Le désir et l’autorité

La crise de l’autorité

Autorité et autoritarisme

Si l’autoritarisme est un usage d’une force, d’une supériorité physique (entendant dans ce physique aussi bien des maîtrises de type intellectuel) – et on entend dans les sociétés démocratiques postulant l’égalité entre les individus que cette autoritarisme est toujours abusif – l’autorité par contre n’est pas abusive dans la mesure où elle suppose sa reconnaissance libre par le sujet sur lequel elle s’exerce. L’autorité ne s’impose pas par la peur, elle inspire le respect. On n’est réellement obéi que s’il y a un consentement libre à cette obéissance, ce qui constitue alors une obligation, sinon, on n’agit que par soumission de l’autre, sous contrainte.

Ex : un car de CRS qui obtient le retour à l’ordre à coups de matraque n’a aucunement assis davantage l’autorité de l’Etat. Un père qui est « obéi » à force de cris ou de coups ne fait pas par là preuve d’autorité.

L’autorité reconnue a pu se fonder sur des bases diverses :

– Le paternalisme (reposant sur une dette initiale, car c’est par le père qu’on existe, ou par le père de la nation que la nation existe comme unifiée). Plus généralement de l’ancienneté, de la tradition.

    • L’autorité religieuse (transcendance spirituelle et donc fondement sur des êtres « supérieurs »)

    • Le charisme personnel (fascination pour un individu qui devient exemplaire, guide, etc.)

    • L’autorité par le savoir (On reconnaît que celui qui sait détient par cela une autorité légitime).

Il faut y insister encore une fois, rappeler la distinction entre contrainte et obligation, entre autoritarisme et autorité : l’autorité n’est telle que si elle est reconnue librement comme telle (sur les motifs qu’on vient de citer par exemple). Et alors, les progrès de l’idée d’égalité ont fait que ces motifs pré-cités sur lesquels on s’appuyait pour reconnaître une autorité (le père de famille, le charisme, le dieu, etc.) devenaient contestables, on ne voit pas nécessairement pourquoi il faudrait obéir à tel ou tel. Le problème de l’autorité s’est alors posé nettement : comment à la fois devoir l’obéissance et rester cependant aussi libre qu’auparavant. Parce que dès qu’on reconnaît l’autorité d’un particulier (le père, le gourou, le savant, etc.), il semble qu’alors on s’y soumette, et qu’on ne soit alors plus libre…

La solution sera au fondement du pacte républicain (le Contrat Social rousseauiste) qui fait qu’en obéissant à la Volonté Générale, incarnée par la Loi, c’est-à-dire à tous pris ensemble, en reconnaissant l’autorité de la chose publique, la république, je n’obéis à personne en particulier.

C’est ainsi que le principe de l’autorité a pu perdurer pendant les siècles de la modernité, en tant qu’était accepté le principe républicain de l’obéissance à la loi. Rousseau : La liberté est l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite. Autrement dit, d’abord, la liberté, c’est la capacité à se donner une loi et à s’y tenir.

L’argument des républicains qui justifie le principe d’autorité repose donc sur l’idée suivante : Le respect de l’autorité n’est pas incompatible avec l’idée d’égalité, bien au contraire : on obéit à certains particuliers seulement en tant qu’ils représentent symboliquement la source de l’autorité, qui est transcendante à tous (cette instance en démocratie étant le Peuple pris dans son ensemble, né du contrat social), en tant qu’ils représentent la LOI.

Or nous sommes tous égaux devant la loi, ce qui veut dire d’abord que c’est en tant que nous sommes capables de reconnaître une loi commune à tous, une loi qui vaille universellement, que nous sommes égaux. Et donc la reconnaissance de cette autorité bien comprise n’est pas la destruction de l’égalité, elle en est plutôt la condition.

Ce à quoi je voudrais m’attacher aujourd’hui, c’est à montrer que si on parle à nouveau d’une crise de l’autorité, c’est que le principe même sur lequel nous avions réussi à fonder l’autorité, c’est-à-dire la loi, l’abstraction des différences particulières, l’universalité, l’idée même de Loi qu’on ferait sienne, serait, chez les nouvelles générations, devenu inconcevable. Que si on n’obéit plus à l’autorité, ce n’est pas par révolte contre l’autorité, mais parce qu’on ne sait plus voir tel ou tel comme représentant symbolique d’une transcendance aux individus particuliers. Ainsi, refuser d’obéir à un représentant de l’autorité, de la loi, c’est peut-être ne plus réussir à le voir comme représentant symbolique, c’est le considérer comme être particulier.

Il faut ajouter à cela que si les « nouvelles générations » ne savent plus voir celui qui les commande comme représentant symbolique, c’est peut-être aussi parce que celui qui commande refuse de prendre cette place de représentant symbolique – il veut être lui-même et seulement lui-même, et perd de ce fait son autorité qui ne lui est conférée que par cette place.

Car de ce point de vue, si on ne voit plus ce représentant comme symbole, mais comme être réel, on est en effet légitime à ne pas lui obéir. Cette façon de supprimer la fonction symbolique est vécue comme une démystification, comme dans l’histoire du « Roi est nu ». Seulement, par cette désymbolisation, qui se considère comme une démystification, on risque de retomber dans les régimes de soumission (rapports de force pure) ou dans des autorités reconnues sur des caractères particuliers fondés sur la force (le charisme, le savoir, etc.)

Et je le ferai à travers des catégories psychanalytiques, avec la thèse selon laquelle l’acceptation de la Loi comme principe légitime d’autorité suppose l’intériorisation de cette loi, ce qui est au principe de la névrose. Or, cette névrose dont je rappellerai la structure disparaît au profit de ce que Charles Melmann a nommé une « nouvelle économie psychique » qui est de type perverse. Dans la perversion, la Loi n’est pas intériorisée, et par conséquent, le principe de l’autorité, qui supposait, je le rappelle, qu’en obéissant à la loi, on n’obéissait qu’à soi-même (parce qu’on avait intériorisé cette loi) serait à nouveau ébranlé.

Première partie : La crise de l’autorité, malaise dans la subjectivation.

1/ Désobéissance et non-obéissance

Un diagnostic fait par Ph. Merrieu dans un article sur la crise de l’autorité est le suivant : On n’a pas affaire à une opposition à l’autorité, car cette opposition à l’autorité fait partie du processus même de l’autorité. Car s’opposer, c’est encore reconnaître. Bien-sûr que les enfants renâclent à obéir à l’autorité, bien-sûr qu’ils font les 400 coups dès qu’ils le peuvent, et puis le processus normal est qu’une intériorisation de cette autorité se fait, et on obtient des sujets normaux, civilisés, c’est-à-dire névrosés.

Or, ce qui se passe, c’est que ça n’est pas à une opposition et des volontés de révolte contre l’autorité auxquelles on assiste aujourd’hui, lesquelles pourraient être considérées comme saines et nécessaires au processus de subjectivation. Mais à une non-reconnaissance de cette autorité-là, au sens d’une cécité. L’agent autoritaire ne trouve «personne en face », sinon quelqu’un de plutôt gentil, très poli, « cool », mais qui est à la fois incapable d’obéir et de résister. (Topo sur Alain).

Non, la crise de l’autorité, ce serait l’avènement de la non-obéissance plutôt que celui de la désobéissance, mais par là, il faut entendre la désubjectivation. Ce qui intéresse les psychanalystes dont je me suis inspiré (Melmann, Lebrun), c’est que nous avons affaire à des générations sur lesquelles le principe d’autorité lui-même n’a pas de prise. Comment peut-on ne pas donner prise à l’autorité, et inversement, à quelle condition peut-on être sujet de l’autorité ?

Merrieu : C’est que l’agent autoritaire détient cette autorité d’être un représentant d’une transcendance, il est un lieu-tenant, et c’est en tant seulement qu’il occupe cette place que l’obéissance à son autorité n’est pas une soumission à sa force. « Parce que je suis ton père, ta mère, ton professeur, Police Nationale, etc. », et non pas à cause de qualités particulières qui seraient reconnues à la personne. Il y a même un certain effacement nécessaire de l’agent autoritaire réel afin de devenir purement la fonction qu’il représente.

Alors autant on peut considérer comme légitime le fait de ne pas se soumettre à quiconque en tant qu’il est un individu réel et concret, autant on peut considérer comme problématique l’incapacité à distinguer la réalité du porteur d’autorité et la fonction symbolique qu’il incarne, parce que cela laisse présager d’une incapacité générale à la symbolisation. Et c’est cela qui, si c’est avéré, bouleverse tous nos repères, nos valeurs traditionnelles.

2/ La disparition du sujet.

Par désubjectivation, on entend le fait de ne plus être un sujet, un sujet étant celui qui, sub-jectum, se tient dessous et supporte. Autrement dit répond, répond de soi. Le sujet, c’est le responsable.

S’il y a crise de l’autorité, c’est donc parce qu’il y a crise de la subjectivation, donc de l’existence du « répondre de soi ». Et la crise du sujet traverse le Xxème siècle.

Cette catégorie de sujet n’est pas sans être morale, et c’est Nietzsche qui, à l’aube du Xxème, fait la « généalogie » de ce sujet moral et responsable en montrant comment ça n’est que par la douleur qu’on donne une mémoire à l’homme naturel, celui qui était rivé au piquet du présent comme un animal. Et comment cette punition est ensuite intériorisée pour constituer le sujet moral responsable.

Freud, en suivant un schéma similaire, montrera que l’homme civilisé se constitue en refoulant les pulsions de jouissance qui sont les siennes sous la pression des interdits sociaux, et qu’intériorisant ces interdits en une instance qu’il appellera le « Surmoi », il deviendra à lui-même « son propre bourreau » et se constituera comme sujet civilisé, c’est-à-dire… névrosé. Freud parlera ainsi d’un « malaise dans la civilisation » car celle-ci s’établit sur une terrible répression des pulsions libidinales.

Mais ce qu’on comprend aussi, c’est que le résultat de ce refoulement, c’est l’apparition du sujet, de la personne morale et responsable. Entre les pulsions de jouissance anonymes et anarchiques du ça et les interdits du Surmoi, le sujet apparaît. Nous comprenons donc qu’il n’y a de Sujet que s’il y a une autorité, et que réciproquement, une autorité ne peut exister qu’à être reconnue par un sujet constitué.

Autre point qui puisse expliquer qu’on puisse « désirer obéir ». Ce n’est pas au sens d’un grégarisme, encore une fois pas d’une soumission. On a pu dire que les élèves obéissants étaient moutonniers pendant que les désobéissants seraient des « rebelles libres », mais on sait bien que ça n’est pas si simple. L’enfant, l’élève obéissant à l’autorité le fait parce qu’en le faisant, il renforce sa névrose (l’intériorisation de la loi, l’identification à l’idéal), et qu’il y a un « gain de la névrose », une satisfaction à obtempérer à la loi, à se soumettre à l’autorité, ce qui explique la possibilité de l’autorité qui s’impose volontiers.

A/ La névrose et la perversion.

Et ce qui va étonner depuis les dernière décennies du Xxème siècle les éducateurs, les psychologues, c’est que cette configuration habituelle de l’intériorisation de l’interdit, celle qui permet la reconnaissance de l’autorité, et qu’on appelle la névrose, tend à disparaître. C’est le diagnostic que fait par exemple dans un entretien célèbre « L’homme sans gravité » le psychanalyste Charles Melmann, en parlant d’une « nouvelle économie psychique ». On ne serait plus en présence de sujet névrosés (on a vu que c’était un pléonasme) mais en présence d’une structure psychique répondant à la description traditionnelle de la perversion.

La caractéristique de la perversion.

La perversion, c’est d’abord la jouissance pure, directe, celle qui régit les premiers stades de la vie infantile, et qui est auto-érotique. Plaisir de la succion, des fonctions biologiques primaires. Et la vie sociale fait qu’est imposé à chacun la frustration de ces jouissances (sevrage, propreté, complexe d’Oedipe et deuil de la fusion avec la mère). L’individu devient constitué par un manque, qui est le deuil des objets de jouissance définitivement rendus impossibles, refoulés (La loi fondamentale de l’espèce, la réglementation de l’inceste, c’est-à-dire que nos premiers objets d’affection ne peuvent pas être ceux de notre satisfaction). Ce manque est crucial pour que l’individu soit un sujet désirant (pas de manque, pas de désir).

Mais ce qu’il faut bien comprendre aussi, c’est que dans la névrose, aucun objet ne pourra jamais être satisfaisant, car il ne sera qu’un symbole, un représentant de celui qui a été définitivement perdu. Ainsi, pour le névrosé, pour le sujet qui désire, l’objet ne compte pas.

Ce qui va étonner les psychanalystes actuels comme Melman, c’est que les nouvelles générations visent, veulent la chose elle-même. Elle n’est plus symbolique, elle est elle-même.

Freud a appelé « sublimation » ce fait de détourner la satisfaction libidinale vers des objets plus abstraits, culturels, symboliques.

Des exemples!

L’exhibition crue des corps (l’exposition des cadavres momifiés – la pornographie – la violence physique directe – l’absence délibérée d’élaboration scénographique, p. ex l’exhibition des gens « tels qu’ils sont » dans les TV réalité…

Les élèves : très « cools »… leur naturalité, leur « honnêteté », le soi-disant « mérite d’être franc », une certaine impudeur peut-être, le déni de la politesse considérée comme hypocrisie.

B/ Désir, envie, langage.

Lacan a quant à lui insisté sur ce fait qu’être sociaux et parlants, les êtres humains, les « parlêtres » (ceux qui sont du fait de parler) renoncent structurellement à la jouissance d’objet par le fait de la castration, laquelle est le fait d’être pris dans le langage. Pour un névrosé « normal », la chose réelle n’est qu’un représentant symbolique d’un désir par essence irréalisable (fantasme), puisqu’il est né du fait d’un deuil de la chose, et réédite donc incessamment ce deuil. Ce que nous désirons, ce ne sont pas des choses particulières, mais ce sont des fantasmes, lesquels sont des scènes, des scenario. Et on n’emploie guère le mot désir que dans ces mises en scènes. Le désir est de nature langagière. Or, on sait que tout ce qui relève du langage, du littéraire, est en très forte perte d’importance dans nos sociétés modernes (disparition des séries littéraires, fin de leur noblesse, etc. paupérisation des scénarios dans les films pour enfants, saturés d’action, de gags et d’effets spéciaux). Et si le langage symbolise, et si le désir, à la différence de l’envie qui vise la chose, est de nature symbolique, alors on diagnostique une perte du désir, de l’idéal dans les nouvelles générations, précisément parce que le manque est comblé par la jouissance. La surabondance des objets jouissifs dans la société d’hyper-consommation rend de fait plus difficile l’exercice de l’autorité comme exigence de dépassement de la jouissance vers le désir – quand bien même ceci ne serait pas de droit.

Quel rapport entre crise de l’autorité et crise du désir ? C’est parce qu’ils sont liés. Si on peut avoir tendance à dire que l’autorité empêchait l’épanouissement des désirs, il faut bien reconnaître qu’au contraire, l’autorité est ce qui permet l’existence du désir en tant qu’elle est ce qui frustre de la jouissance.

C/ L’interdit

En effet, l’interdit ne naît évidemment pas d’une impossibilité réelle, et bien-sûr que l’interdit apparaît d’autant plus dans sa spécificité qu’il ne repose pas sur une impossibilité réelle.

C’est ainsi qu’on peut dire que l’autorité, c’est essentiellement l’interdit, mais à condition de l’entendre au sens propre. C’est-à-dire que ce qui est interdit est parfaitement possible, et que ce qui l’empêche, c’est seulement une parole qui nous a été dite, un « inter-dit ». Et c’est l’irruption de cette parole qui est le propre de l’autorité.

D/ Enoncés et énonciation.

Définition : ce qui est dit et le fait de le dire.

1/ Le paradigme scientifique de l’exactitude

Le paradigme de la vérité scientifique. En quoi, à barrer ainsi son énonciation, il contribue à la difficulté de l’instauration de l’autorité.

2/ L’équivoque du On.

Les habitus des nouvelles générations ont été largement décrites : branchés, urbains, qui zappent, avec qui il est assez difficile de parler posément du réel. L’ironie qui les caractérise. Et au final, l’absence d’engagement dans la parole, parce que si quelqu’un dit quelque chose, c’est ramené à une représentation – et un engagé lui-même serait dans le personnage de « l’indigné » ; en tant que c’est une catégorie existante, l’énonciation en est gommée. Heidegger exprimait déjà cela dans ce qu’il appelait l’équivoque du On, manière de gommer l’énonciation sous des énoncés issus des modes de représentation institués (qui peuvent être les sciences, ou les catégories véhiculées par le discours médiatique).

La représentation a pris une place telle qu’il est devenu comme une seconde nature de faire coller cela qui surgit dans le réel (la parole) à ce qui existe déjà dans le monde de la représentation (imaginaire donc). L’imaginaire et son infinité des renvois mutuels, des références et jeux hypertextes. Et dans l’imaginaire, il n’y a pas d’autorité.

Il semble (mais est-ce que c’est un effet de distance) qu’il y ait un fort conformisme des générations de la « nouvelles économie psychique », ils font tous la même chose, ils sont tous peu ou prou pareils. Pas de « tronches », de personnalités. Comme disait B. Duteurtre dans « Les ballets roses » : « dans les années 50, il y avait des gueules ». Un élève me disait la même chose à propos des 12 hommes en colère. C’est encore une fois que le monde des représentations (imaginaire, très développé dans les dernières générations bercées d’images), il n’y a pas de place pour le surgissement du réel, c’est-à-dire de l’engagement subjectif.

Je voudrais pour illustrer ce propos prendre un ou deux exemples de cette crise de l’autorité dont la source est donc dans un rapport devenu problématique au langage, à l’énonciation, laquelle est noyée sous les énoncés (les savoirs, les connaissances et les représentations)

Deuxième partie : Illustration. Autorité du maître, autorité du père.

1/ L’autorité du maître.

Je voudrais terminer par évoquer les difficultés que rencontrent les professeurs dans cette « crise de l’autorité ». Ce qui aurait disparu, ce serait l’autorité du maître, ou le respect a priori dû au maître. Et pour évoquer cette disparition, je dresserais le portrait de deux stratégies adoptées pour trouver un rapport stable dans le relation pédagogique. Ces deux stratégies seraient celle du maître qui se fait expert, et l’autre celle du maître charismatique.

A / Le maître et l’expert. L’éducation par les compétences.

Un exemple frappant de la crise de l’autorité, celui sur lequel j’aurais le plus à développer, ce serait sur le développement de l’évaluation, de la quantification.

Il y a ainsi un mouvement très général dans la société (qu’on appelle management, ou Ressource humaines) qui cherche à pouvoir évaluer et quantifier les activités humaines. Dans l’éducation, c’est ainsi qu’est apparu un terme qui vise ainsi à cadrer toutes les activités en rubriques évaluables : les compétences à acquérir pour les élèves, et donc les professeurs sur ces acquisitions. Le paradigme des professeurs devant enseigner ces compétences, qu’on peut appeler à la différence des maîtres des experts :

    • Interchangeables, anonymes
    • Evalués sur les énoncés, et un oubli, un rejet de l’énonciation.

L’énonciation, c’est le professeur qui se pose comme sujet de son discours. Son discours n’étant pas un savoir constitué, achevé. L’incertitude lui est inhérente. C’est donc surtout dans les matières dites littéraires que les professeurs entendent de la part des réformateurs ce reproche : « mais pourquoi ne parviendriez-vous pas à construire votre enseignement sous la forme de ces « compétences » ? comme le savent faire les professeurs de technologie.

Le propre de la compétence, c’est apparemment que c’est un « savoir faire » par opposition à un savoir (théorique), mais non, ça n’est pas cela. Parce qu’on peut très bien intégrer dans ces « compétences » la capacité à restituer des connaissances, et la « culture générale » est encore une compétence. Non, le propre de la compétence, c’est qu’elle est une capacité « partielle », c’est-à-dire détachée de l’ensemble de la subjectivité du sujet. Une compétence est par essence générale. A l’étranger me semble-t-il, les enseignements sont depuis longtemps organisés en telles « compétences », qu’on les appelle « modules », « UV » ou autres. Système qu’on trouve aussi à l’université. Et qui fait qu’on acquiert une panoplie à la carte de compétences partielles.

Mais il faut remarquer que cette juxtaposition de compétences partielles non unifiées rejoint la structure de ce qu’on appelle la perversion, laquelle consiste en une telle palette de satisfactions désubjectivées, ponctuelles, etc.

La crise de l’autorité, c’est donc par exemple le déploiement du règne des experts au détriment du règne des maîtres.

B/ L’autorité charismatique

On pourrait avoir tendance à vouloir soutenir que le détenteur de l’autorité l’est en vertu du fait qu’il est l’auteur de ses prérogatives personnelles, comme quand on dit qu’un chercheur fait autorité dans un domaine, c’est bien parce qu’il est reconnu comme étant le plus compétent. Et donc qu’il faudrait prouver son droit à l’autorité. De la même façon l’autorité d’un professeur, celui-ci doit l’asseoir, elle ne lui serait pas en soi conférée, et il y aurait donc des professeurs qui « manqueraient d’autorité ». Etant d’accord que l’autorité du professeur ne consiste pas dans une pure intransigeance disciplinaire, mais dans le fait d’obtenir de la part de ses élèves le « respect », une reconnaissance.

Seulement, il y a une petite contradiction semble-t-il à ce qu’un professeur doive faire quelque chose pour obtenir (et donc quémander?) le respect de la part de ses élèves. Il y a plus de risques qu’il se fasse admirer, et on aura alors affaire à l’autorité charismatique, laquelle fonctionne sur un mode très différent.

L’autorité charismatique fonctionne sur un mode fusionnel, et il s’agit au final d’imiter le modèle, pendant que ce chef charismatique est également dans une aliénation au groupe qu’il dirige, puisqu’il doit entrenir une fascination qui ne tient que par ce qu’il fait réellement, et qui est toujours remise en jeu. 

De plus, idée d’une imposture, le chef charismatique laissant entendre qu’il est la solution, d’où une aliénation, alors que dans l’autorité traditionnelle, le lieu-tenant, en affirmant qu’il n’est pas la chose satisfaisante, induit le schéma qu’il n’y a pas de chose en soi satisfaisante, qu’elle est toujours ailleurs, idéale et manquante. Ce manque donne une direction au désir et un sens à l’historicité, à la prise dans le temps. A l’inverse, dans l’autorité charismatique, on assiste à ce qui est appelé le « présentéisme », c’est-à-dire une prise dans l’instant présent posé comme étant un absolu, une vie purement immanente. Le chef charismatique, le « gourou », opère la jouissance dans un happening présent – alors que le maître autoritaire renvoie le sujet à lui-même et lui ouvre sa propre existence.

Donc, et un peu paradoxalement, c’est d’une certaine capacité d’effacement personnel que l’éducateur tire son autorité, dans la mesure où cet effacement indique un lieu autre, symbolique, lequel est objet de respect (ce peut être le Savoir, la Culture, ou le Langage, ou une Religion). Cet effacement personnel vers une transcendance est peut-être ce qui est rendu difficile aux parents et aux éducateurs eux-mêmes.

2/ L’autorité du père.

A/ L’institution de la paternité

On entend très couramment une définition de l’autorité du père sous la forme du patriarcat, c’est-à-dire de son omnipotence. Le père détenant toute la force, physique, matérielle et financière, détiendrait de ce fait tout pouvoir. Et c’est de cette puissance que naîtrait son autorité. Or nous avons bien dit que l’autorité ne pouvait naître de la puissance, car la puissance, si elle « tient en respect », ne mérite pas en soi de respect. Bref, l’autorité du père, ce n’est pas une question de force.

Il se peut que l’autorité du père soit instituée par le social, mais alors, cela est variable selon les cultures, et c’est là qu’on s’aperçoit que le signifiant « père » n’est pas nécessairement lié à la paternité biologique, laquelle a très longtemps été confusément comprise, laquelle peut toujours être l’objet de suspicions (mais que la science peut établir exactement avec le test génétique… ce qui encore une fois, n’établit jamais que le géniteur, le père biologique).

On dit que la fonction paternelle est symbolique, qu’elle est une affaire d’institution. D’abord au sens social (le « père », cela peut être les frères de la sœur que nous appelons « oncles), ou bien le père biologique ET ses frères, etc.). Mais essentiellement, on voit que la paternité, c’est une question d’affirmation de la paternité et de la filiation. Le père est celui qui se reconnaît père et qui le dit, qui le déclare (alors que la maternité, certaine, se passe d’une telle déclaration). La paternité est performative.

Et c’est pourquoi, dans le fil de cet engagement premier qui a fait que le père est devenu père parce qu’il l’a dit, qu’il l’a énoncé, le père sera le paradigme des vérités d’énonciation. La paternité, c’est le dire. « Qu’il en soit ainsi parce que je l’ai dit ». Et non pas parce que « c’est comme ça » comme l’énonce le discours de la science.

Et c’est en cela qu’il y a un certain malentendu sur la fonction paternelle, parce qu’on a beaucoup dit que le père était celui qui interdisait, et donc empêchait l’accomplissement des désirs – mais comme on l’a dit plus haut, s’il est vrai que le père est castrateur, c’est en ce qu’il institue le règne du langage, lequel néantise la jouissance de l’objet pour faire accéder au symbolique du désir.

Lebrun : Toute la difficulté de la fonction paternelle est celle de l’ambiguité de sa place, puisqu’à la fois, il est celui qui ouvre au désir en fracturant la plénitude de la jouissance maternelle (JP Lebrun : le père est celui qui dit à la mère, laquelle couve son enfant de ses soins : « mais fiche lui la paix ! ») mais qui du coup « jette dans le néant de l’existence » indéfinie (« laisse le faire tout seul »), et qui doit donc accompagner cette jetée, sans non plus trop l’obturer par sa présence d’être « au bord du trou » (avec son charisme, avec son exemplarité qui risque toujours de faire de lui un modèle, bref une seconde mère).

B/ Le père incertain

(Thèse de A. Naouri dans Pères et mères)

Naouri insiste pour dire que les mères sont des femmes et les pères des hommes. Alors que le féminisme voudrait décoller totalement la fonction du sexe biologique. Mais Naouri s’attache à montrer que les hommes ne sont pas les femmes, et comme s’il y avait une transmission génétique d’un vécu psychique, que leurs problèmes ataviques ne sont pas du tout les mêmes. La femme a une conscience de la mort, elle l’a vue dans la mort de ses petits. Elle a appris à l’endurer. Pour les hommes, la mort est un effroi, et ils la fuient dans une course en avant conquérante. La femme sait ce qu’elle a à faire (une progéniture), et l’homme… pas très bien… Il y revient p 134 : La femme et l’enfant, mais entre les deux s’immisce le Temps, l’ennemi, celui qui les séparera, celui qui mène à la mort ; alors la femme n’est que stratégie de lutte contre le temps, contre son vieillissement. Elle s’attelle à des tâches à satisfaction immédiate, de celles qui ne font pas fond sur le temps, le ménage, la cuisine, des œuvres qui ne thésaurisent pas, et qui luttent contre le temps et le vieillissement pied à pied : garder propre, garder jeune, nourrir pour maintenir en vie… la femme, la vie, Zoé.

Il continue : la femme est une « sous-espèce », constituée psychiquement par le fait qu’elle servait de monnaie d’échange dans les nouveaux rapports sociaux entre les hommes qui élaboraient la Loi de l’espèce – mais elles n’ont jamais souscrit à cette Loi, qui instaure la vie dans le temps… et donc? En douce, elles contreviennent à cette loi, elles recherchent la plénitude initiale et honnie, celle de l’inceste qui nie les générations et le temps qui les fait se succéder?

En tout cas, nous entrons dans un monde de femmes, celui de :

1/ La certitude (jusqu’à celle vénérée de la science)

2/ La sécurité (honnis les comportements à risque)

3/ L’efficacité (mesurabilité sur critères prédéfinis, économisme…)

Et l’idée générale, c’est que c’est la mère qui règne, que la mère a une tendance immémoriale à lutter contre l’angoisse de mort, et donc contre la conscience du temps, en tentant de tisser un non-temps, un temps intra-utérin, autour de sa progéniture. Et ne pas connaître le temps, pour l’enfant, c’est ne jamais manquer de rien, ne jamais différer une satisfaction.

D’où un développement sur la distinction entre le besoin, entièrement supprimé par la satisfaction, mais qui donne une addiction à cette satisfaction, et le désir, besoin à la satisfaction différée (manque), lequel manque demeure comme trace au moment de la satisfaction, et donc ne laisse pas de telle addiction.

Raisonnement : la mère, fixant son enfant dans l’instant de la satisfaction, lui obère la conscience du temps, et donc la possibilité de se sentir un vivant, ce qui est une arme contre l’angoisse de mort. Sinon, celui qui n’est ainsi pas rendu sujet est une proie rêvée pour l’angoisse de mort, qui, dès qu’elle surgit, est d’une grande violence et entraîne la tyrannie de l’exigence de satisfaction.

Le présentéisme de la jeunesse (« il faut profiter »), lequel disqualifie l’autorité (dire pourquoi : parce que l’autorité s’autorise de l’absence, de l’altérité, du sacré, du transcendant, du symbolique) ne peut pas s’expliquer par des menaces empiriques pesant sur l’avenir (inquiétude économique, précarité, menace de catastrophes écologiques et finitude du monde se dessinant) car ces difficultés pourraient tout aussi bien être considérées comme des stimulants au désir de projection vers l’avenir, comme des défis, etc. Et donc il faut l’expliquer dans un nouveau rapport à la temporalité. Et on en revient plutôt à Naouri et à la conséquence de l’absence de frustration.

Et donc, s’il faut conclure et résumer le propos de Naouri : L’économisme ambiant (qui tient lieu du politique), le canon de la science comme certitude, l’hygiénisme et la recherche de la sécurité (assurances) sont autant de tendances sociales qui vont dans le sens de la plénitude maternelle, et donc ce contre quoi l’autorité paternelle est sensée se poser.

En ayant ainsi défini l’autorité paternelle, on peut expliquer la difficulté que rencontrent les pères réels dans le social actuel, dans la mesure où :

01/ Le monde de la science instaure un rapport à la vérité sur le mode de la certitude des énoncés – alors que le père est fondamentalement incertain, et que c’est de ce fonds d’incertitude même qu’il tire son autorité de sujet de l’énonciation.

(D’où le père tient-il son autorité ? Le père tient son autorité de son incertitude même, si tant est qu’il l’assume… les descriptions touchantes de Naouri…)

2/ En tant que le social met à mal le langage lui-même (monde des images…). Remarquer que les sociétés musulmanes, où la fonction paternelle demeure forte sont celles où le langage conserve une valeur (slam, rap, élèves musulmans et leur rapport à la langue tendu, avide et complexé… pas seulement pour des raisons de « langue maternelle »). ?

Conclusion.

La fonction de l’autorité est, par l’interdit dont elle donne le modèle, de permettre la constitution d’un sujet du désir, ce sujet naissant de la frustration de sa jouissance et de son initiation à devenir un être de langage. Le langage est ce par quoi le sujet se constitue comme énonciateur (Je, c’est celui qui dit je), il est synonyme de manque indéfini (car le mot renvoie à d’autres mots, et pas à une chose), et c’est ce manque qui donne au sujet sa stabilité, son autonomie, sa distance avec le monde répétitif, addictif des choses. Et on a vu que le déploiement de la science et de ses énoncés exacts, que le consumérisme jouissif qui incitait à jouir des choses elles-mêmes, que tout cela constituait des forces adverses à l’instauration de l’autorité, laquelle réside dans l’incertitude inhérente à la prise de parole.