Le stoïcisme

 

De même qu’être épicurien, être stoïcien est passé dans le langage courant. Cela signifie généralement : rester impassible devant un événement (en général douloureux) qui nous arrive. Sans qu’on sache trop si cette impassibilité relève de la force de caractère ou de la simple indifférence d’ailleurs. Mais si cette expression dit bien quelque chose de juste de la philosophie stoïcienne telle qu’elle a été élaborée par ses créateurs, elle ne rend pas assez justice au caractère total de cette pensée, à son caractère systématique qui en fait un mode de vie et une conception du monde plus qu’une simple attitude qu’on peut adopter ici ou là face à des circonstances.

1/ Historique
L’écrit dans l’antiquité / Aura culturelle de l’Hellenisme /
A/ Fondateurs
Pas de caste sacerdotale, mais des « professeurs » (libéraux…)
Zénon / rapport au cynisme (morale personnelle intransigeante), aristotélisme, platonisme, scepticisme..
Base bourgeoise, semi-prêche, synthèse
B/ L’époque romaine
Sénèque, Epictète (50-125), Marc-Aurèle

2/ Le cosmos
A/ L’unité
Correspondances naturelles/ L’ordre est maintenu par un principe d’ordre, en continu/ Inertie et entropie / Finalisme et argument physico-téléologique/
Critique de l’argument physico-téléologique (la perfection ne peut être due au hasard : il n’y a pas de perfection (observations astronomiques), et le hasard est capable de perfections s’il y a sélection (Darwinisme)
Valeur subsistante du finalisme cependant : si le finalisme, c’est penser que la raison d’être d’un être est dans le Tout auquel il participe, alors on doit garder le souci de ce Tout et de son Unité.
Or, on reconnaît encore que la Nature est un Tout (l’équilibre des écosystèmes) et que si on maîtrise les éléments (mécanisme), on ne maîtrise pas l’ensemble (souci finaliste). En ce sens, on peut encore entendre la parole stoïcienne. Hypothèse Gaïa : que les êtres de la biosphère collaborent à la perpétuation de cette biosphère qui leur permet d’exister.
Mais si on appelle clairement finalisme le simple fait que l’équilibre de l’ensemble détermine les parties, on s’en tire souvent en trouvant des mécanisme d’auto-régulation qui ne supposent pas un dessein intelligent (les rétroactions, comme les thermostats, ex trivial de l’évaporation des mers qui crée des nuages blancs, lesquels renvoient le rayonnement lumineux). Et puis on trouve tout autant de rétroactions positives (accroissement du déséquilibre…) que de négatives (retour à l’équilibre). Ex : la fonte des glaces accroît la fonte des glaces.
B/ Dieu
Dieu, Nature, Cosmos, Logos. Traductions rendues difficiles par la compréhension chrétienne postérieure.
Idée du plan divin.
Cicéron : « Pour nous, quand nous disons que le monde tient de la nature sa stabilité et son gouvernement, ce n’est pas en pensant à une motte de terre, à un morceau de pierre ou à quelque chose de ce genre, dépourvu de force de cohésion, mais à un arbre, à un être vivant, dans lesquels ne se manifeste pas le hasard, mais l’ordre et une certaine ressemblance avec l’art » (de natura deorum)
Piété. Qu’on considère cette métaphysique naïve ou pas, toujours est-il qu’elle donne au stoïcisme un élan de piété vis à vis du Cosmos.
Cf L’hymne de Cléanthe, in Duhot p. 89

C/ Nature et histoire
La palingénésie, le retour perpétuel et cyclique du même. Nos actes ne sont donc pas déterminants, puisqu’il n’y a pas d’histoire. Pensée renversée par le christianisme qui centre davantage sur l’individu, et donc sa finitude particulière et donc son salut personnel / et par la modernité qui de fait a bouleversé la nature et créé l’histoire.
Contemporanéité du stoïcisme dans la remise en question de l’historicité : retour sur la révolution permanente du capitalisme qui serait en bout de course, faute de carburant…
On n’est pas prêts par contre à renoncer à la perspective individualiste de son existence.

3/ La morale
A/ Le mal
Un argument qui relève, on l’a vu, d’une métaphysique un peu suspecte intellectuellement (faiblesse de l’argument physico-téléologique qui est un anthropomorphisme). Une théodicée facilement ridiculisable (Candide)
Mais un autre argument, qui vient d’ailleurs, permet au stoïcien d’affirmer qu’il n’y a pas de mal dans le monde.
C’est que le seul mal est le mal moral. Tout le reste est indifférent. Le seul mal est celui que l’on commet.
Le seul mal véritable, celui qui peut nous empoisonner, est le mal intérieur (la faute), comme la maladie terrasse souvent bien plus le corps que les maux extérieurs auxquels il peut résister précisément parce qu’il est en bonne santé.
Ce qui dépend de nous, ce qui n’en dépend pas
B/ La vie spirituelle
Ataraxie. Fuir la jouissance. S’accorder avec le Monde, trouver sa place.
Pour le plaisir (l’idéal épicurien) :
Pour ce qui est du plaisir, Epictète l’envisage ainsi :
« Soumets-le à la règle, place le sur la balance. Le bien doit-il être tel qu’il mérite qu’on lui fasse confiance et qu’on s’en remette à lui? »
– Oui
-Ce qui est instable mérite-t-il notre confiance
– Non
-Le plaisir est-il stable?
-Non
-Enlève-le donc et chasse le de la balance loin du domaine des biens.

Et pour cela, l’entraînement spirituel. Le Manuel, la mnémotechnie, la lutte contre des tendances naturelles.

4/ L’existence
A/ La scène du monde
XXV. Souviens-toi que tu es acteur dans une pièce, longue ou courte, où l’auteur a voulu te faire entrer. S’il veut que tu joues le rôle d’un mendiant, il faut que tu le joues le mieux qu’il te sera possible. De même, s’il veut que tu joues celui d’un boiteux, celui d’un prince, celui d’un plébéien. Car c’est à toi de bien jouer le personnage qui t’a été donné ; mais c’est à un autre de te le choisir.

Conservatisme social?. Oui, Mais cela parce que par exemple, la place sociale que nous occupons est parfaitement indifférente
C’est l’usage de mon libre-arbitre qui me rend heureux, parce que c’est cela et seulement cela que je suis. Or, mon libre-arbitre, je peux l’exercer de manière strictement équivalente si je suis mendiant ou si je suis sénateur.
Par contre, je dois m’efforcer de bien jouer mon personnage, afin que la pièce s’accomplisse bien. Je ne dois pas me mettre en travers de la volonté du Dramaturge. Un acteur qui renâcle à jouer son rôle n’arrangera pas la pièce, lui parût-elle mauvaise, il ne fera que rendre pire encore la représentation.

B/ La mort
La fin de la pièce…

Objections qu’on entend :
A quoi bon vivre, si on ne s’implique pas dans cette vie, si on en reste au bord, comme à se regarder vivre sans plonger dans le bassin. Et si toute la philosophie stoïcienne consiste au fond à se préserver de la vie parce qu’elle contient des souffrances, pourquoi ne pas s’en débarrasser tout de suite. Donc la question du suicide…
Mais Epictète tire de la possibilité même du suicide un argument supplémentaire de la justesse de sa métaphore de la pièce de théâtre.
Preuve que notre existence n’est qu’un rôle que nous endossons : nous pouvons le quitter à tout moment : on voit en permanence le lien de fermeture du costume par lequel on peut le détacher… Et par un petit mouvement d’esprit, on se rend compte à la fois par l’imagination du suicide, qu’on peut se détacher de l’existence, mais que si on peut s’en détacher intégralement dans la mort, on peut aussi s’en détacher intérieurement, et par conséquent le suicide est inutile, puisque nous savons maintenant ne plus être affectés par toute cette comédie.
Du coup, on se dira dans la foulée que s’il n’y a pas de raison de ne pas vivre, il n’y en a pas non plus de vivre… et c’est vrai que cela fait partie des indifférents. Epictète y répond encore par sa piété : « Attendez Dieu, quand il vous fera signe et vous délivrera de votre service » p135
Quant à la mort, elle n’est jamais envisagée comme un séjour dans un au-delà (« il n’y a ni Hadès, ni Acheron, tout est plein de dieux et de démons » formule célèbre de Thalès, que les stoïciens font leur car la pensée de la mort ne fait que nous dilater aux dimensions de l’univers et nous fait sentir notre parenté avec ce qui le compose ». Comme dans la liturgie chrétienne, nous sommes cendres et retournerons en cendres, mais par contre, il n’y a pas de salut personnel de l’âme, car si l’âme existe pour le stoïcien, elle est subjectivement la conscience qui délibère, et cosmologiquement le pneuma organisateur impersonnel.

C/ Autrui

Tout est en soi pour l’accomplissement de soi : et la faute, et le salut. Il n’y a rien à attendre de l’extérieur Cf Epictète : le Sage attend tout de lui-même. LXXV. État et caractère de l’ignorant : il n’attend jamais de lui-même son bien ou son mal, mais toujours des autres. État et caractère du philosophe : il n’attend que de lui-même tout son bien et tout son mal.

Pour le résumer : nous sommes seuls.

Si autrui m’agresse, soit il a tort, il est fou, et cela ne peut m’affecter, je ne peux à la limite que le plaindre. Et s’il a raison en ce qu’il dit, je dois le remercier de me redresser ainsi.

Les Troyens ont enlevé Hélène, les Achéens veulent venger cet affront et se lancent dans la guerre de Troyes.
Epictète : Regardes-y bien, n’est-il pas avantageux d’être débarassé d’une femme adultère?
– Mais nous serons méprisés par les Troyens?…
– Qui sont-ils? Des sages ou des insensés? Si ce sont des sages, pourquoi leur faites-vous la guerre? Si ce sont des insensés, que vous importe?…

Le bien qu’on peut faire à autrui, c’est surtout par l’exemple – bien plus que par le sermon et l’exhortation.

« Nous voulons rendre service aux hommes, mais quel service? Que fais-tu? Est-ce que tu t’es rendu service à toi-même? Tu veux les exhorter? Mais est-ce que tu t’es exhorté toi-même? Montre-leur sur toi-même quels hommes fait la philosophie, et ne bavarde pas » Entretiens

La charité est passive (on ne peut de toute façon donner ces faux biens que sont les réalités matériels, et quant aux vrais biens, ceux de l’âme, on ne peut les donner ni les recevoir), c’est-à-dire qu’on peut seulement ne pas entrer en compétition avec les autres et les mettre ainsi sous pression.

D/ Les biens
En quoi la révolution dans la possessions de biens matériels qui nous distingue des époques antérieures, et du stoïcisme en particulier, à la fois nous rend son discours moins audible, moins pertinent, et comment en même temps il peut pour une autre raison nous parler encore. (de la pénurie à la surabondance)
Epictète dit que les biens extérieurs sont indifférents
Il dit cela dans un monde où l’adversité des choses est bien plus grande que dans le nôtre. Il y a moins d’opulence, de sécurité, de soins médicaux, l’espérance de vie est faible, la mort fauche à tout vat, la souffrance est le lot quotidien. Et c’est pour cela que le stoïcien nous invite à nous détacher de ce monde qui est une vallée de larmes à peine parsemé d’îlots de soulagements ponctuels.
Et en ce sens, dans le monde plutôt confortable qui est le nôtre, on ne voit plus très bien l’intérêt de se détacher des biens de ce monde.
Mais la modernité n’a pas suivi la voie du détachement stoïcien, celle du mépris de la prospérité matérielle, mais au contraire, elle a fait de la prospérité est un idéal presque moral (cf les idéaux de la modernité libérale tels que A Smith les entendait : tout faire pour développer la prospérité générale d’une nation, la « Richesse de la Nation », et cela relève principalement des biens matériels échangeables, ceux qui permettent une croissance économique marchande… et le reste s’ensuivra. Pauvreté n’est pas vice, dit-on, mais Adam Smith est bien convaincu qu’elle en est la mère.
Mais aujourd’hui, alors que nous vivons non seulement dans une certaine prospérité, mais même plutôt dans une surabondance de biens, nous pouvons parfois apercevoir par une espèce de dégoût devant cet entassement le caractère indifférent de ces choses, précisément à cause de leur accumulation qui en souligne la vanité.
Qui possède beaucoup n’en fait plus un idéal (sauf s’il poursuit la course aux biens qui est toujours, on l’a dit, relative). Et le stoïcisme propose un autre idéal que celui de la possession.

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Le stoïcisme n’a pas été la philosophie du christianisme, parce qu’il était trop proche de la Nature et qu’il pensait qu’on ne pouvait espérer le salut d’une révélation ou d’une grâce ou de la foi, mais seulement d’une méthodique ascèse sur soi. Il n’a pas été la philosophie de l’époque moderne, laquelle, mécaniste et conquérante, faisait tomber les métaphysiques finalistes traditionnelles et inventait un homme « maître et possesseur de la Nature ». Il n’a pas été la philosophie du Xxème siècle, celui qui a promu l’idée d’une existence individuelle à inventer, d’une libération des conservatismes, de la possibilité de la Révolution et de la jouissance sans entrave.
Pourtant, à l’heure où l’injonction d’être soi-même finit par déprimer tout le monde, où les bienfaits des progrès de la science s’entachent toujours plus de l’idée qu’ils se font nécessairement au prix de l’exténuation de la Nature, à l’heure où le Cosmos menace de se trouver mal sous les coups de boutoir de l’idéal consumériste qui nous semble peut être de plus en plus illusoire au fur et à mesure que nous l’avons obtenu, puisque l’idée même de progrès risque de perdre son sens, faute de carburant… alors peut-être, même si la perspective n’en est pas très gaie, le stoïcisme devra-t-il être, qu’on le veuille ou non, la philosophie du XXIème…

 

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