Les trois âges de la pensée occidentale

Nous avons dit au début de l’année que la philosophie consistait à revenir sur ses opinions – or, pour prendre conscience de ses propres opinions, il faut réussir à en sortir, et prendre un point de vue sur elles. On peut le faire en voyageant, et en relativisant nos opinions du point de vue des autres manières de vivre ailleurs. Mais par le moyen que j’en donne, c’est-à-dire en remontant le cours de l’histoire générale des idées de notre culture, on peut voir l’origine, et donc la genèse de nos opinions, celles qui nous sont maintenant immédiates – et à remonter ainsi, on reste également en un sens « chez nous », ce qui fait qu’il est aussi plus facile de le comprendre, plutôt que de se déplacer dans des mentalités qui nous seraient absolument étrangères, comme tentent de le faire les ethnologues.

D’abord, un tableau récapitulatif pour visualiser l’ensemble, et ensuite un développement qui l’explicite.

Ces considérations sont directement inspirées d’un livre très pédagogique d’introduction à la philosophie, intitulé Apprendre à vivre, de Luc Ferry, que je vous invite à lire, il est extrêmement facile à comprendre et va pourtant à l’essentiel.

3 ages

On considère que la civilisation occidentale trouve son berceau dans la Grèce Antique, et la première colonne est donc celle de la sagesse antique, ramenée en gros au stoïcisme, avec le principe du Cosmos, et la morale qui s’ensuit. Le second moment est le christianisme, et plus généralement les monothéismes, qui font disparaître la morale et le salut stoïcien, en promettant une vie éternelle personnelle – alors que pour les stoïciens, le salut était dans la fusion dans le grand Tout, en y trouvant sa place (cf cours précédent). Et donc la dévalorisation d’un coup de la Nature. Parce que le Cosmos, c’est la Nature en tant qu’elle serait une éternelle régénération, un recyclage perpétuel (palingénésie)- et nous aussi serions donc « recyclés ». Ce qui suppose cette idée de vivre dans la continuité, à sa place. Je survis en mes enfants, je reprends l’œuvre de mon père qui est poursuivie par mes descendants, et mon être essentiel (c’est-à-dire pas mon individualité, qui n’est qu’une représentation) se perpétue dans la renaissance indéfinie de la nature. Voyez cette idée de Schopenhauer de la confiance dans laquelle l’animal meurt, retournant simplement d’où il vient pour renaître comme si la mort n’était jamais qu’un sommeil.

Bref, les monothéismes détournent de la Nature, le Salut est dans l’esprit. Cf la Bible, une fois la Nature créée (déjà, c’est par un Dieu personnel, lequel a donc une suprématie initiale), elle est confiée à l’homme, pour qu’il la nomme, et surtout pour qu’il la travaille. Chassé du jardin d’Eden (image de la Nature comme maison où on vit dans l’immanence – remarque au passage que les religions précédent les monothéismes sont des religions de l’immanence, les Dieux sont locaux et ne signifie que la sacralité du monde environnant, bref du naturel). Et donc idée du progrès, par le travail. Le monde ici-bas n’est qu’une sorte de lieu d’épreuve, un lieu transitoire, dont on va sortir, un purgatoire. Et donc il faut aller de l’avant, se perfectionner, faire des efforts sur soi. Le travail donc comme valeur.

L’autre moment de la pensée depuis lequel le Cosmos antique va être bouleversé, c’est la science moderne, l’idée que la Nature n’est pas un Tout ordonné et se régénérant – comme un être vivant, mais qu’elle est un univers de forces aveugles, sans finalité, autant dire un désert de particules et de lois régissant leurs rapports. A ce titre là, la Nature n’est ni bonne ni mauvaise, elle n’est que matière indéfiniment en mouvement mécanique. Et donc elle ne peut plus servir de norme, on ne peut rien fonder sur elle. Ce qui fait que la morale ne consiste plus du tout à bien s’inscrire dans l’Ordre, puisqu’il n’existe pas – mais il ne peut plus être fondé que sur l’homme individuel. C’est d’un même coup que Descartes renvoie le monde extérieur à l’étendue inerte, et l’âme au pur esprit actuellement se pensant, la conscience. Et donc la morale va être fondée non pas sur la nature (ce qui était la morale comme vertu, comme excellence dans l’accomplissement de sa nature), mais sur la conscience (la bonne volonté, le libre arbitre). La question de l’âme humaine posée à cette époque, conjointement aux religions modernes – l’acharnement à se distinguer des animaux. L’idée de Rousseau selon laquelle l’unique différence entre un homme et un animal tient à sa perfectibilité, à son libre-arbitre, c’est-à-dire que précisément, il n’est pas la nature, mais qu’il se définit au contraire contre elle. Ce qui donne les morales chrétiennes et laïques, qui ne sont pas fondamentalement différentes.

On peut donc dire que ce sont des étapes. On a d’abord :

La morale définie objectivement par la nature : bien agir, c’est bien déployer sa nature

La morale définie par l’Esprit objectif (c’est-à-dire Dieu, qui est esprit, mais qui est extérieur à moi, et qui est connu par des commandements transcendants, révélés)

La morale définie par l’Esprit subjectif : là, cela repose sur ma liberté, sur ma bonne volonté, dont on dit que c’est le seul critère moral qui compte.

On est donc lancés dans une période « humaniste » (pas basée sur la nature des choses, pas basée sur une divinité, mais seulement sur l’homme). Ce qui engendre des grands principes fondamentaux sur lesquels nous reposons : l’égalité entre les hommes, les différences naturelles ne comptant pour rien (Droits de l’homme), la valeur donnée à l’individu (personne n’appartient à personne… et si on pose cette belle question : « à qui est-ce que j’appartiens? », on ne répond qu’on appartient à des domaines extérieurs (la nature, le monde, la patrie, ma famille… qu’au sens où on en fait partie, mais je ne suis pas à eux).

Voilà les caractéristiques de l’époque moderne, à très gros traits, et dans laquelle nous sommes toujours.

Remarquez que puisque nous des « Modernes », nous pensons en termes de progrès, et donc aussi ce tableau : nous pensons spontanément que cette histoire des idées manifeste un progrès des idées, que des découvertes ont fait disparaître les prétentions du stoïcisme et de la religion à être des discours de vérité, considérant que c’est la science qui dit aujourd’hui la vérité, les choses telles qu’elles sont.

Mais on peut cependant objecter que les doctrines stoïciennes et religieuses ne relèvent peut-être pas tout bonnement d’une ignorance, mais d’un refus du monde de la science moderne tel qu’il s’est pourtant à un moment imposé – c’est-à-dire que la science qui impose ses paradigmes de vérité est aussi critiquable d’un certain point de vue qu’elle est à bon droit de critiquer les autres doctrines de son propre point de vue. Par exemple, bien des signes indiquent que cette période moderne, celle du dépassement de la Nature antique, du Cosmos, est peut-être à son tour en bout de course. Et cela à cause de ce fait empirique de la destruction de la nature par l’homme (la crise écologique). Il y a une contradiction entre l’idée d’un progrès indéfini engendré par les religions, repris par la science et l’humanisme, et le fait que nous soyons dans un monde fini, un monde aux ressources limitées. Ce fait majeur nous oblige à reconsidérer toutes nos grilles de lecture de la destinée humaine, nos moindres idées qui sont basées au fond sur l’idée du progrès, de l’avenir ouvert… et il y a évidemment un rapprochement à faire entre le constat du monde aux ressources limitées de l’écologie et l’idée maîtresse de Cosmos des stoïciens.

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