Pourquoi dit-on qu’il faut soigner son langage ?

« Soigne ton langage ! », « Parle correctement ! », « N’utilise pas ces expressions vulgaires », « Surveille ton orthographe ! », « Tu ne pourrais pas trouver une phrase plus élégante ? », « Tu n’as donc que cinq mots à ton vocabulaire ?… », autant d’expressions souvent utilisées par les éducateurs pour reprendre une expression négligente de la part de ceux sur qui ils veillent. En dehors du contenu de ce qui était proféré, il semble que la forme de l’expression importe beaucoup. Mais pourquoi ? Pourquoi dit-on qu’il faut soigner son langage ?

Nous verrons tout d’abord que le soin apporté au langage semble nécessaire à la clarté de nos idées, et à leur communication à autrui, mais qu’une suspicion apparaitra alors, car le langage peut tout aussi bien apparaitre comme une aliénation de nos pensées, de nos vécus, ainsi qu’un moyen de dissimulation et de manipulation. Nous verrons  ensuite plus profondément que ce soin n’est pas une exigence purement formelle et normative, mais qu’il engage notre humanité même.

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 Alors que nous nous exprimons spontanément, que nous parlons « comme ça vient » et écrivons de la manière qui nous semble la plus directe, efficace, fonctionnelle, sincère, voilà que nous entendons souvent un reproche, qui est celui de « soigner notre langage », de le surveiller, de nous méfier de ces expressions familières, etc. On pourrait rétorquer à ces reproches que la forme de l’expression est secondaire, et que l’essentiel dans une communication par le langage est le contenu qu’il véhicule, que celui-ci doit être fidèle à nos pensées, qu’il doit être correctement compris par l’interlocuteur, et puis voilà tout ! Seulement, peut-on dire, pour ces deux points en effet essentiels à l’usage du langage, la formation des idées et leur communication, que la forme de l’expression est indifférente ?

Pour le premier point, celui de la formation des idées elles-mêmes, on pourrait penser que les idées se forment dans l’esprit, et que le langage a pour but seulement de les communiquer. Ainsi, peu importe le soin qu’on prendrait à son langage pour la construction de nos idées elles-mêmes. Mais est-ce si sûr ? Peut-on avoir des idées en dehors de leur verbalisation ? Si nous pouvons avoir des « intuitions intérieures », elles s’avèrent souvent confuses, ce sont des sentiments, mais elles deviennent à proprement parler des idées quand elles sont formulées. « C’est dans les mots que nous pensons » dit le philosophe Hegel. Et on peut en effet se méfier de ceux qui, quand ils ne trouvent pas les mots pour les dire, affirment « qu’ils se comprennent » même s’il n’arrive pas à formuler leurs idées. Comme le dit la célèbre phrase de Boileau, « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément », ce qui signifie bien qu’il y a une équivalence stricte entre la clarté de la pensée et sa formulation, et qu’autrement dit, c’est de la formulation que nait la clarté. On voit donc que le soin apporté au langage est la même chose que le soin apporté à nos propres pensées, et pas seulement à celui de leur communication.

Quant à l’autre point, celui de l’efficacité de la communication à autrui, on peut aussi convenir que le langage étant par définition commun (un langage privé, connu de moi seul, serait une contradiction dans les termes), il faut bien se soumettre à ses règles communes pour que le message passe de l’un à l’autre. Il n’y a pas de télépathie ! Les gestes expriment, mais signifient assez peu clairement. Par conséquent, pour que ce que je dis soit clairement compris par autrui, je dois le faire passer par ce code commun qu’est la langue, en respectant ses règles communes. Cela semble aller de soi.

Pourtant, on pourrait remettre en question cette idée de règles communes qui constitueraient une langue. Car celui qui est dit « ne pas soigner son langage » parle pourtant ! Mais il ne parle pas selon les normes établies. Et une norme n’est pas la même chose qu’un code, elle a quelque chose de « normatif », c’est-à-dire qui n’est pas strictement fonctionnel, mais relève d’un jugement de valeur. En effet, « soigner son langage » ne concerne en général pas le problème de la clarté, mais plutôt celui du registre de langage utilisé. Est-on moins clair quand on parle vulgairement ? Pas nécessairement. On pourrait donc penser que l’injonction de surveiller son langage renvoie au fait que la parole (l’usage qu’on fait de la langue) est un marqueur social. L’usage académique de la langue renvoie aux classes les plus éduquées, et quand on parle, si on signifie quelque chose, l’expression utilisée connote également une situation sociale du locuteur. Une « bagnole » renvoie au même objet qu’une « voiture » ou qu’une « automobile », mais ne connote pas le même locuteur. Par conséquent, soigner son langage, c’est avoir le souci d’une distinction sociale, ce qui finalement rejoint des considérations de pouvoir.

Ainsi, l’injonction de « prendre soin de son langage » pourrait être critiquée en ce qu’elle serait celle au fond de prendre un pouvoir sur les autres en indiquant qu’on appartient, par notre manière de parler, à une classe supérieure, à une classe dirigeante. Etant entendu qu’il s’agit-là du pouvoir non pas par la force physique, ou financière, mais d’un « pouvoir symbolique », qui n’est pas négligeable. Ainsi, « bien parler » peut être un moyen d’oppression sur les autres.

De plus, il faut bien remarquer que le langage en lui-même procure à l’homme une faculté inédite dans la nature, celle du mensonge. En effet, les signaux animaux sont l’expression directe de leur état actuel, et en cela ils ne peuvent pas éprouver quelque chose et émettre un signal qui exprime le contraire de leur état. Par contre, le signe humain est, comme l’a montré Saussure, arbitraire, et purement conventionnel. Le son « t a b l e » ne ressemble en rien à une table, et on pourrait utiliser conventionnellement tout autre son pour désigner ces objets, comme l’existence de plusieurs langues le montre bien. Par conséquent, ce décollement de la forme de l’expression par rapport à son contenu montre que cette forme peut tout aussi bien masquer la pensée que la révéler ! Et c’est là qu’on pourrait avoir une suspicion sur le « soin » apporté à son langage. En effet, l’expression la plus vraie serait alors celle qui serait spontanée, comme le cri de l’animal qui exprime directement son vécu – alors que le soin apporté à l’énoncé humain pourrait être considéré comme un travestissement, une élaboration à des fins de pouvoir pris sur son interlocuteur. C’est ainsi qu’il est connu que les bons orateurs prennent grand soin de leur langage, mais ceci n’est pas une garantie de la sincérité de leurs propos. N’a-t-on pas raison de se méfier de ceux qui « parlent bien » ? Quant aux experts en communication, leur but est-il, comme nous le disions auparavant, d’aider à la communication fidèle de nos pensées, ou bien de nous apprendre à persuader un auditoire ? Ceci nous rappelle la grande querelle de Socrate contre les sophistes, qui excellaient dans le soin apporté au langage, mais pour Socrate, il était clair que leur but n’était pas l’expression de la vérité, mais le pouvoir pris sur les foules grâce à l’art réthorique.

Nous pourrions donc en venir à nous méfier plutôt de ceux qui prennent « soin de leur langage », en les suspectant de vivifier la lutte des classes, par l’usage du pouvoir symbolique de l’expression normée, et de faire usage d’un langage rhétorique à des fins de manipulations. A ce titre-là, la pensée la plus authentique ne devrait pas avoir de soin particulier accordé au langage, et « parler comme ça vient », selon un usage spontané, naturel. Nous devons apporter du soin à notre vie, à notre morale, à nos pensées, mais pas au langage. Comme le dit Descartes dans le Discours de la méthode : « Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées, afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu’ils proposent, encore qu’ils ne parlassent que bas breton, et qu’ils n’eussent jamais appris de rhéto­rique. Et ceux qui ont les inventions les plus agréables, et qui les savent expri­mer avec le plus d’ornement et de douceur, ne laisseraient pas d’être les meilleurs poètes, encore que l’art poétique leur fût inconnu ».

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            Pourtant, en prêtant attention à la formulation de notre sujet, on voit qu’une insistance est apportée sur le terme de « soin ». Car « soigner », cela peut être entendu comme une manière de prêter attention, de bien arranger, ce qui irait dans le sens d’une artificialité rhétorique suspecte, à laquelle nous avons opposé la spontanéité plus honnête, celle où « on appelle un chat un chat », et où on aurait son franc parler. Mais soigner, c’est également redonner santé à un être qui est malade. « Soigner son langage », c’est lutter contre ce qui affaiblit le langage. Mais en quoi consiste la force d’une langue ? Et quelle est la vertu du langage ?

Une langue forte, une langue vivante, c’est une langue qui est pratiquée par une grande communauté et une communauté puissante. Ce qui signifie donc que la langue est d’abord ce qui donne son identité à cette communauté. Ainsi, les différences individuelles dans l’usage de la langue, ou les particularismes, constitueraient plutôt des affaiblissements de cette communauté. C’est pourquoi, si une communauté trouve son identité dans la langue, alors soigner celle-ci, c’est affirmer son appartenance à cette communauté, et plus encore, la faire vivre. A la question qui avait été posée sous le gouvernement Sarkozy par le biais d’une plateforme interactive, et qui demandait à chacun son avis : « Qu’est-ce qu’être français ? », une réponse qui éviterait à la fois toute forme de racisme, mais aussi de légalisme purement administratif, ne devrait-elle pas être : « C’est parler français » ? Et en disant cela, nous nous éloignons de cette idée que la langue vraie devrait être l’expression spontanée, naturelle, de nos vécus, car la langue n’a rien de naturel, elle est au plus haut point l’expression, l’existence même d’une culture. N’est-ce pas pour cela que, par exemple, quand on maltraite l’expression écrite, on parle de fauted’orthographe, et pas seulement d’une erreur ? Une erreur consiste simplement à se tromper, mais une faute recèle une plus forte condamnation – car quand on commet une faute, on ne fait pas que se tromper, mais on trahit. En faisant une faute d’orthographe, ce serait la culture française et son histoire, à travers sa langue, que j’insulterais – ou du moins à laquelle je manquerais de respect. Même chose pour une syntaxe abîmée, un vocabulaire pauvre, etc.

Et plus profondément, nous avons posé la question de savoir quelle était la vertu d’une langue ? Il faut alors prendre ce qu’est une langue à la racine : elle est essentiellement le fait de la transmission culturelle. Il est clair tout d’abord que le propre d’une langue, c’est d’être transmise. Les langages animaux leur sont innés, naturels, mais la langue que nous possédons nous a été toute entière apprise. Ainsi, parler, ça n’est pas essentiellement s’exprimer, mais c’est s’inscrire dans une culture transmise, et se faire le maillon de cette transmission, qui nous est venue de nos parents, de notre environnement, et des institutions (des « instituteurs »…). Alors, la « maladie » d’une langue correspondrait à une faiblesse dans cette transmission, un affaiblissement de cette chaîne, dont il est assez facile de voir qu’elle constitue le propre de l’humain. En effet, les vertus naturelles de chaque homme ne sont guère différentes de celles d’autres animaux : chaque individu humain naturel partage comme on sait la majorité de ses gênes avec les primates supérieurs, et chaque animal a, selon sa niche écologique, des capacités vitales, l’homme ayant les siennes, particulières, ni plus ni moins que les autres. Un cerveau un peu plus gros, des pouces préhenseurs, sans doute pas de quoi expliquer l’évidente distinction qui s’est creusée entre le règne humain et le règne animal. Mais une différence flagrante peut expliquer cette distinction, et elle ne réside justement pas dans des qualités naturelles, mais dans le fait culturel, celui de la transmission. Les hommes transmettant leur patrimoine de génération, leur savoir s’accumule, se thésaurise, chaque individu est, comme le disait Saint Bernard « un nain juché sur les épaules d’un géant », et très clairement, c’est le langage verbal qui est l’essentiel vecteur de cette transmission. Par conséquent, si l’humanité consiste dans la transmission du patrimoine culturel, et que cette transmission s’opère par le langage, alors soigner le langage, c’est prendre soin de notre humanité elle-même.

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        Nous avons donc établi qu’à première vue, le soin que nous devions apporter au langage tenait au fait qu’il nous permettrait de former nos idées clairement, et ensuite de les communiquer aux autres. Seulement, cette limpidité du rapport entre langage et pensée, puis entre moi et autrui a été mise en doute, du fait que le langage peut précisément être le vecteur de la mise à distance de notre propres pensées (au sens où il les trahirait par ses contraintes, sa complexité, et que l’expression spontanée, sans souci de la forme, serait plus apte à dire ce que nous pensons), et aussi le vecteur de la dissimulation, voire de la manipulation, grâce au pouvoir symbolique et persuasif qu’exerce la rhétorique. Cependant, en approfondissant la nature même du langage, en nous apercevant qu’il constitue l’essence même de l’humanité en ce qu’elle réside dans le fait de la transmission, nous avons vu que le soin porté au langage marquait la reconnaissance et la perpétuation de ce qui fait de nous ce que nous sommes, non pas des individus ayant une nature particulière, mais des membres d’une culture dont l’essence est la transmission et le vecteur le langage.

 

 

 

 

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