Corrigé : Peut-on à la fois défendre la liberté de penser et disqualifier l’opinion?

Introduction

Un paradoxe apparent traverse tout l’enseignement scolaire. D’un côté, on dit que l’école émancipe, donc qu’elle vise à la liberté de pensée des élèves qu’elle instruit. Mais d’un autre côté, il semble n’y avoir aucune discipline où on ait le droit de donner son opinion. Comment les professeurs peuvent ils à la fois dire que l’opinion des élèves n’est jamais le propos attendu et pourtant affirmer que leur enseignement vise l’émancipation de leur pensée ? Peut-on à la fois défendre la liberté de penser et disqualifier l’opinion ?

Nous verrons tout d’abord en quoi la liberté de penser et l’opinion semblent aller de paire, et donc pourquoi notre sujet soulève une apparente contradiction. Puis, analysant de plus près la nature de l’opinion, nous verrons qu’elle s’oppose en effet à la liberté de penser entendue comme recherche de savoir. Enfin, dépassant la conception de la pensée entendue comme connaissance, nous verrons que l’opinion définie comme conviction est bien la manifestation d’une pensée qui assume sa liberté.

 

I L’opinion, liberté ou servitude

 

A/ L’opinion commune : identité de la liberté de penser et de l’opinion.

La représentation courante qu’on se fait des régimes politiques existant dans le monde se polarise entre les démocraties où la liberté de penser individuelle est respectée, et les régimes autoritaires où elle est limitée, voire interdite. Dans les premières, le pluralisme politique est accepté, et même encouragé. La presse est libre, et nul ne peut être inquiété dans l’expression de ses opinions, dans la mesure où il n’attente pas aux droits et à la dignité d’autrui (le racisme, la xénophobie, la diffamation sont par contre des délits). Dans les seconds, la presse est contrôlée, censurée, et parfois muselée. Les opposants au régime peuvent être incarcérés pour simple « délit d’opinion »

De ce point de vue, c’est donc un même combat que de défendre la liberté de penser et défendre le droit de chacun à défendre ses opinions (politiques, religieuses, etc.), et défendre l’un en disqualifiant l’autre semblerait être un non-sens, une contradiction.

Pourtant, en nous attachant aux termes de notre sujet, nous nous apercevons qu’il n’évoque pas le fait d’interdire les opinions, mais de les « disqualifier ». Ceci indique qu’il ne s’agit donc pas de faire taire l’opinion, mais de considérer plutôt qu’elle n’est pas « qualifiée », pas habilitée, pas légitime, pour pouvoir prétendre à la pertinence. Quand un participant est disqualifié, c’est qu’il n’a pas respecté les règles du jeu. Que ça soit dans ses actes, ou bien dans son être (on peut être disqualifié parce qu’on n’avait pas l’âge requis, ou le poids, etc. ). Il nous faut donc d’abord, pour comprendre le sujet, nous demander en quoi l’opinion pourrait être « disqualifiée », et donc quelles qualités il lui manque.

 

B/L’autorité de l’énonciateur

Si un énonciateur affirme quelque chose, on peut lui demander ce qui certifie son affirmation. S’il dit que les Etats-Unis vont à la catastrophe suite à la dernière élection, on peut lui demander ce qui lui fait dire cela, s’il a entendu dire cela et le répète, lui demander des arguments, des exemples probants, etc.  Or, imaginons qu’à ces demandes, il nous réponde : « C’est mon opinion ! », que vaudra alors pour nous son affirmation ? Elle n’aura que la valeur du degré de confiance que nous avons dans la personne, de la supposition de son autorité en la matière, de son honnêteté intellectuelle, de son intelligence, etc. Mais si nous ne connaissons pas cette personne, qu’elle n’a pas de titre particulier, la vérité de son énoncé ne tenant qu’à la croyance que cette personne a dans ce qu’elle  dit, elle « n’engage que lui », et comme nous ne la connaissons pas et qu’elle n’a pas de titre, pour nous elle ne vaut rien.

C’est ainsi qu’on peut entendre qu’une opinion peut être disqualifiée, parce que, n’étant qu’une croyance de la part de celui qui l’énonce, sa garantie revient à la croyance qu’on peut avoir nous même dans cet énonciateur. Et si on n’a pas de bonne raison de le croire lui, on n’a pas de raison de croire à ses opinions.

 

C/ Opinion et croyance

Mais plus radicalement, on pourrait considérer que l’opinion devrait être disqualifiée quelle que soit l’autorité de l’énonciateur. Une opinion, si elle est une croyance et non un savoir, reste toujours une supposition, un pari, et au mieux, si elle est élaborée, une hypothèse susceptible d’être confirmée, mais qui ne l’est pas encore. Ainsi, de grandes autorités scientifiques émettent parfois des « opinions », qu’on appelle alors des conjectures. Ils ne peuvent les prouver, ce sont des tendances de leur esprit, presque des sentiments, mais pas tout à fait des pensées claires et distinctes. Or, dans la communauté, on peut s’intéresser à ces conjectures, mais elles sont disqualifiées comme telles pour être reçues dans le domaine du savoir, et il faut les démontrer pour qu’elles le soient.

 

On voit donc que, pour qu’une idée soit acceptée par tous, il faut que la personne qui l’émet ait une certaine autorité pour le faire, mais plus radicalement que cette idée ne soit plus du tout une supposition, une croyance de sa part, mais une vérité démontrée.

 

Nous comprenons donc mieux maintenant en quoi nous pouvons « disqualifier l’opinion ». Mais en faisant cela, est-ce que nous interdisons également la liberté de penser ? Il semble encore que oui, car on voit bien que si un énoncé, pour être recevable, doit être argumenté, et même démontré, alors celui qui l’émet n’a plus du tout la liberté de penser ce qu’il veut, il doit se soumettre aux faits, à la logique. Il faut donc que le savant, pour se débarrasser de ce qu’il y a d’opinions en lui, doit aussi se débarrasser de sa liberté de penser. Pourtant, nous allons voir que ce dernier point est largement discutable, et soutenir que notre liberté de penser se conquiert précisément contre nos propres opinions.

 

II La pensée libre contre l’opinion

 

A/ Liberté de penser et émancipation des opinions

Qu’est-ce qu’une pensée libre ? Une pensée libre est une pensée qui n’est pas formée par celle des autres, mais qui se forme elle-même. Elle peut être sous l’influence d’autres pensées, mais elle est libre en ce qu’elle ne s’y soumet pas sans examen, et si elle y adhère finalement, c’est au terme de son propre jugement. Mais si nous revenons à ce que nous avons dit précédemment des opinions, nous avons dit qu’elles étaient des croyances, des tendances personnelles de notre esprit. Or, ces croyances qui sont en nous ne trouvent-elles pas nécessairement leur origine dans l’influence qu’ont eu sur nous les autres pensées, les pensées ambiantes de notre milieu, celles qui nous ont formé précisément avant que nous n’acquérions notre faculté de jugement, notre pensée libre ? Descartes a écrit «  Nous avons été enfants avant que d’être hommes ». Ce qui fait que si la pensée libre doit ne pas adhérer aux pensées des autres sans examen, elle ne doit pas non plus adhérer à ses propres opinions qui proviennent aussi du milieu ambiant des pensées des autres. Ainsi, penser librement, ce serait montrer qu’on sait remettre en question les pensées des autres, mais aussi nos propres opinions. Et ainsi, défendre la liberté de penser, ce serait bien disqualifier l’opinion en général. La liberté de penser, c’est alors le mouvement que prend l’esprit pour s’émanciper de l’opinion pour tendre vers le savoir.

 

B/ De l’opinion au savoir

Ce mouvement vers le savoir peut être décrit par la démarche scientifique et par la démarche philosophique.

                a/Opinion et hypothèse : la science

La démarche scientifique  se défie de l’opinion d’une première manière dans les sciences dites exactes. Là, il s’agit, comme nous l’avons mentionné, de transformer l’opinion en hypothèse. Une opinion n’a que la force de sa croyance comme fondement, et ne contient pas d’autres manières de trouver sa justification. « J’y crois, et c’est tout ». La transformer en hypothèse consiste à lui donner une expression vérifiable expérimentalement. Deux opinions qui croiraient, l’une que la Terre tourne sur elle-même et l’autre que non, ne valent comme telles pas plus l’une que l’autre, mais si l’une se transforme en hypothèse vérifiable expérimentalement (par exemple avec Foucault et son pendule, qui établissant qu’un mouvement pendulaire sur faisant sur un plan, alors l’oscillation quotidienne du balancier devrait voir son marquage au sol se décaler – ce qu’il a vérifié, et qu’on peut toujours vérifier au Panthéon à Paris), on est alors libérés des simples opinions et une vérité est établie.

Dans les sciences humaines, il s’agit encore plus directement de ses libérer des opinions en allant chercher leurs causes. C’est ainsi que la sociologie, la psychologie, l’anthropologie mettent à jour des déterminismes inconscients qui sont à l’origine de nos opinions, et les expliquent. L’opinion que j’aurais sur l’égalité entre les hommes trouverait son origine dans l’organisation des structures familiales de la région dont je suis originaire, mon opinion sur l’importance à accorder aux plaisirs pour accéder au bonheur humain proviendrait des propres premières expériences infantiles, etc.

 

 

 

 

                b/Opinion et conceptualisation : la philosophie

D’une autre manière, la philosophie incite à se défaire des ses propres opinions par un travail sur le sens que nous accordons aux mots que nous employons. La démarche socratique consiste d’abord en un examen des opinions au cours d’un dialogue où le souci est celui de chercher des définitions précises aux termes que nous employons, la rigueur de nos raisonnements, c’est-à-dire des liens de déduction que nous faisons d’une idée à l’autre. Quiconque a pour opinion que la sentence « Œil pour œil, dent pour dent » est juste, doit se mettre au clair sur ce qu’il entend sur la justice, et cet examen montrera peut-être que cette opinion n’est pas tenable. Quiconque a pour opinion que « Dieu existe » aura peut-être bien du mal à expliquer ce qu’il entend par là…

Ainsi, si nous appelons liberté de penser non pas le fait que chacun a le droit d’avoir les opinions qu’il veut, mais l’exercice de lucidité vis-à-vis de toute opinion, y compris des siennes, alors il est clair que la défense de la liberté de penser passe par la disqualification de toute opinion en tant que telle.

 

                c/Liberté et universalité

Il faut à ce point de notre réflexion évoquer la pointe la plus paradoxale de cette antinomie entre la pensée libre et l’opinion. Si une pensée libre est celle qui s’est entièrement libérée du poids des opinions ambiantes, cela suppose qu’on fasse abstraction de toutes idées reçues. C’est la situation qu’exemplifie Socrate quand il interroge le petit esclave de Ménon, ignorant de tout, et qu’il parvient à lui faire réaliser une démonstration de géométrie. Alain, reprenant cet exemple, explique alors que dans la « société des semblables », chaque individu séparé de tous les autres, libéré du grégarisme des opinion, trouve en lui-même des idées qui sont pourtant universelles. Et on en arrive au paradoxe que la plus grande liberté de penser se manifesterait dans l’exercice lucide des mathématiques, où l’opinion n’a plus évidemment aucune part.

 

C/ L’opinion comme pensée immédiate

Nous pouvons d’ailleurs établir cette opposition entre « liberté de penser » et « opinion » d’une autre manière. On dit couramment que la liberté de penser consiste dans le fait que « chacun pense ce qu’il veut ». Ce qui est vrai, mais précisément, est-ce que cette expression ne disqualifie pas l’opinion ? En effet, peut-on dire que nous voulons nos opinions ? Si nos opinions consistent en nos croyances, il faut bien convenir que ces croyances sont des pensées « immédiates » au sens où elles ne sont pas élaborées, construites. J’y crois, c’est tout, c’est ainsi, je ne peux que le constater. Je n’ai pas d’action possible sur cet état de fait. Or, la volonté consiste en une action, et cette action suppose une résistance à cette action. Si je dis par exemple que « je veux avoir mon bac », je n’ai pas d’autre moyen de savoir si je le veux vraiment que de mettre cette volonté à l’épreuve. Tout le monde souhaite l’avoir, mais ceux qui le veulent sont ceux qui font réellement ce qu’il faut pour l’avoir. Ainsi, il faut toujours un objet d’application à la volonté pour qu’elle existe. Et on voit que la croyance, en tant que pensée immédiate, ne dispose pas d’un tel objet, alors que la pensée (qui au contraire est médiatisée, c’est-à-dire qu’elle passe par un autre que soi, un objet, que ce soit la vérification expérimentale des sciences ou la soumission au langage de la philosophie) se le donne, et peut donc exercer sa volonté sur cet objet. Par conséquent, si penser librement, c’est penser ce qu’on veut, et que vouloir suppose une action de construction sur un objet, alors penser librement, c’est se défaire de toute croyance, de toute pensée immédiate.

Pourtant, il nous reste à reconsidérer ce dernier jugement, car cette détermination de l’opinion comme « pensée immédiate » ne rend peut-être pas justice à son concept.

 

III/ L’opinion comme manifestation de la liberté de la pensée

 

A/ L’opinion, des goûts aux valeurs

En effet, l’archétype de la pensée immédiate, c’est le goût. Que j’aime plutôt ceci que cela, qu’il s’agisse d’un plaisir sensible,d’ une activité, d’une œuvre d’art… ceci relève bien de l’immédiateté, car on ne fait que le constater. « J’aime ou j’aime pas, c’est comme ça… ». Mais si on dit qu’on aime Picasso, est-ce tout à fait une opinion ? Il semble y avoir une distinction entre l’affirmation « A chacun ses goûts » et « A chacun ses opinions », mais laquelle ? C’est que l’opinion, contrairement au goût, semble bien affirmer quelque chose de son objet. Le goût ne dit rien de l’objet, il ne fait que décrire l’expérience que j’en ai. Si mon opinion est que ce peintre ne vaut rien, je ne dis pas simplement que je ne l’aime pas, mais j’effectue bien un jugement sur lui. Même si ce jugement, en l’occurrence, ne peut pas être démontré. On pourrait alors dire que dans l’opinion, je n’exprime pas des goûts (qui n’engagent que moi), ni des savoirs (puisque je ne peux les démontrer par des processus rationnels), mais que j’affirme des valeurs. Et de ce point de vue, il faudrait reconsidérer ce qu’on appelle la « liberté de penser », et voir si nous ne trouverions pas une ultime concordance entre les deux, pour ainsi remettre en question que la disqualification de l’opinion irait dans le sens de la liberté de penser.

 

B/ Connaissance et pensée

Dans notre deuxième partie, nous assimilions en fait « penser » et « connaître », et de ce point de vue, il est clair que l’opinion devait être disqualifiée pour bien penser, c’est-à-dire pour bien connaître quelque chose. Mais la pensée peut-elle être réduite à l’activité intellectuelle de connaissance ? Certes, bien penser, c’est bien connaitre, mais quand on connait bien, il n’y a plus rien à penser… L’élément supplémentaire qu’on trouve dans la pensée, et qui n’est pas dans la connaissance, est celui d’une détermination. Quand je pense quelque chose, je l’institue comme règle, j’en affirme la valeur et pas seulement la réalité. Ce qui caractérise quelqu’un qui « pense quelque chose », c’est qu’il l’affirme, et s’y tient, non pas comme simple goût personnel, ni comme supposition susceptible d’être contredite par l’expérience, mais comme conviction.

 

C/ Opinion, supposition et conviction

Mais si nous donnons ses lettres de noblesse à l’opinion, qui en effet est une croyance, nous pouvons retrouver ce même élément de conviction. Car si une croyance peut signifier qu’on « croit que… », et que cela, comme nous l’avons vu, relève de dispositions héritées, obscures, incertaines – on peut aussi dire que croire, c’est « croire à… », cela indiquant l’affirmation de valeurs, et que l’opinion au sens de cette conviction manifeste bien la souveraineté de la pensée libre.

C’est ainsi par exemple que Jean-Paul Sartre commençait son livre Réflexions sur la question juive par cette phrase : «Si un homme attribue tout ou partie des malheurs du pays et de ses propres malheurs à la présence d’éléments juifs dans la communauté, s’il propose de remédier à cet état de choses en privant les juifs de certains de leurs droits ou en les écartant de certaines fonctions économiques et sociales ou en les expulsant du territoire ou en les exterminant tous, on dit qu’il a des opinions antisémites.
Ce mot d’opinion fait rêver…»

« Ce mot d’opinion fait rêver… » écrit-il, parce qu’il indique pour lui une évidente mauvaise foi de la part des antisémites, qui se disent « avoir » ces opinions, comme on peut « avoir » deux bras et deux jambes. Il explique alors que nos opinions ne sont pas des qualités inhérentes à notre esprit, mais des manières qu’il a de se déterminer lui-même, et dont il est responsable. Toute conscience est pour ce philosophe une certaine conduite engagée dans le monde, une manière active de se déterminer en se choisissant. Ainsi, la conscience ne peut pas échapper à la liberté qui lui est constitutive. Elle doit donc disqualifier en elle les opinions si on entend par là les tendances et habitudes de nos pensée, mais elle doit assumer ses opinions si on entend par là l’inévitable engagement dans des convictions libres qui la définissent.

 

Conclusion

Nous avons donc vu que si, de prime abord, la liberté de penser et l’opinion semblaient assimilables, il n’y avait pas de sens à défendre l’une en disqualifiant l’autre. Puis, en analysant la part d’autorité personnelle et de croyance qui résidaient dans l’opinion, nous avons compris que la recherche d’un savoir objectif et rationnel supposait bien la disqualification de l’opinion, et sa transformation en hypothèses scientifiques ou conceptualisations philosophiques, dans une démarche qui recherche l’universalité. De plus, analysant les conditions de la liberté de la pensée, nous avons vu que l’immédiateté de l’opinion ne permettait pas qu’elle s’exerce. Cependant, revenant sur ces définitions réductrices de l’opinion comme habitude et supposition, et de la pensée comme connaissance, nous avons fini par estimer que si on donne leur sens fort à nos deux termes, alors la pensée libre et l’opinion se rejoignent en tant qu’elles consistent en convictions qui s’affirment et posent des valeurs, ce à quoi notre condition de conscience surgissant dans le monde nous oblige.