La figure de Socrate

 

socrateSocrate est le fondateur de l’attitude philosophique. Il a vécu au IVème siècle avant JC à Athènes, dans la Grèce antique. Il n’a laissé aucun écrit, et tout ce qu’on sait de lui provient essentiellement des oeuvres de son disciple Platon, lequel met en scène son maître dans des dialogues qu’il entretient avec toutes sortes de protagonistes. Car c’est bien à cela que Socrate a consacré l’essentiel de son existence : s’entretenir avec ses concitoyens. Il n’a pour lui-même pas de métier particulier, il vit de très peu, la mission qu’il se sent confiée étant seulement d’interroger inlassablement ses concitoyens à propos de la vie qu’ils mènent.

 

Au départ, Socrate semble être un homme simplement étonné par une chose : tous les hommes qui l’entourent semblent savoir ce qu’ils font, pourquoi ils le font, s’attachant alors seulement à réaliser leur vie à la place qu’ils se sont assignés. Tel est général, tel autre politicien, tel autre artiste. Ceci n’est pas sans laisser Socrate « admiratif », car pour sa part, lui estime qu’il « ne sait rien », et qu’il ne peut donc pas embrasser telle ou telle carrière avec cette ignorance qui le caractérise. Alors, étonné par cette certitude de soi de ses concitoyens, il les interroge sur ce qu’ils font, le métier qu’ils mènent, les choix qu’ils ont fait, et en demande la raison. Or, il s’avère qu’à chaque fois qu’il s’entretient un peu longuement avec son interlocuteur, celui-ci finit par convenir que lui non plus ne sait pas ce qu’il fait. Le politicien expliquait que la politique consistait à administrer la Cité de manière juste, mais qu’est-ce que la justice? Le général que la vertu militaire était essentiellement le courage, mais qu’est-ce que le courage? L’artiste qu’il recherchait la beauté, mais qu’est-ce que la beauté?… A chaque fois, Socrate convainc son interlocuteur qu’il ne sait donc pas ce qu’il fait.

 

Cette attitude a eu pour effet d’agacer rapidement les Athéniens, et certains ont même été jusqu’à le traîner devant le tribunal, invoquant des motifs de condamnation plus ou moins clairs : Il remettrait en question l’existence des Dieux (ce que Socrate ne fait pas plus qu’il ne remet en question tout le reste, mais ce sujet est susceptible de condamnation), il « corromprait la jeunesse », parce que les fils de bonnes familles commençaient à se détourner de la carrière toute tracée pour eux pour s’interroger à la suite de Socrate sur le sens de ce qui leur était ainsi proposé… Après la tenue du procès, racontée par Platon dans L’apologie de Socrate, le philosophe est finalement condamné à mort par la cité. Peine qui revenait officieusement à une invitation à l’expatriation, mais Socrate, prenant ses juges au mot, refusera de désobéir à la loi et sera donc exécuté.

 

Ce que la philosophie retient de la geste de Socrate, c’est tout d’abord cette manière qu’il a eu d’interroger, de remettre en question ce qui passait aux yeux de tout le monde pour des évidences, des habitudes. C’est ainsi le doute qui est la disposition première du philosophe.

Mais si la plupart des hommes ne remettent pas ainsi en question les raisons de l’existence qu’ils mènent, c’est d’abord parce qu’ils n’en ont pas le loisir, et qu’ils sont trop occupés à travailler ou à se divertir pour penser. Ce que montre donc également l’attitude de Socrate, propre à l’esprit philosophique, c’est un certain détachement, un certain désintéressement quant à sa situation particulière et aux soucis quotidiens. Désintéressement, c’est-à-dire que le philosophe ne cherche pas le pouvoir et les honneurs sociaux, pas plus que la possession de biens, la seule chose qui l’attire étant de penser et comprendre.

 

Mais un autre souci mobilise également Socrate. Il voit à son époque l’éclosion de la première démocratie de l’histoire. Athènes se donne des institutions qui donnent le pouvoir à tous les citoyens. Chaque citoyen peut, et même parfois doit, se retrouver dans les Assemblées, les juridictions de la Cité. La capacité à prendre la parole pour convaincre son auditoire devient un enjeu majeur. C’est ainsi qu’on voit arriver les Sophistes, qui sont des maîtres de rhétorique (art de bien parler), des savants (on dirait aujourd’hui des experts, des consultants, des communiquants), et qui proposent au plus offrant leurs leçons. Il y a là pour Socrate un grand risque pour la démocratie telle qu’il l’entendait, car ainsi, les plus fortunés peuvent acquérir l’arme de la parole persuasive et se subordonner ainsi le reste des citoyens. Car tel est bien le risque de la démocratie qu’elle peut sombrer dans la démagogie ou la manipulation des citoyens dont il s’agit de recueillir les suffrages. Socrate se fera donc une spécialité d’aller surtout mettre à mal ces sophistes, en dégonflant leur prestige, et les séductions de leur art oratoire, par l’exercice du dialogue raisonné, cherchant par là à faire triompher la conviction plutôt que la persuasion.

D’ailleurs, Socrate participe par là à la grande révolution culturelle que représente la Grèce Antique. C’est à la même époque que sont apparus les mathématiciens fondateurs de la géométrie que nous apprenons encore : Pythagore, Euclide, Thalès… Cette révolution consiste dans l’invention de la démonstration, une procédure de pensée qui permet de trouver un accord entre les esprits, où les opinions divergentes et les querelles de personnes n’ont plus cours. Ce qui permet d’éviter les rapports de force, et la violence. Certes, ce ne sont que des mathématiques, mais ce paradigme de la démonstration séduira les philosophes (au point que Platon écrira sur le frontispice de son école, l’Académie : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre »), qui voudront l’élargir aux débats qui animent la Cité. C’est ainsi que Socrate sera attentif aux conditions du débat, à la clarté des définitions, à la rigueur des enchaînements, etc. C’est en cela qu’on parle du rationalisme de Socrate.

 

Les Athéniens n’ont donc pas pardonné à Socrate cette investigation rationnelle systématique qui mettait à mal les hiérarchies sociales et les rapports de pouvoir (car la raison ne respecte rien sinon ce qui est justifié rationnellement). Peut-être ne lui ont-ils pas pardonné aussi cette éclosion de l’intériorité, de la subjectivité critique (que Socrate illustre physiquement par le contraste entre sa laideur, dans une civilisation vouée au culte de la beauté plastique et des séductions sensibles – à l’instar de la nôtre?…). On a comparé Socrate à un taon qui agace et pique les animaux sur lesquels il se pose. Et sa mise à mort est devenue un archétype de l’écrasement par la société et les pouvoirs en place des individus qui les menacent par l’exercice de la libre pensée.

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