L’enseignement de la philosophie en France

Arrivant en classe de Terminale, vous voyez une nouvelle matière dans votre emploi du temps : la philosophie.

Cet enseignement est une spécificité française, et on est en droit de se demander pourquoi il en est ainsi.

Vous avez ici un article qui précise cet état de fait :

http://www.slate.fr/story/23119/pourquoi-la-france-tient-tant-la-philo

Puisque, comme le dit Kant, « on n’apprend pas la philosophie, mais on apprend à philosopher », il s’agit pour nous de philosopher dès maintenant, c’est-à-dire de réfléchir au sens de ce que nous faisons. Notre premier objet de réflexion est donc très concrètement de nous demander pourquoi, en France, aux portes de la vie adulte, les citoyens sont incités à pratiquer la philosophie.

L’article cité donne une première explication :

« L’explication réside dans la particularité de l’histoire française: la philosophie des Lumières a appuyé la constitution de l’Etat. Et c’est bien dans l’ambition de former des citoyens éclairés que Napoléon a créé l’épreuve de philosophie en 1808. Au travers de la maîtrise de la philosophie, ce qui est visé c’est la liberté de penser, jugée comme une liberté constitutive de la formation de l’homme et du citoyen, qui contribue pleinement à fonder l’idéal français de la République «une et indivisible». »

Je me propose d’approfondir cette idée selon laquelle on étudie la philosophie en France parce que la France est caractérisée par son idéal Républicain.

Nous verrons plus tard, dans le cours de philosophie politique, en quoi consiste cet idéal républicain (http://philo.licorne.org/?page_id=285) – mais pour l’instant, on peut se contenter de dire que cet idéal se caractérise par les valeurs de liberté et d’égalité, tels que la devise de la France les nomme.

La question est donc de savoir pourquoi, en France, ces valeurs de liberté et d’égalité sont fondamentales.

Je vous propose d’étayer cette recherche sur la théorie de l’anthropologue Emmanuel Todd.

Son idée centrale, c’est que ce qui détermine le plus profondément nos valeurs, c’est la manière avec laquelle chacun a été éduqué dans sa famille, et plus précisément sa structure familiale.

Une structure familiale, c’est la manière avec laquelle sont organisées les rapports de pouvoir entre parents/enfants, qu’on appellera le rapport vertical, et le rapports entre frères et sœurs, qu’on appellera le rapport horizontal.

Pour le rapport vertical, parents/enfants, il y a deux possibilités. Soit ce rapport est libéral, soit il est autoritaire. Ce rapport déterminait, dans la longue tradition des familles, paysannes en grande majorité, pendant des siècles, le degré d’autorité des parents sur les enfants.

Le rapport libéral signifie que quand l’enfant crée sa propre famille, l’autorité des parents disparait. C’est le système de la famille nucléaire (on crée son propre noyau familial).

Le rapport autoritaire signifie que l’autorité du père persiste après le mariage des enfants (les enfants restent à proximité, ou habitent encore chez leurs parents après le mariage, l’emprise de la famille demeure)

Pour le rapport horizontal (entre frères et sœurs), il s’agit de savoir si les enfants, lors de l’héritage par exemple, mais aussi pour l’autorité qu’ils ont les uns sur les autres, sont égaux ou non. Le rapport est égalitaire quand tous les enfants ont les mêmes droits, inégalitaire quand il y a par exemple un droit d’aînesse, ou un droit du dernier né, etc.

Ces deux rapports nous donnent donc un tableau à double entrée, et quatre types d’organisation familiale.

           Rapport parents-enfants

Rapport entre frères \

Libéral Autoritaire
Egalitaire Famille nucléaire égalitaire

C’est le système caractéristique de la France « centrale » (bassin parisien et sud)

Famille communautaire

Système caractéristique des grands pays centraux d’Asie (Russie, Chine…) et du monde arabe

Non-égalitaire Famille nucléaire absolue

Système propre au monde Anglo-saxon (Angleterre, Amérique du nord)

 

Famille souche

Système particulièrement présent en Allemagne, au Japon, en Italie du centre…

La thèse d’Emmanuel Todd, c’est que même si les familles paysannes sont pratiquement dissoutes depuis l’urbanisation de la population mondiale, et même si les mouvements migratoires et la mondialisation ont rendu plus opaque l’homogénéité de ces populations, les valeurs issues de ces siècles d’organisation familiale persistent dans l’inconscient des population et marquent ces lieux.

Ainsi, il constate que les pays de famille communautaire sont ceux chez qui le communisme au 20ème s’est imposé comme idéologie politique dominante (et il s’est illustré en prévoyant à l’avance l’effondrement du système soviétique).

Il constate la proximité de l’Allemagne, du Japon, de l’Italie et explique leur alliance lors de la 2nde guerre mondiale, à partir de la dérive autoritaire fascisante qui menace ces organisations, mais aussi la particularité de leurs économies très intégrées, efficaces, s’appuyant sur une collaboration forte entre le monde ouvrier (syndicats) et les élites dirigeantes.

Il explique le « libéralisme » très marqué de la culture anglo-saxonne (souplesse, flexibilité) et une certaine indifférence aux inégalités.

Et pour la France donc, son attachement républicain aux valeurs de liberté (peu d’acceptation de l’autorité) et de l’égalité (les frères étant égaux, les hommes sont universellement égaux).

Pour l’appliquer encore plus précisément à la philosophie, rappelons que

–          la liberté est une valeur essentielle de la philosophie, en tant qu’il y a un appel au jugement personnel, à l’examen par soi-même de la valeur et de la vérité de ce qui est enseigné. Comme l’exprime par exemple Kant pour désigner l’esprit de la philosophie des Lumières, dont la France a été très largement porteuse : « Sapere aude », c’est-à-dire « Ose faire usage de ta propre intelligence ».

–          L’égalité l’est aussi. Ceci peut être illustré par la phrase qui débute le Discours de la méthode (philosophe français du 17ème siècle) : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée »

 Mais nous pouvons également, en retournant à l’origine de la philosophe, c’est-à-dire à la démarche du premier d’entre eux, Socrate, l’illustration de ces valeurs : exigence d’examen personnel des vérités admises (dialogue et méthode maïeutique) et postulat de la capacité égale de chacun à penser (le petit esclave de Ménon)

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