérisait par une rupture avec le Moyen-âge médiéval, marqué par le christianisme, lequel est, comme toute religion, un rapport hétéronome à la morale (c’est-à-dire que les règles du bien et du mal sont dictées par un Autre, Dieu et ses révélations). A l’époque moderne, la révolution scientifique met à mal les dogmes cosmologiques soutenus par l’Eglise. Et la conséquence en est que la morale ne trouve plus de fondement. Mais un nouveau fondement à la morale va être trouvé dans la subjectivité, dans la « bonne volonté ». Ceci est illustré par exemple par la philosophie de Descartes, qui premièrement découvre la subjectivité comme fondement de la vérité (cogito : le critère de la vérité, c’est que j’aperçois en personne une idée claire et distincte), et ensuite donne une indication sur les règles à suivre pour bien agir à travers sa méthode : il répète que quiconque est doté de « bon sens », universellement partagé, c’est-à-dire que tout le monde a la possibilité de bien juger, quelles que soient par ailleurs leurs qualités d’esprit, qui ne sont que des talents – et que forts de ce « bon sens », tout un chacun peut avancer droitement, s’il avance avec rigueur, persévérance et circonspection. Ce sont les premières marques de l’importance de la volonté propre dans le critère de l’action bonne.

A cette époque donc, on se défait de plus en plus de tout ce qui est naturel, inné en nous (les talents divers) pour s’attacher à la bonne volonté subjective (le mérite). Le dualisme de Descartes consiste à renvoyer à ce qui est matière tout l’inné – tandis que la pensée est du côté de la liberté. Et c’est ainsi que seule, la pensée subjective deviendra respectable – elle seule compte, tandis que les talents, le corps, la matière, sont certes importants, mais ne comptent pas.

Question traitée : La conscience est-elle source de toute dignité?

N’est-ce pas toujours en dernière instance parce qu’on estime que tel être est doté d’une conscience qu’il mérite le respect? On respecte un objet parce qu’il est le travail d’un être conscient? Notre réticence à tuer des animaux semble proportionnelle au degré de conscience qu’on leur accorde, etc.

Nous allons voir comme le philosophe Pascal justifie que c’est la conscience (la pensée en général pour lui) qui fait notre seule dignité – et à l’inverse en quoi pour Nietzsche, éternel contradicteur des philosophes classiques, la conscience est au contraire ce qu’il y a de plus méprisable en l’homme.

A/ Pascal

Pascal

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui. L’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la morale. »

L’idée principale de ce texte est donc que la seule chose qui soit digne de considération chez l’homme, c’est sa pensée (équivalent à conscience ici) – car du point de vue du corps, et des facultés physiques, l’homme n’est qu’un grain de sable dans l’univers, toujours supplanté par les autres êtres naturels. Donc du point de vue physique (de l’espace), l’homme n’est rien. Mais du point de vue de la pensée, l’homme est tout (si tant est que seul l’homme pense), et l’univers rien. Le monde n’est pas un objet d’admiration possible, les astronomes qui explorent l’univers ne sont après tout jamais qu’en train d’explorer des choses, des choses, et d’autres choses, indéfiniment, fussent-elles de dimensions gigantesques. Rien que des choses, idiotes…

L’homme étant donc méprisable dans sa réalité matérielle, il l’est donc quant à ses actions, qui sont toujours dérisoires. Il l’est dans sa situation matérielle (il est dérisoire d’être plus ou moins riche). Toute la dignité de l’homme réside dans sa pensée.

B/ Nietzsche

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La conscience n’est qu’un réseau de communication entre hommes ; c’est en cette seule qualité qu’elle a été forcée de se développer : l’homme qui vivait solitaire, en bête de proie, aurait pu s’en passer. Si nos actions, pensées, sentiments et mouvements parviennent – du moins en partie – à la surface de notre conscience, c’est le résultat d’une terrible nécessité qui a longtemps dominé l’homme, le plus menacé des animaux : il avait besoin de secours et de protection, il avait besoin de son semblable, il était obligé de savoir dire ce besoin, de savoir se rendre intelligible ; et pour tout cela, en premier lieu, il fallait qu’il eût une « conscience », qu’il « sût » lui-même ce qui lui manquait, qu’il « sût » ce qu’il sentait, qu’il « sût » ce qu’il pensait. Car comme toute créature vivante, l’homme pense constamment, mais il l’ignore. La pensée qui devient consciente ne représente que la partie la plus infime, disons la plus superficielle, la plus mauvaise, de tout ce qu’il pense : car il n’y a que cette pensée qui s’exprime en paroles, c’est-à-dire en signes d’échanges, ce qui révèle l’origine même de la conscience.

Dans ce texte, au contraire de Pascal, Nietzsche réduit la valeur de la conscience (de la pensée consciente), en insistant sur le fait qu’on pense largement aussi bien sans conscience (par les instincts, les intuitions qui se passent en nous sans qu’on n’en sache rien, sans qu’on puisse rien en formuler) – et que la conscience au contraire, surtout caractérisée par le fait d’être une pensée formulable, est la part la plus mauvaise de la pensée – et cela parce qu’elle est née d’une trivialité, d’une faiblesse : le besoin qu’ont les hommes les uns des autres (et a fortiori, plus un homme est dans ce besoin, plus il sera un être conscient, autrement dit un bavard, un plaintif…).

L’homme conscient, rejeton monstrueux de la nature, cet avorton, peut-être sublime dans les gouffres que lui ouvre sa faculté de conscience, mais avorton tout de même. On peut rattacher cette faiblesse, cette dépendance à ce constat fait par les biologistes, le caractère néoténique de l’homme. En effet, celui-ci semble être un grand singe qui aurait gardé les caractère embryonnaires, et n’aurait pas poursuivi son développement adulte normal. Ceci fait de lui d’un côté un être inadapté et vulnérable dans les conditions de la vie naturelle, mais en revanche, ceci à la fois nécessite et favorise la vie sociale, la communication, et donc le langage, et donc la conscience (si tant est qu’il est vrai que nous n’avons une conscience claire de ce que nous sommes et pensons que quand nous parvenons à le formuler).

Notons ce passage qui semble paradoxal « Comme toute créature vivante, l’homme pense constamment, mais il l’ignore.. », ce qui est étonnant, car comment une pensée pourrait-elle exister en moi sans qu’en même temps, j’en sois conscient? Des pensées en moi que je ne sais pas exister, c’est, d’un point de vue cartésien qui assimile pensée et conscience, une contradiction. Ce serait des pensées inconscientes (idée soutenue un peu plus tard par Freud, et pour laquelle il rencontrera une très forte opposition). Comme si notre psychique était en partie inconnu de nous, souterrain – comme si notre pensée était un océan, et notre conscience seulement ce qui peut en apparaitre de temps en temps à la surface…

Plus encore : Nietzsche ajoute que les pensées qui deviennent conscientes sont celles qui sont les plus « superficielles », « mauvaises ». Et pourquoi cela? Parce que ce sont les pensées qui « s’expriment en paroles »… On comprend que les pensées conscientes soient celles qui s’expriment en paroles, dans la mesure où il a défini la conscience comme une faculté née du besoin de communiquer. Or, les paroles servent bien à communiquer. Et c’est peut-être bien vrai qu’on ne prend conscience de ce qu’on pense que quand on se l’est formulé. Sinon, ça n’est qu’un état obscur, mal déterminé. (« Ah, je comprends ce qui m’arrive, je suis « jaloux »… », « j’ai pris conscience que j’étais « fatigué »… etc), c’est en se le disant qu’on en prend conscience. Mais pourquoi ce qui est formulé dans le langage serait-il le plus superficiel?

C’est parce que les mots du langages ne sont que des étiquettes abstraites, qui représentent les choses, les états vécus, mais qui ne sont pas ces choses particulières. Et il est clair qu’une étiquette sur une chose n’est pas la chose, elle n’en est qu’un signe, en tant que tel très pauvre, schématique, dont la seule vertu est d’être facilement comprise par tout le monde. Or, quand on apprend les noms qui nomment les choses, on fait donc une opération d’abstraction (j’appelle « belles » toutes les choses belles, aussi diverses soient-elles, elles sont toutes ramenées à la même étiquette « belle » – j’appelle « aimer » tous ces sentiments divers, différents, ressentis par toutes sortes de gens dans des circonstances incommensurables, etc). Et donc le langage offre une caricature de la vie, il n’en prend que le Plus Petit Dénominateur Commun – et c’est pourquoi il est dit « superficiel ».

Or, puisque notre conscience est conditionnée par le langage, on peut par déduction douter de la valeur de la conscience, qui devient elle aussi une caricature de la pensée.

Il émet même une autre idée parallèle : c’est que la conscience aurait été suscitée chez l’homme pour des raisons de pouvoir social : on ne peut commander un être non-conscient, dans la mesure où celui-ci ne répond pas de lui. Il faut donc commencer par donner à l’homme une mémoire (et cela passe par la cruauté, par la discipline, en le  » marquant au fer rouge  » comme le dit l’auteur dans la Généalogie de la morale), bref, créer un être responsable, et donc conscient. Seconde idée donc : l’origine de la conscience (comme faculté de se rendre compte de soi et du monde) est dans la conscience morale.

 

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