La nouvelle économie psychique

Nous avons lu un texte de Charles Melman en classe, dans laquelle il faisait le diagnostic que la satisfaction contemporaine des envies, la diminution des interdits et des frustrations entrainait à la fois une libération et un danger. Les jouissances rendues possibles, et même leur incitation, entraînent une diminution de la puissance de symbolisation qui résultait auparavant de la nécessité du refoulement. Cette symbolisation constituait des mondes (névrotiques, certes) idéaux, et donc des désirs.

Dans cette conférence, J.P. Lalloz présente le livre de Charles Melman : « La nouvelle économie psychique ». (mais il vaut mieux d’abord son « Homme sans gravité », qui est plus accessible).

Vous avez ici le début de cette présentation en vidéo.

(en fait, pour l’instant, non… elle ne passe pas)

Et ici l’intégralité du texte de cette conférence :

Lalloz Melman

« Je vais donc rapidement vous indiquer les principales idées du livre, je le ferai en trois moments assez brefs, rassurez-vous : le premier c’est de vous donner les principales indications sur ce qu’est ce sujet hyper-contemporain. Le deuxième point ce sera de savoir si la condition hypermoderne est un progrès et l’on peut d’emblée répondre que oui et le troisième point ce sera de montrer que malgré ce progrès, la souffrance s’accumule et aussi le danger.

J’aborderai le premier point qui est la condition du sujet hyper-contemporain. Ce que Charles Melman a nommé une nouvelle économie psychique, c’est une mutation à la fois de la subjectivité et de l’existence collective dont le moteur n’est plus le désir mais la jouissance. Ceci est corrélé au fonctionnement sans limite de l’échange marchand et de l’économie libérale. Il y a toujours du discours social, bien entendu, et maintenant le discours social, c’est un discours qui est une injonction à la jouissance et comme ce discours est social, c’est en même temps une injonction à l’exhibition de la jouissance. Chacun de nous a en mémoire des exemples venus d’en haut de soumission zélée à cette injonction.

Le paradoxe que je voudrais souligner, c’est qu’en général, la jouissance n’est pas séparable de la culpabilité. Alors que désormais l’injonction à la jouissance, et l’exhibition de la jouissance a fortiori, se font en toute bonne conscience. On le voit dans toutes nos pratiques, on le voit dans le langage on le voit dans le cinéma, on le voit aussi dans la multitude de ce qu’il est convenu d’appeler les petites incivilités de la vie quotidienne et qui sont en réalité de grandes mufleries.

Dire qu’il n’y a plus de culpabilité, c’est dire qu’il n’y a plus de donation originelle de la légitimité. Et vous avez compris que c’est la question du père au sens du Nom-du-Père, au sens du patriarcat qui se trouve posée. Traditionnellement la psychanalyse nous dit que nous ne pouvons accéder à la jouissance qu’à la condition qu’une légitimité à le faire nous ait été donnée. Comme il y a une condition c’est forcément une restriction, ça veut donc dire que nous ne pouvons accéder à la jouissance qu’à la condition de renoncer à une jouissance première. Et le désir c’est précisément la suite de ce renoncement à la jouissance première. Ça veut dire que le propre de l’objet du désir c’est d’être toujours un objet manquant et par conséquent aussi un objet manqué. Je le dis d’une autre façon, tout objet que nous désirons est représentatif d’autre chose et c’est précisément pour cela que nous le désirons.

Par ailleurs, cet objet est forcément sexuel, il faut expliquer pourquoi. Parce que le désir est forcément de nature pulsionnelle et quand on dit qu’il est de nature pulsionnelle, ça veut dire que nos désirs concrets métaphorisent, sont la métaphore des émois premiers que nous avons ressentis quand notre corps a été humanisé par les premiers échanges, quand notre corps a été, comme on dit en psychanalyse, subjectivé. Donc, la psychanalyse traditionnellement nous dit que le sujet est né dans son désir par le refoulement d’un objet primitivement sexuel. Or aujourd’hui, l’objet, il est offert, offert à la jouissance. La jouissance sexuelle elle, devient une jouissance parmi d’autres, alors qu’avant elle était le secret de toutes les autres jouissances, elle était ce qui les motivait sans qu’on le sache. La jouissance, elle est offerte. Il n’est pas question à la limite de ne pas jouir : regardez les magazines féminins, quasiment, une femme qui ne trompe pas son mari, elle est mise au ban sinon de la société du moins des lectrices.

Alors, on se trouve dans une situation qui est paradoxale parce que l’exhibition de ce qui devrait être le refoulé, c’est en même temps la disparition du refoulement et la disparition du refoulement c’est par là même frapper le désir d’impossibilité. Quand le désir est frappé d’impossibilité, c’est le sujet qui est frappé d’impossibilité. Qui sommes-nous sinon des désirs, des désirs qui sont toujours en train de se méconnaître ? Notre responsabilité c’est la responsabilité de notre désir. C’est la responsabilité de ce qui fait que nous sommes nous et non pas n’importe qui, de la singularité d’un désir.

Si le refoulement au sens freudien est aboli par la disponibilité et l’exhibition constante de l’objet de jouissance et bien nous sommes livrés à ce qu’on pourrait appeler l’irresponsabilité. Le nouveau sujet c’est un sujet dont il faut interroger la radicale irresponsabilité telle qu’elle se donne à comprendre par la disjonction possible de l’inconscient et du sexuel puisque le sexuel n’est plus refoulé il est indéfiniment disponible. Tel est anthropologiquement le problème : est-ce que le sujet du désir, puisque le propre du désir c’est d’être fondé sur le refoulement, est-ce que le sujet du désir n’est pas lui-même frappé d’impossibilité quand les objets du désir sont indéfiniment disponibles, c’est-à-dire quand ils sont offerts et non plus refoulés ? C’est le premier point.

Puis Charles Melman se demande si cette nouvelle situation constitue un progrès. Dans un premier temps, la réponse est oui, sans aucun doute. C’est une incontestable désaliénation. Pourquoi ? Parce que si nous ne croyons plus à une instance donatrice de légitimité nous ne croyons plus à un Dieu qu’il faudrait servir, pour lequel il faudrait constamment se sacrifier. Nous ne croyons plus à des régimes politiques qui seraient absolument fondés. Quelqu’un qui prétend parler de vérité, surtout en termes de politique, fait rire, rien n’est plus comique qu’un idéologue qui croit à ce qu’il dit. En ce sens, l’imposture des idéaux est enfin révélée. Du point de vue de la lucidité il n’y a aucun doute que la situation actuelle est un progrès.

Du point de vue de la santé mentale c’est également un progrès. Pourquoi ? Parce que les souffrances étaient liées à l’impossibilité de la jouissance. A partir du moment où l’objet cesse d’être refoulé et se trouve indéfiniment disponible, ces souffrances disparaissent ou du moins sont considérablement atténuées. Le travail psychique se trouve grandement soulagé. Il y a donc beaucoup moins de souffrance névrotique, et par conséquent d’une certaine manière, on peut dire que les nouvelles générations vont mieux que nous, si je peux m’exprimer ainsi.

Si maintenant on se demande ce qu’il en est de cette injonction constante à la jouissance (je fais une petite parenthèse mais qui est d’importance dans ce tableau du progrès) on constate que le progrès a consisté dans le remplacement du patriarcat dans lequel il s’agissait d’être autorisé, c’est-à-dire de s’autoriser d’une autorité par ce que Charles Melman appelle un matriarcat. Un matriarcat que les anthropologues semblent pouvoir contester mais Charles Melman répond parfaitement à leurs objections : le matriarcat c’est quoi ? C’est l’idée que le modèle c’est le sein, le sein maternel qui abreuve, qui permet au sujet d’être repu, et le sein maternel qui abreuve jusqu’à la réplétion, il s’oppose à la parole paternelle qui lui, sépare met l’objet et le sujet chacun à leur place laquelle place est toujours la place du manque. En effet l’objet représente toujours autre chose, ça c’est la place du manque pour l’objet et le sujet est toujours désirant, ça c’est la place du manque pour le sujet.

Tout irait bien dans cette nouvelle configuration à partir du moment où il n’y a plus d’instance qui donne la légitimité, à partir du moment où la question du père à partir de cette donation est en quelque sorte évacuée, si tout ne devenait équivalent. Effectivement chacun de nous a remarqué que la nouvelle économie psychique d’un point de vue philosophique brandit constamment l’étendard du relativisme. Il n’est pas possible d’affirmer quoi que ce soit sans qu’aussitôt on nous taxe de dogmatisme et on nous dise : « Mais attention à d’autres époques, dans d’autres circonstances dans d’autres cultures on dirait le contraire ». Bref tout est relatif, ça veut dire que tout se vaut et dans un monde où tout se vaut, le sujet est identifié à sa propre jouissance.

Ça signifie qu’il y a une structure sous-jacente à la nouvelle économie psychique qui est la structure de la psychose. C’est quoi la psychose, eh bien, c’est la structure subjective qui se caractérise par ceci que rien ne vient arrimer le sens. Nous serions donc tous en passe de devenir fous. Mais, ce n’est pas ce qui arrive. Pourquoi ? Parce que nous sommes constamment sollicités par de nouveaux objets. Le marché en produit à chaque instant de nouveaux ; de nouvelles jouissances sont inventées presque tous les jours et le discours de l’injonction d’acheter ces objets et de profiter de ces nouvelles jouissances nous rappelle à l’ordre constamment. Ça veut dire que bien que la structure ce soit la structure de la psychose et qu’on puisse parler en ce sens-là d’une folie sociale, nous ne sommes pas psychotiques, nous sommes dans une autre structure.

Quelle est cette autre structure ? Il suffit de réfléchir à ce que je vous ai dit tout à l’heure pour en avoir la description : l’exhibition de la jouissance c’est quoi ? C’est exhiber ce qui normalement devrait rester dissimulé, dérobé. Et ça tout le monde sait que c’est la perversion. Est-ce à dire que nous sommes tous des pervers ? Bien sûr que non. Non, nous ne sommes pas tous des pervers mais nous sommes dans une structure sociale de perversion. Alors, en ce sens là on pourrait dire qu’il y a une manière de vivre qui est de mettre en avant la jouissance, de se moquer totalement du problème de la vérité (ça, ça va avec cette structure) et puis profiter au maximum de toutes les possibilités qui sont inventées à chaque instant. Si la jouissance exactement est ce sans quoi la vie serait vaine, c’est une citation de Lacan que plusieurs d’entre vous reconnaissent, alors il est bien évident que nous sommes sortis de la vanité.

Et là j’aborde mon troisième point qui est consacré à la souffrance et au danger. Nous sommes sortis de la vanité, d’après la définition que Lacan donne de la jouissance. Eh bien c’est exactement le contraire qui arrive. Ça veut dire quoi ? ça veut dire que le sujet hyper-contemporain souffre constamment de l’impossibilité d’être sujet, de la vanité de ce qu’il fait, de l’impossibilité de s’accrocher à quelque chose qui fasse sens, qui justifie ses entreprises, qui l’arrache à l’équivalence généralisée de tout à tout. On le voit bien quand on regarde un peu comment se manifeste notre quotidien et pour vous le décrire j’ai recopié une énumération proposée par Charles Melman lors de la parution de l’Homme sans gravité : figures de l’autorité à la dérive, dépression endémique, jeunesse en déserrance et suicide, toxicomanies et violences inédites etc.

Réduire l’autre à un objet qu’on peut envoyer à la casse une fois consommé, sexe sans séduction, vieux travailleurs usagés condamnés à la déchetterie sociale, menus litiges résolus à coups de barres à mine, mépris mégalomane de la loi, la difficulté du lien avec soi et avec l’autre, telle est l’aliénation de l’homme sans gravité. Telle est en effet notre aliénation, notre souffrance, notre souffrance c’est la difficulté de plus en plus grande à devenir sujets. Or, je voudrais terminer en soulignant le paradoxe que cela constitue.

Si la division du sujet c’est-à-dire la division entre l’inconscient et le conscient, la division qui est produite par le refoulement, si la division du sujet est ce qui est atteint par l’exhibition continuelle de la jouissance, ça veut dire que nous ne sommes plus capables de nous surprendre nous-mêmes. C’est là que nous sommes sujets, chaque fois que nous nous sidérons, chaque fois que nous ne sommes pas celui que nous avions la certitude d’être, chaque fois en d’autres termes, que le sujet de l’inconscient subvertit le sujet conscient que nous savions être. Si le refoulement n’a plus lieu d’être, à cause de la disponibilité générale de la jouissance, alors nous ne pouvons plus nous surprendre nous-mêmes Nous sommes condamnés à la platitude d’un monde où toutes les expériences se vaudraient, où rien n’a d’incidence subjective, comme on dit en psychanalyse, c’est-à-dire, où rien ne ponctue notre vie psychique, où rien ne nous remet sur une voie inouïe, une voie que nous n’aurions pas encore explorée. Non, l’équivalence de tout à tout, c’est simplement le renouvellement constant de la même jouissance dans laquelle il est désormais impossible que nous nous surprenions nous-mêmes. Or, se surprendre soi-même, c’est tout simplement être capable de vérité.

C’est d’un point de vue philosophique par conséquent qu’on peut dire que la nouvelle économie psychique c’est en même temps l’impossibilité de la pensée. Qu’est-ce que penser ? Penser c’est avoir des idées, ce n’est pas reproduire des représentations dans sa tête, ce n’est pas réciter ce que les autres ont pensé. C’est être surpris par ce qui nous vient à l’esprit. Si nous ne sommes plus surpris par ce qui nous vient à l’esprit, si l’idée n’est plus un événement, alors il n’y a plus de pensée. Il y a peut-être du savoir, il y a peut-être encore de la société mais il n’y a plus de pensée. Plus de pensée, plus de vérité, il y a le ronron du savoir qui va remplacer tout ça. Alors la nouvelle économie psychique ce n’est pas la barbarie généralisée, c’est plutôt l’indifférence toujours sur le même modèle de la jouissance qui est le plus souhaitable de tout.

Il y a indifférence à la valeur de ce qu’on fait, tout se vaut du moment qu’il y a jouissance. Et on le voit très bien, allez voir simplement un kiosque, vous n’aurez peut-être plus maintenant la surprise parce que ça date déjà maintenant de quelques années, vous aurez en tout cas l’étonnement de constater qu’il y a des magazines consacrés à toutes sortes de perversions. Même les plus glauques. Quasiment plus rien n’est interdit. On est enjoint de jouir de toutes les manières possibles, et à chacun sa jouissance. Tout se vaut.

Cet étalement et c’est là-dessus que je finis, cet étalement qui est la perspective du non-sens, est l’indifférence, qui est comme disait Nietzche, le nihilisme. Je vous rappelle qu’il définissait le nihilisme comme le fait qu’il n’y a pas de réponse à la question : à quoi bon ? A quoi bon jouir ? Ben jouir pour jouir et puis c’est tout. La description que donne Charles Melman de la nouvelle économie psychique par certains côtés m’a rappelé le fameux texte de Nietzche sur les derniers hommes. Les derniers hommes qui clignent de l’œil. Quand on cligne de l’œil ça signifie qu’on n’est plus dupe de rien. On est revenu de tout alors il faut jouir au maximum tant qu’on est vivant, et après nous le déluge.

Cette nouvelle économie psychique qui est l’économie du non sens, en tant qu’elle produit la souffrance de ne pas pouvoir vivre, de ne pas pouvoir être sujet, Charles Melman craint qu’elle donne lieu à l’appel à un pouvoir fort. Parce que c’est une des possibilités de la politique de nous donner une orientation, de nous rassurer sur notre propre identité en nous engageant dans un projet collectif. ça c’est un espoir que la politique peut faire miroiter pour ceux d’entre nous dont la vie sombre dans l’indifférence des différentes jouissances, quand toutes les jouissances se valent. Peut-être que ce miroir aux alouettes de la politique c’est quelque chose contre quoi il faut mettre en garde et c’est ce que fait Charles Melman dans ce livre magnifique quand il nous dit : attention il y a l’appel à un pouvoir fort qui peut être une réponse que le sujet va essayer d’apporter à son propre désarroi. »

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *