Le devoir

 Quels sont les fondements de nos devoirs ?

« Devoir est l’infinitif de dette » (Léon Bourgeois), cela veut dire que si nous avons des devoirs, c’est que nous sommes débiteurs, nous devons quelque chose à quelqu’un. Pourquoi et comment peut-on se retrouver ainsi débiteurs ?

I/ La Dette et le Contrat

1/ Dette

Soit c’est « en notre être » que nous sommes débiteurs, c’est-à-dire que nous ne nous sommes pas faits tout seuls, nous sommes redevables, pour ce que nous sommes, avons, vis à vis d’autres que nous. Et donc ne pas se considérer de devoirs vis-à-vis de ceux qui nous ont donné ce que nous sommes, ce serait à tout le moins de l’ingratitude. C’est ainsi que nous « devons la vie » à nos parents, nous devons notre mode de vie à la société, aux ancêtres qui ont oeuvré pour que nous puissions en jouir, etc. Ceci fonderait le respect qui leur est dû.

2/ Contrat (conception libérale du devoir moral)

Mais on pourrait aussi objecter à cela que ça n’est pas parce que quelqu’un nous a donné quelque chose que de ce fait, nous avons des devoirs vis à vis de lui. Car après tout, « on n’avait rien demandé… ». Mes parents m’ont donné la vie, mais je ne la leur ai pas demandé, c’est surtout pour eux qu’ils ont fait des enfants, ou bien pour satisfaire un instinct de l’espèce, ou un conformisme social, etc. Ensuite, ils me nourrissent, me logent, et dans la mesure de cette dépendance, j’ai des devoirs vis à vis d’eux, mais, comme le dit Rousseau dans le Contrat Social, dès que j’ai la possibilité matérielle de l’indépendance, je retrouve ma totale souveraineté sur mon existence.

Et donc on pourrait dire que le second fondement du devoir résiderait non pas dans le fait d’une Dette qui nous serait constitutive, mais de simples Contrats passés délibérément avec untel et untel. Dans la mesure où j’ai contracté, je suis tenu de respecter mon contrat. Mais rien de plus.

II Pragmatisme / Utilitarisme

La morale traite de la question de nos devoirs. Que doit-on faire ? Que faut-il faire ?
On peut d’emblée remarquer que ces questions renvoient à deux dimensions qu’on distingue. « Il faut » (ou « Je dois ») sont polysémiques en français.

Devoir a une dimension pragmatique (que Kant nomme un impératif hypothétique, hypothétique car il a la forme « SI on vise cette fin ALORS on doit passer par ce moyen). Cet impératif pragmatique énonce donc les conditions nécessaires à l’obtention d’une fin donnée.
Par exemple : SI je veux écrire, ALORS je dois enlever le bouchon de mon stylo.
Le devoir est donc ici au service d’un intérêt

Mais « Devoir » a une dimension strictement morale (que Kant nomme impératif catégorique),et les devoirs moraux ne sont pas des moyens, mais des fins en soi. Kant dit qu’ils sont « purs de tout intérêt » et se fondent sur des principes. Ainsi, quand on agit dans un intérêt, quel qu’il soit, l’acte qu’on accomplit est un calcul qui sert une fin extérieure, et pas un acte moral. Ce sera la position déontologiste.
Ainsi, je peux faire une action conforme à la morale (aider mon prochain), mais si mon intention est d’espérer une récompense, ou la vie éternelle, ou même ma propre estime, alors je n’aide plus mon prochain tout simplement parce que je le dois, mais par un intérêt.

1/Les théories pragmatiques

Les théories morales pragmatiques considèrent que ce second sens du devoir, celui de l’obligation pure, renvoient à des abstractions, que tout homme n’agit jamais que « par intérêt » et qu’il s’agit seulement de qualifier quels intérêts peuvent être considérés comme moraux et lesquels ne le sont pas.
Elles posent donc que l’évaluation morale d’un acte se fait par l’estimation de sa réussite quant au but recherché, ce but étant le plus grand bonheur pour le plus grand monde. Elles tendent à penser que l’homme est un être sensible (empirisme), et que le seul mobile d’un tel être est l’intérêt. On ne peut pas ne pas chercher son intérêt. (Kant lui-même reconnaissait que dans la réalité, aucun homme peut-être n’avait jamais agit de manière désintéressée – mais cela n’empêchait pas pour lui de définir l’acte moral comme étant un acte pur de tout intérêt). Pour les pragmatiques, être moral consiste à poursuivre un intérêt de manière « intelligente », efficace, dans un but de satisfaction pour tous.
C’est par exemple la doctrine de l’intérêt bien compris, qui pose que j’ai intérêt à ne pas nuire aux autres, et même à les favoriser dans le cadre d’une collaboration, car tout le monde y gagne, et donc moi-même aussi. La collaboration entre les hommes est en général plus bénéfique que le conflit, donc elle est morale. On pense à la phrase célèbre d’Adam Smith, fondateur du libéralisme économique : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ».
Il peut paraître surprenant de voir l’égoïsme érigé en principe moral, mais l’idée libérale est que les autres ne profitent pas tant de mes bonnes dispositions à leur égard que de ma richesse dont ils pourraient bénéficier. J’ai donc le devoir d’être riche, capable, etc afin que dans une société de collaboration, j’aie une contribution à apporter. « Charité bien ordonnée commence par soi-même » dit le dicton populaire.
On voit que cette doctrine de l’intérêt bien compris ne fait qu’exprimer pragmatiquement le meilleur moyen selon elle d’accéder à un but moral plus général de toute action, et qui est encore pragmatique : celui de maximiser le bien-être global. C’est là le principe de l’utilitarisme. Toute action, si elle concourt à augmenter le bien-être global (ce qui veut dire qu’elle peut être au détriment de quelques uns, ou du mien propre, car l’intérêt général n’est pas nécessairement aussi l’intérêt de chacun) est considérée comme moralement bonne.

2/ Le déontologisme

Là, le déontologisme avance des objections sérieuses au pragmatisme utilitariste.
La première, nous l’avons vue, c’est cette idée que quand on agit par intérêt, on n’agit pas par moralité (mais sur ce point, ce sera plutôt aux déontologistes de justifier ce principe, car on ne voit pas forcément très clairement pourquoi il faudrait que la morale soit désintéressée, surtout si ça semble impossible).
La seconde, c’est que l’utilitarisme cohérent entraîne des conséquences qui heurtent certaines intuitions morales que nous avons (ce qui ne veut pas dire qu’il est faux, car ce peut être nos intuitions morales spontanées qu’il faudrait redresser), mais tout de même, l’intuition est à prendre en compte, car elle ne vient pas de rien non plus, et pas forcément de l’erreur.
Prenons par exemples les « expériences de pensée » (ce sont de petites fictions qui suscitent en nous des intuitions spontanées et qui nous donnent ensuite à réfléchir à leur origine et à leur fondement) de La foule déchaînée et de La transplantation devenue folle.

Dans ces expériences, l’utilitarisme semble mener à sacrifier un innocent au nom de l’optimisation globale des satisfactions.

III Maximalisme et minimalisme

Le minimalisme (doctrine revendiquée à Ruwen Ogien, Cf sa conférence donnée à Quimper qu’on trouve sur le net) pose qu’être moral de « ne pas nuire intentionnellement à autrui, et seulement cela ».

Le maximalisme estime que cette condition n’est pas suffisante. Ou bien n’est pas nécessaire. En tout cas s’oppose à cette simple définition.

Cf le Diaporama : ne-pas-nuire-a-autrui-est-ce-toute-la-morale?

 

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