Individu et société

La Société opprime-t-elle l’individu ?

TEXTE 1 On a cru longtemps que l’homme primitif était isolé, et qu’il ne connaissait ni les lois, ni les moeurs, mais qu’il suivait ses besoins propres, comme on voit que font beaucoup d’animaux. La civilisation ne serait autre chose, alors, que l’histoire des sociétés comme telles. A mesure que l’homme aurait appris, par nécessité, le respect des contrats et le prix de la fidélité, on aurait vu naître les vertus à proprement parler, la justice, le droit des faibles, la charité, la fraternité. Il ne s’agirait donc que de vivre surtout en citoyen, d’agir et de penser avec les autres, religieusement au sens plein du mot, pour échapper de plus en plus aux destinées animales, et faire le véritable métier d’homme.

On aurait dû réfléchir à ceci qu’il y a des sociétés d’abeilles et de fourmis où les pensées et les actions sont rigoureusement communes, où le salut public est adoré sans calcul et sans hypocrisie, et où nous n’apercevons pourtant ni progrès, ni justice, ni charité. Mais, bien mieux, les sociologues ont prouvé, par mille documents concordants, que les hommes primitifs, autant qu’on peut savoir, forment des sociétés avec des castes, des coutumes, des lois, des règlements, des rites, des formalités qui tiennent les individus dans un rigoureux esclavage ; esclavage accepté, bien mieux, religieusement adoré ; mais c’est encore trop peu dire ; l’individu ne se pense pas lui-même ; il ne se sépare nullement, ni en pensée ni en action, du groupe social, auquel il est lié comme mon bras est lié à mon corps. Le mot religion exprime même très mal cette pensée rigoureusement commune, ou mieux cette vie rigoureusement commune, où le citoyen ne se distingue pas plus de la cité que l’enfant ne se distingue de sa mère pendant qu’elle le porte dans ses flancs. Un penseur a dit : « Comme la bruyère a toujours été lande, l’homme a toujours été société ».

On aurait pu le deviner ; on le sait, c’est encore mieux. Cela fait comprendre la puissance de la religion et des instincts sociaux ; mais aussi que la société la plus fortement nouée repousse de toutes ses forces tout ce qui ressemble à la science, à l’invention, à la conquête des forces, à tout ce qui a assuré la domination de l’homme sur la planète. Et il est très vrai que l’homme, en cet état de dépendance, n’avait point de vices à proprement parler ; mais on peut bien dire que la société les avait tous, car elle agissait comme une bête sans conscience ; de là des guerres et des sacrifices humains, une fourmilière humaine, une ruche humaine en somme. Et donc le moteur du progrès a dû être dans quelque révolte de l’individu, dans quelque libre penseur qui fut sans doute brûlé. Or la société est toujours puissante et toujours aveugle. Elle produit toujours la guerre, l’esclavage, la superstition, par son mécanisme propre. Et c’est toujours dans l’individu que l’Humanité se retrouve, toujours dans la société que la barbarie se retrouve.

 

ALAIN, Politique, P.U.F, p.17

 

TEXTE 2 De ce qu’un animal a pu apprendre au cours de son existence individuelle, presque rien ne peut lui survivre. Au contraire, les résultats de l’expérience humaine se conservent presque intégralement et jusque dans le détail, grâce aux livres, aux monuments figurés, aux outils, aux instruments de toute sorte qui se transmettent de génération en génération, à la tradition orale, etc. Le sol de la nature se recouvre ainsi d’un riche alluvion qui va sans cesse en croissant. Au lieu de se dissiper toutes les fois qu’une génération s’éteint ou est remplacée par une autre, la sagesse humaine s’accumule sans terme, et c’et cette accumulation indéfinie qui élève l’homme au-dessus de la bête et au-dessus de lui-même. Mais, tout comme la coopération dont il était d’abord question, cette accumulation n’est possible que dans et par la société. Car pour que le legs de chaque génération puisse être conservé et ajouté aux autres, il faut qu’il y ait une personnalité morale qui dure par-dessus les générations qui passent, qui les relie les unes aux autres : c’est la société.

Ainsi, l’antagonisme que l’on a trop souvent admis entre la société et l’individu ne correspond à rien dans les faits. Bien loin que ces deux termes s’opposent et ne puissent se développer qu’en sens inverse l’un de l’autre, ils s’impliquent. L’individu, en voulant la société, se veut lui-même. L’action qu’elle exerce sur lui, par la voie de l’éducation notamment, n’a nullement pour objet et pour effet de le comprimer, de le diminuer, de le dénaturer, mais, au contraire, de le grandir, et d’en faire un être vraiment humain.

DURKHEIM, Éducation et sociologie.

 

 

 

Question : Pensez-vous qu’il faut, autant qu’on peut, se détacher de son groupe social ?

 

 

Dans son texte, Alain s’oppose à une certaine idée spontanée (« on a longtemps cru que.. ») qu’on pourrait avoir de l’évolution humaine : les hommes auraient premièrement été des individus libres, mais sauvages – mais peu à peu, la socialisation aurait fait son œuvre de civilisation sur les mœurs, et l’homme, grâce à la vie en société, serait sortie de cette barbarie initiale. Alain écrit en effet, et tout au contraire, à la fin de son texte : « c’est toujours dans la société que la barbarie se retrouve ».

Au second paragraphe, il montre en quoi au contraire, la vie en société est l’état premier de l’homme, et que cette vie en société est la négation de tout progrès des mœurs (« ni progrès, ni justice, ni charité »). Les « sociétés » qu’Alain a en vue ici, ce sont les communautés, c’est-à-dire ces groupes et clans formés naturellement (familles, tribus), ou selon des critères naturels (races, sexe, orientation sexuelle, etc.). Or, le propre de la vie communautaire, c’est son caractère organique : chacun de ses membres n’existe que dans son rapport au tout, il est la place que l’ensemble lui attribue, et rien d’autre. Ce qui implique qu’il n’ait aucune autonomie, aucune possibilité de liberté, d’esprit critique. Cette définition hétéronome (contraire de autonome, qui veut dire : qui tire sa règle d’un autre que lui) l’aliène à une place, ou à des catégories. C’est ainsi qu’on est « l’aîné, le père, la mère », ou « le prof, l’élève », mais aussi « le jeune, la femme, l’athée, le chrétien le musulman, le blanc le noir, etc », bref, indistinctement ici : des places plus ou moins instituées, des natures, et en tout cas pas un individu universel, un sujet qui se tienne « sous » ces catégories qu’on lui prête. Un « être humain », tout simplement.

C’est ainsi qu’Alain dans ce texte, valorise le SUJET, individuel, pensant, capable de doute, de critique. De même que Descartes fondait notre identité première sur le cogito, sur la conscience, Alain voit dans l’individu conscient la source de tout ce que l’humanité a produit de meilleur.

Ce qui au passage n’est pas une position a-politique, car on a vu dans le cours sur la politique la différence entre les « communautés » et les « sociétés » qui résultent d’un contrat social (une société, c’est une association), et donc pour qui l’individu précède son association. Dans les modèles politiques d’association (libéral ou républicain), l’individu précède en droit le groupe, lequel ne nait que de cet acte d’association (ensuite, le contrat est différent, puisque pour les libéraux, le peuple cède sa souveraineté, selon certaines conditions, à des gouvernants, tandis que pour les républicains, le peuple s’investit lui-même dans l’exercice concret de la souveraineté (civisme, fonction publique, etc).

 

A cela, Durkheim répond que la société n’est pas un élément conservateur, mais qu’au contraire, elle est la condition et le moteur du progrès. En effet, c’est la société comme « sujet moral » qui assure la possibilité de la transmission du patrimoine culturel humain. Or, toute l’humanité consiste en ce fait de la transmission, car sans elle, chacun ne dispose que de ses qualités naturelles, lesquelles ne l’élèvent guère au –dessus de n’importe quel animal. Par exemple, si la cohésion familiale n’est pas assurée, la transmission intergénérationelle est perturbée, et l’enfant n’aura pas le capital nécessaire (structures morales et intellectuelles) pour se constituer lui-même en individu. D’où sa phrase : « Bien loin que ces deux termes s’opposent et ne puissent se développer qu’en sens inverse l’un de l’autre, ils s’impliquent. L’individu, en voulant la société, se veut lui-même »

 

Puisqu’il y a du vrai dans ces deux conceptions, qui semblent de prime abord s’opposer, c’est sans doute qu’elles sont dans une relation dialectique.

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