« L’orthologie » (introduction à la philosophie)

                Portait du philosophe en orthologiste.

 

Etonnement

La pensée philosophique se caractérise tout d’abord par l’expérience d’un étonnement, qui consiste en un sentiment de perdition de repères. Comme le dit le philosophe Schopenhauer, cet étonnement n’est pas celui de l’esprit curieux du savant, lequel s’étonne devant des phénomènes rares, surprenants en eux-mêmes, mais d’un étonnement devant ce qui est le plus simple et le plus général. En l’occurrence, l’étonnement le plus simple, le plus immédiat, tient dans cette question : « Qu’est-ce que je fais là ? ». Cette question qui nous vient d’ailleurs quand on reprend conscience, quand on s’éveille. Elle pose la question primitive de « l’être-là ».

Existence

Le constat est alors absolument brut, nous prenons conscience que nous existons. Mais cette existence contient une première détermination. Son contenu, c’est que nous nous trouvons « jetés dans le monde ». EX-Sistere, étymologiquement. Sistere, c’est « se tenir », et EX veut dire « hors de ». On se retrouve donc ainsi jeté ici-bas, et c’est tout ce que nous en savons. Cette situation nous apparait alors contingente, c’est-à-dire sans nécessité, sans raison d’être (la nécessité étant ce qui ne peut pas ne pas être). Du coup, le monde qui nous entoure nous parait étranger, puisque nous ne savons pas ce que nous faisons là.

Pour trouver une raison d’être à tout cela, après cet étonnement, nous nous raccrochons alors à des raisons d’être qui nous sont données par notre monde ambiant. Traditionnellement, c’est la religion qui donne une nécessité, un sens, au fait que nous soyons là. Par exemple en disant que nous avons été voulus par un Dieu absolu, ou bien que notre présence ici relève du Destin, de l’Ordre des choses (nécessité). Cependant, ces raisons d’être peuvent nous sembler être des constructions imaginaires construites, et elles peuvent ne pas réussir à dissoudre ce sentiment premier d’étrangeté au monde, à résoudre la question du « Mais qu’est-ce que je fais là ? ».

Le sensible et l’intelligible

Mais à partir de cet étonnement premier, nous pouvons retracer un chemin expliquant la naissance de la philosophie.

Remarquons en effet que la question « Qu’est-ce que je fais là » porte sur cette étrangeté qu’on éprouve d’être jeté parmi le monde sensible. Ce qui nous trouble finalement, c’est d’être en ce lieu, en cet instant, emporté inéluctablement par le temps qui passe, forcé d’être ici plutôt qu’ailleurs, c’est-à-dire attaché à ce corps matériel. Ce corps matériel que nous sommes, ainsi que tous les corps matériels qui nous entourent peuvent nous sembler étrangers dans la mesure où nous venons de « prendre conscience », et en tant que nous sommes une conscience, nous nous éprouvons davantage comme étant un esprit. Les corps, les lieux, la temporalité, propres au monde « ici-bas » nous sont donc étrangers.

Et c’est bien cette intuition qui a conduit Platon à imaginer son « Allégorie de la Caverne ». Les hommes seraient nés au fond d’une caverne, et toute leur vie, il n’auraient connu que des images projetées sur la paroi de leur caverne, les ayant prises pour étant la réalité. Et Platon d’inviter les hommes, suivant le philosophe, à sortir de la Caverne pour connaitre ce qui est vraiment, et non pas ces simulacres. Mais que sont ces images ? Platon explique qu’il s’agit là des « réalités sensibles », ce qu’on connait par nos sens, le monde matériel donc. Et par contre, ce qui est vraiment, c’est le « Monde des Idées ». Son intuition est la suivante : tout ce qui est matériel autour de nous est soumis au temps, au devenir, il passe, se déforme, est détruit… alors qu’il semble que des êtres, les Idées, ne sont pas soumis à ce changement. Cette table sur laquelle j’écris par exemple est une table particulière, elle est vouée à l’usure, à la disparition, une autre table sera construite… mais toutes ces tables qui se succèdent sont bien des tables parce qu’elles « participent » toutes de l’Idée de table, et celle-ci demeure. C’est plus évident avec l’Idée du Cercle par exemple. Tous les cercles sensibles qui nous entourent (des cerceaux, des figures à la craie, des ronds dans l’eau) apparaissent, disparaissent, sont de taille différente, sont plus ou moins parfaits (et ne le sont jamais vraiment) – mais l’Idée du Cercle semble quant à elle parfaite et éternelle.

Platon se figure donc une Monde des Idées surplombant les copies sensibles passagères que nous connaissons dans cette vie ici-bas. Alors c’est une image, une allégorie bien-sûr, il n’y a pas quelque part dans le ciel de telles idées. Mais ce qu’il veut dire, c’est que les idées sont la texture solide de notre monde vécu.

Le langage

Or, que sont concrètement les idées ? On peut bien dire que ce sont des représentations mentales que nous avons à l’esprit, mais plus concrètement, il faut bien reconnaitre que la réalité concrète des idées, ce sont les mots qui en sont l’incarnation première. Qu’y a-t-il dans l’idée de « table » ? Pas une image, un schéma (qui sera toujours une représentation d’une table particulière). Mais il y a le mot table qui est finalement toute l’idée qu’on en a. Cela signifie donc que si le philosophe se tourne vers les idées, c’est qu’il se tourne résolument vers le langage. Que le langage est son objet d’attention.

Il faut dire alors pourquoi le langage est aussi essentiel à notre condition, à cette condition d’homme qui, après l’étonnement premier, se retrouve « jeté là dans le monde ». Pourquoi pour un homme, sa patrie, c’est le langage. Et nous comprendrons alors pourquoi, dès le début, les philosophes ont eu un souci constant du langage et de la parole. Et l’importance de leur rôle.

Nous sommes essentiellement des être de langage, car le langage articulé est ce qui, le plus nettement, nous distingue de tous les animaux. On sait que les animaux communiquent entre eux, mais quelque chose nous empêche de reconnaître « qu’ils parlent ». Les signes qu’ils utilisent pour communiquer sont naturels, les sons, les gestes, les odeurs, ont une certaine ressemblance avec ce qu’ils signifient, ils en sont l’expression, mais n’en sont pas une symbolisation. Nous aurons l’occasion de préciser ce point de linguistique. Mais pour l’instant, je voudrais insister sur les raisons essentielles du souci du langage et de la parole qu’est la philosophie.

 

Des maux menacent la parole et le langage, et ces maux menacent donc l’humanité.

Sophistique

Un premier mal est celui du langage détourné, du langage trompeur : le mensonge et la persuasion. Socrate (dont je décris la légende dans un autre cours) aura surtout pour ennemis les « sophistes », ces savants qui parlaient de manière brillante, toujours péremptoire, et dont le but était d’emporter l’adhésion de leurs auditeurs par leurs « sophismes » (les sophismes sont des raisonnement fallacieux). C’est ainsi qu’aujourd’hui toujours, nous entendons de brillants orateurs défendre une thèse, qui nous séduit, puis d’autres défendant la thèse opposée, qui nous séduit aussi, et nous ne savons plus qui croire… Contre cela, Socrate invente sa méthode « dialectique » (dialogue), où il a le souci de discuter pas à pas avec son interlocuteur, de définir toujours clairement les termes employés, de veiller à ce qu’il n’y ait pas de contradictions, de faux-semblants. Et cette méthode a pour vertu de dégonfler le caractère séduisant, persuasif, des longs discours.

Logopathie

Le second mal est celui du langage méprisé et maltraité. Je voudrais ici parler de tous les maux qui résultent d’un rapport difficile au langage et à la parole. Ne pas savoir bien parler, ne pas trouver ses mots, n’avoir rien à dire, ne pas savoir discuter avec quelqu’un, du coup s’ennuyer, avoir besoin d’occupations, avoir besoin de jouissances, risquer des addictions, se mettre à prendre des risques… Quiconque n’est pas à l’aise avec cette faculté de symbolisation, de sublimation, que nous permet le langage est rapidement voué aux vicissitudes de la vie sensible et de ses excès. Quiconque à l’inverse sait parler ne s’ennuie jamais avec les autres, et sait se raconter des histoires et donner du sens à partir des moindres choses qui lui arrivent dans la vie, sans avoir besoin d’en chercher toujours de plus extraordinaires (et donc violentes). C’est quand on n’a pas les mots qu’on a besoin de beaucoup de choses. Or, les mots sont en nous, à nous, ils sont gratuits, ils sont à disposition, et ils sont infinis – tandis que les choses sont hors de nous, elles nous résistent et nous coûtent, et elles sont souvent vaines, car, êtres sensibles, elles sont sujettes à cette dissolution, cette usure, cette lassitude qui nous font passer rapidement à l’envie d’une autre.

Ainsi, à mépriser, et à devenir maladroit dans son rapport à la parole, on s’éloigne de ce qui fait notre essence d’être parlants, et finalement nous donne vie.

Cette maladresse devrait être considérée comme une maladie. Les hommes au fond de la caverne sont des êtres du sensible, des êtres matériels, et les hommes, avant l’éveil « philosophique » ont un souci constant de ce sensible. C’est pourquoi quand nous pensons à une personne malade, nous pensons spontanément à sa santé physique, et nous pensons au médecins capables de soigner le corps. Mais si, au moment de l’éveil philosophique, nous nous connaissons comme étant avant tout une conscience, un esprit (une « âme » disent les religions), alors il nous faut bien trouver des médecins de l’âme quand elle est malade, comme il y a des médecins du corps.

Or, nous avons dit que l’âme vivait de pensées, d’idées, et que le milieu de naissance de ces pensées, c’était le langage et la parole. Ainsi, un médecin de l’âme serait un médecin du langage et de la parole. Qui sont ces médecins ?

Orthologie

Le médecin de la parole, nous le verrons, c’est par exemple le psychanalyste – Freud ayant révolutionné la médecine psychiatrique en instaurant une cure qui ne passe plus par des médicaments, des traitements, des internements… mais tout simplement par le fait de parler.

Le médecin de la parole, c’est aussi l’orthophoniste. Celui-ci s’occupe d’une face de la parole, celle de son passage dans le monde sensible, celui du son, de l’articulation physique (phonê, en grec, veut dire le son). Car il n’est pas évident qu’un esprit se soumette à cette articulation, et donc se soumette à la parole. Quand on bégaie, quand on zozote, quand la voix se place mal, ça n’est pas un problème purement physique et mécanique, mais c’est le symptôme de la difficile inscription du sujet dans l’ordre du langage – et donc un aspect essentiel de notre construction.

Mais si, en grec, la parole se dit « phonê », elle se dit aussi « logos ». Là, il s’agit du contenu de la parole, c’est-à-dire de l’élaboration de nos pensées. Le « logos », c’est la raison, c’est la pensée humaine qui s’articule. Pensez à tous les termes de science qui terminent ainsi en « logie » (biologie, sociologie, psychologie, etc.). Et donc, de même qu’il y a des orthophoniste qui redressent la voix, il doit y avoir des « orthologistes » qui redressent la raison. Et c’est par ce néologisme qu’on pourrait caractériser la mission du philosophe.

On comprend alors pourquoi Socrate, fondateur de la philosophie, a consacré toute sa vie à simplement parler avec ses concitoyens athéniens, pratiquant avec eux cette dialectique dont nous avons parlé, et la « maïeutique » dont il disait que c’était la science d’accoucher non pas les corps, mais les âmes.

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