Bakounine – l’Etat – Explication corrigée

       bakounine
         Toute théorie conséquente et sincère de l’Etat est essentiellement fondée sur le principe de l’autorité, c’est-à-dire sur cette idée éminemment théologique, métaphysique, politique, que les masses, toujours incapables de se gouverner, devront subir en tout temps le joug bienfaisant d’une sagesse et d’une justice qui, d’une manière ou d’une autre, leur seront imposées d’en haut. […]
            L’Etat, c’est le gouvernement de haut en bas d’une immense quantité d’hommes très divers au point de vue du degré de leur culture, de la nature des pays ou des localités qu’ils habitent, de leur position, de leurs occupations, de leurs intérêts et de leurs aspirations, par une minorité quelconque ; cette minorité, fût-elle mille fois élue par le suffrage universel et contrôlée dans ses actes par des institutions populaires, à moins qu’elle ne soit douée de l’omniscience, de l’omniprésence et de la toute puissance que les théologiens attribuent à leur Dieu, il est impossible qu’elle puisse connaître, prévoir les besoins, ni satisfaire, avec une égale justice, aux intérêts les plus légitimes, les plus pressants de tout le monde. […]
            L’Etat a toujours été le patrimoine d’une classe privilégiée quelconque : classe sacerdotale, classe nobiliaire, classe bourgeoise. L’Etat, c’est l’autorité, la domination et la puissance organisées des classes possédantes et soi-disant éclairées sur les masses. […]
            Il garantit toujours ce qu’il trouve : aux uns leur richesse, aux autres leur pauvreté ; aux uns la liberté fondée sur la propriété, aux autres l’esclavage, conséquence fatale de leur misère.
                                                           Bakounine

 

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte du problème dont il est question.

 

Explication du texte :          

 

 

On entend de nos jours couramment parler de dénigrement de la classe politique dans son ensemble. Les gouvernements, les dirigeants seraient trop éloignés des préoccupations réelles et quotidiennes de la population. Ceci expliquerait des taux d’abstention importants lors des élections démocratiques. Pour remédier à cela, on évoque la nécessité de repenser les institutions de l’Etat, de changer de République, de permettre une meilleure représentativité du peuple dans les instances dirigeantes de l’Etat. Mais de tels aménagements seraient-ils à la mesure du problème de ce sentiment de perte de souveraineté qu’éprouvent les masses populaires ? Est-ce seulement l’organisation du pouvoir dans l’Etat qui entraîne le manque de souveraineté de la population, ou bien le fait même du pouvoir d’Etat ? C’est en tout cas ce que pense l’auteur du texte qui est proposé à notre étude. En effet, Bakounine, un des idéologues les plus célèbres de l’anarchisme, répond dans ce texte à la question de la légitimité de l’Etat comme forme d’organisation du pouvoir dans une société. Et il y répond par une condamnation sans nuance.

Nous examinerons dans une première partie ses arguments, son rejet de l’infantilisation du peuple, de la centralisation du pouvoir et sa conviction selon laquelle le pouvoir de l’Etat est en réalité un pouvoir de classe. Nous discuterons ensuite ces idées en évoquant avec Hobbes la nécessité anthropologique et économique d’un tel pouvoir d’Etat, puis avec Rousseau le fait qu’il est envisageable de lier, à certaines conditions, l’existence de l’Etat et la préservation des libertés individuelles.

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Dès le début du texte, l’auteur semble nous inviter à faire cesser une hypocrisie en même temps qu’une faute d’analyse. En même temps, en matière de théorie de l’Etat (c’est-à-dire d’explicitation de sa nature, de ce qu’il est réellement), l’auteur caractérise la sienne de « conséquente et sincère », ce qui suppose que celles qui ont cours par ailleurs ne le sont pas. D’après lui, le principe de l’Etat est essentiellement celui de « l’autorité ». Et s’il affirme cela contre une hypocrisie et une inconséquence, c’est bien qu’il nie d’autres conceptions de l’Etat. Quelles peuvent-elles être ? Puisqu’à la fin du paragraphe, Bakounine précise que le propre de cette autorité est « d’être imposée d’en haut », c’est donc qu’il nie que l’Etat soit une émanation du peuple lui-même. En dehors des théories qui posent l’Etat comme résultat d’un « contrat social », émanant de la population, et donc nous parlerons plus tard, on peut penser que Bakounine conteste les théories qui feraient de l’Etat une simple manière de s’organiser. C’est-à-dire qu’au fur et à mesure que la grandeur des groupes humains s’accroîtrait, on complexifierait les rapports entre les hommes, les hiérarchies, et on en arriverait « tout naturellement » à la forme étatique. C’est ainsi qu’Aristote explique que la hiérarchie, qui est naturelle entre les hommes, commence à l’intérieur de la famille du foyer, puis s’élargit à l’échelle des villages, et ensuite de la Cité. Or, on voit bien que Bakounine ne pense pas du tout que la forme étatique d’organisation soit naturelle, soit dans la nature des choses, puisqu’il la qualifie de « théologique, métaphysique et politique ». Théologique signifie qu’elle suit un schéma d’inspiration religieuse, conférant toute la souveraineté à un être divin transcendant. Métaphysique signifie que la justification se fait par des constructions abstraites. Et politique ici s’oppose à « social », c’est-à-dire que l’ordre politique est l’émanation d’une loi qui s’applique à des sujets (c’est l’ordre juridique), alors que le social est le mode de coexistence de la population issu de sa culture, de ses traditions et de ses rapports de vie concrets.

L’essentiel de l’idée de Bakounine est donc là : l’Etat n’est pas une organisation qui émane de la vie sociale réelle et concrète des hommes, l’Etat est une autorité qui s’impose « par le haut », c’est-à-dire qui provient d’instances de pouvoir particulières s’imposant à l’ensemble de la population. Il reste ensuite à savoir si cette autorité, pour l’auteur, a une légitimité. Il va commencer par évoquer sa justification habituelle (pour la dénigrer), et ensuite expliquer pourquoi un tel pouvoir central ne peut qu’être inopérant.

Ce qui justifie le principe de l’autorité Etatique, ce serait l’argument paternaliste. C’est ainsi que l’auteur évoque ironiquement le fait que les masses seraient « toujours incapables de se gouverner », ironie qui point dans l’usage oxymorique de l’image d’un « joug bienfaisant d’une sagesse et d’une justice… ». Le joug, ce collier qu’on posait sur le cou des animaux de trait, symbolise l’absence de liberté et l’exploitation – et dire qu’il pourrait être bienfaisant est ironique – en tout cas si on pense que la liberté, la souveraineté, la dignité, sont des états essentiels pour pouvoir se dire accompli et heureux. Ce serait donc en effet infantiliser les hommes que de prétendre qu’ils seraient plus heureux si on décidait de leur bien à leur place. C’est avec cette même idée que Tocqueville reprochait aux Etats modernes démocratiques de risquer d’être des « despotismes doux », l’Etat-providence asservissant d’autant mieux les peuples qu’il leur promettait confort et prospérité. Mais pour un anarchiste, comme pour le loup de la fable, le (soi-disant) confort de vie procuré par les Etats ne doit jamais se payer du prix de l’asservissement. La liberté ou la mort ! Quant à l’idée que les populations devraient naturellement être considérées comme mineures, cela fait penser à l’argumentation qu’emploie Rousseau dans le Contrat Social pour dénoncer le droit à l’esclavage : que c’est en considérant esclaves certains hommes qu’en effet, ils le deviennent. Et qu’à l’inverse, si on les considère comme libres, et si on leur donne les moyens de cette liberté (par l’instruction par exemple), alors ils seront des hommes libres. C’est donc prendre l’effet pour la cause que de dire que les peuples ont des pensées d’esclaves « incapables de se gouverner ».

Mais Bakounine, s’il convient avec Rousseau de la souveraineté du peuple, et de sa capacité de se gouverner lui-même, ne va pourtant pas le suivre dans cette idée de la nécessité de constituer un Etat qui permettrait de résoudre les maux de la société, et va même argumenter pour soutenir que l’Etat est incapable de bien administrer ces sociétés diverses.

En effet, c’est la diversité qui caractérise pour Bakounine la vie sociale : « très divers au point de vue du degré de leur culture, de la nature des pays ou des localités qu’ils habitent, de leur position, de leurs occupations, de leurs intérêts et de leurs aspirations ». Comme on le voit, Bakounine ne parle pas ici de citoyenneté, mais de sociétés, qu’on pourrait même considérer comme des communautés, dans la mesure où les hommes y sont rassemblés par des traits qu’ils possèdent en commun, que ça soit une culture (au sens d’une tradition, d’une langue, d’un folklore), mais aussi un environnement naturel, qui détermine des traits de caractère différents (la vie n’est pas la même pour un montagnard, un habitant des plaines, du littoral, et donc la façon de penser non plus), les classes sociales diffèrent aussi. Bref, l’auteur semble très attentif aux différences régionales, et il serait sans doute réticent à l’uniformisation inhérente aux décisions nationales, par exemple au trait particulièrement jacobin de l’organisation politique française. Mais ce qu’il reproche plus précisément à l’Etat dans ce passage, c’est l’impossibilité dans laquelle est nécessairement un pouvoir central de bien connaitre les spécificités de chaque région administrée, de chaque village, de chaque famille. Et c’est toujours ce modèle « du haut vers le bas » qui est condamné au nom de cette considération : le réel est infiniment divers, et il faudrait une intelligence infinie pour pouvoir bien le connaitre. Ainsi, à moins de supposer une intelligence infinie (un Dieu…), nul ne peut prétendre par la pensée et les abstractions pouvoir être adéquat à ce qui est. C’est pourquoi les anarchistes rejettent à la fois l’Etat et la religion, car les deux reposent sur ce qui est pour eux une erreur, et en tout cas une arrogance : croire qu’on peut connaitre la richesse vivante de la réalité par la pensée. Plus globalement, c’est donc l’idéalisme qui est rejeté par les anarchistes. Car cet idéalisme qui pense en général, en termes de droits abstraits, de principes généraux, ne considère pas la réalité, les « intérêts les plus légitimes et les plus pressants de tout le monde ».

On peut alors se demander la raison pour laquelle les partisans de l’Etat pourraient croire que celui-ci serait un bon moyen d’administrer un pays, alors que de fait, le centralisme entraine nécessairement une ignorance des diversités locales. Dans le paragraphe suivant, l’auteur va énoncer ce qui sous-tend cette volonté de maitrise du particulier par le général, du monde social et concret par la loi : c’est en vérité le masque de la domination d’une classe particulière sur toutes les autres. L’Etat, sous l’apparence de « l’intérêt général » ne serait que l’intérêt bien particulier d’une partie de la population.

« L’Etat a toujours été le patrimoine d’une classe privilégiée quelconque : classe sacerdotale, classe nobiliaire, classe bourgeoise ». Par cette phrase, Bakounine s’inscrit dans la ligne marxiste qui pose que le moteur de l’histoire et donc aussi de la politique est la lutte des classes. L’idée est que l’Etat n’est jamais que l’expression légale, juridique, de la classe dominante, et le moyen pour elle d’exercer son emprise. Un moyen d’autant plus puissant qu’il semble plus légitime, puisqu’à l’Etat, il est dit qu’on obéit « de droit », c’est-à-dire par devoir, par obligation, et non pas par force. Mais ce que dit bien ici Bakounine, c’est que ce droit n’est jamais que le « droit du plus fort ». Que cette force s’appuie  sur des croyances, des symboles (classe sacerdotale), sur des traditions ou des valeurs morales particulières (classe nobiliaire), ou sur la valeur économique (classe bourgeoise). Kropotkine, dans un autre texte, rappelait de cette manière que la soi-disant légitimité de l’Etat n’était qu’hypocrisie, et que c’est par la force, la violence, qu’il s’était imposé au corps social. Il écrit ainsi dans L’anarchie : « On connaît les moyens par lesquels cette association entre le seigneur, le prêtre, le marchand, le juge, le soldat et le roi assit sa domination. Ce fut par l’anéantissement de tous les contrats libres : des communautés de village, des guildes, des compagnonnages, des fraternités, des conjurations médiévales. Ce fut par la confiscation des terres de la commune et des richesses des guildes ; ce fut par la prohibition absolue et féroce de toute sorte d’entente libre entre hommes ; ce fut par le massacre, la roue, le gibet, le glaive et le feu que l’Église et l’État établirent leur domination »

La condamnation de l’Etat par Bakounine est donc sans appel. Pourtant, force est de constater que l’idéologie qu’il défend, l’anarchisme, n’a nulle part dans le monde d’existence politique, et que les Etats prospèrent toujours. Est-ce parce que sa doctrine pècherait par utopisme ? C’est ce que nous allons maintenant examiner à travers l’examen de doctrines philosophiques qui lui apportent de sérieuses objections.

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Bakounine critiquait par l’ironie selon laquelle les masses seraient « toujours incapables de se gouverner ». « Toujours » signifiant donc « a priori », « par définition », c’est-à-dire que ce serait dans la nature même de l’être humain que de ne pas pouvoir se gouverner, et donc de devoir se donner à une autorité qui la gouverne. C’est pourtant bien ce à quoi mène à la fois le sens commun et certaines descriptions anthropologiques. Le sens commun qualifie précisément « d’anarchie » la situation dans laquelle seraient jetés les hommes s’ils n’avaient pas de pouvoir supérieur qui les tienne en respect et les menace en cas d’infraction. Anarchie signifiant ici : désordre, loi du plus fort, etc. Le philosophe Hobbes ne dit pas autre chose, mais il l’argumente en partant d’une considération sur la nature humaine : selon lui, les qualités naturelles des hommes font d’eux des êtres à égalité. Nul ne dispose d’une force supérieure à son voisin au point de pouvoir le dominer. L’invention technique, la possibilité de coalitions… empêchent l’instauration de hiérarchies naturelles, celles qu’on constate dans le règne animal. Les hommes étant ainsi égaux, ils sont donc en situation de rivalité, ce qui entraîne en cascade la méfiance, l’anticipation de la violence par la violence, et les affaires d’honneur qui multiplient les raisons de conflits. Ce que Hobbes résume par cette phrase célèbre : « L’homme est un loup pour l’homme ». Ce qui entraine une « guerre de tous contre tous ». Et pour ce philosophe, l’unique issue à ce conflit qui risquerait de nous détruire tous, c’est bien de se soumettre à un Etat, et s’y soumettre de telle sorte qu’on ne puisse plus récupérer ensuite notre souveraineté, sous peine de retomber dans cette guerre de tous contre tous. Il s’agit donc d’un certain « contrat social », un contrat d’asservissement nécessaire mais volontaire. Ce qui confère donc une réelle légitimité à l’Etat, contrairement à ce qu’affirment les anarchistes. Réellement donc, les hommes sont incapables de se gouverner par eux-mêmes.

Il faudrait préciser peut-être que cette auto-organisation anarchiste est sans doute possible dans de petites structures sociales (les anthropologues parlent d’un maximum de 150 individus pour que la coexistence sociale soit possible en l’absence d’autorité supérieure). Mais dans la mesure où la civilisation requiert des groupes beaucoup plus importants, afin d’assurer la division du travail social, il faut convenir que le modèle anarchiste ne peut convenir qu’à des modes de vie « primitivistes »

De plus, s’il faut bien prendre acte de cet état de civilisation, et donc de la nécessité d’une domination par un Etat, cela ne signifie pas pour autant que cet Etat représente la domination « d’une classe privilégiée quelconque » sur le peuple. C’est ainsi que le philosophe Jean-Jacques Rousseau a élaboré dans son Contrat Social  une théorie du contrat républicain, et qui récuse la nécessité pour le peuple d’aliéner sa souveraineté à une autorité. En effet, dans la mesure où l’individu cède sa liberté naturelle à l’Etat, mais que cet Etat n’est lui-même que la « Volonté Générale » du peuple, c’est-à-dire cet « esprit du peuple issu de sa volonté de se constituer en peuple », alors l’individu n’est aliéné qu’à lui-même en tant qu’il s’est fait « citoyen », et il dispose ainsi de toutes les libertés civiles garanties par l’Etat. C’est ainsi du moins que Rousseau prétend pouvoir garantir l’ordre social tout en préservant les libertés.

Mais on se doute bien que notre auteur Bakounine ne croirait pas une seconde à la possibilité de ce « civisme », c’est-à-dire de céder des libertés tout à fait concrètes et naturelles contre des libertés aussi abstraites que celles du droit légal. Et qu’il y verrait une  manœuvre hypocrite d’asservissement

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Ce texte, très représentatif de l’idéologie anarchiste sur la question de la nature de l’Etat, nous a donc montré que pour ces théoriciens, l’Etat méprise les individus et la société réelle en les infantilisant, qu’il est un mauvais administrateur en ce qu’il ignore nécessairement les spécificités des régions et des individus qu’il administre, et qu’il n’est enfin qu’une entreprise masquée de domination brutale par des classes dominantes sur le reste de la population. Nous avons ensuite exposé les principales objections historiques à l’anarchisme, à savoir que selon les partisans du contrat social libéral autoritaire tel que Hobbes, la population a en effet besoin d’un maître qui empêche la violence mutuelle naturelle de s’exercer, et  que selon les républicains, l’Etat n’est pas nécessairement une entrave aux libertés, mais au contraire la possibilité pour elles de trouver leur meilleure expression comme « obéissance à la loi qu’on s’est prescrite ».

 

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